Une de mes profs de didactique d’anglais m’a dit une fois qu’un enseignant devait tendre vers un idéal: pouvoir résumer l’essentiel de son cours en une seule métaphore. Par exemple, je présente souvent à mes élèves un schéma de l’argumentation sous la forme d’une tour: les exemples en constituent les briques fondamentales, pendant que les arguments et les contre-arguments se compensent pour élever les étages de la thèse, blah blah, blah, vous voyez le genre, le prof qui fait des petits dessins en délirant au tableau.
J’essaie souvent de faire la même chose avec mes élèves improvisateurs(trices): il y a quelques temps, je comparais la construction d’une impro à la construction d’un mur; chacun amène ses briques avec lui, et les pose sur celles de l’autre. À la fin ça donne un joli mur plus ou moins solide, qui symbolise l’histoire, plus ou moins crédible. Au bout d’un moment, mes élèves en ont eu marre de ma métaphore du mur à la noix, et moi je sentais que j’y allais droit dedans.
Alors j’ai sorti la métaphore du pont, sans doute inspiré par Johnstone qui définit le bridging comme le fait de chercher à perdre son temps dans des détails plutôt que d’aller directement au coeur de l’histoire (le petit chaperon rouge va chez mère-grand, mais en chemin elle s’arrête dans le jardin de tante Martha pour y cueillir des glaïeuls). Or, pour qu’une métaphore fonctionne, il faut qu’elle soit suffisamment riche pour amener des parallèles profitables, du genre: brique = réplique, ciment = quittance de l’information, etc, et la métaphore du pont ne menait nulle part.
Dernièrement, j’ai comparé l’improvisation théâtrale à un match de basket: les joueurs s’envoient la balle (des informations) qu’ils amènent progressivement vers le panier (le tilt, l’enjeu de la scène) en se faisant des passes (quittancer, accepter, monter les enchères, ajouter du détail). Tout ça me paraît bien satisfaisant jusqu’ici, parce que mes élèves semblent avoir mieux compris des notions comme la progression d’une scène et le fait de ne pas lancer plusieurs idées en même temps (ben ouais, on joue pas au basket avec plusieurs ballons, on n’est pas sur un terrain de flipper, bon sang!).
Je réserve pour mes vieux jours une métaphore de derrière les fagots, celle des jazzmen, où les thèmes musicaux seraient des patterns narratifs, où les solos deviendraient des lazziet où les tonalités seraient les émotions.
Je voulais juste en parler avant qu’on me pique l’idée.
La plupart de mes élèves ont tendance à commencer leurs impros comme ça. Alors, okay, j’ai beau leur dire qu’il faut éviter de poser des questions sur les actions qui sont en train de se passer (les personnages les VOIENT, donc ils peuvent les définir mieux que personne), j’ai beau leur répéter qu’il faut éviter de se saluer (l’impro devrait commencer in medias res – au milieu d’une action déjà commencée), mais mes fripons canaillous persistent à donner ce genre de phrases.
J’ai mis longtemps (2 mois? 3 ans? 6 ans?) à comprendre ce qui ne fonctionnait pas dans ce genre de phrase, au niveau global, au niveau essentiel. Et ce qui ne joue pas, c’est qu’il n’y a absolument AUCUNE information dans cette question. Relisez-là, pour voir:
« Oh, bonjour, mais qu’est-ce que tu fais? »
Bon, il y a peut-être UNE information, c’est que les deux protagonistes se connaissent plus ou moins (ha c’est précis, ça!). Après, on peut éventuellement gloser sur le fait que le ton employé par l’improvisateur va donner une intention à la requête: est-il intéressé? narquois? vicieux? amoureux?
Mais on peut faire plus efficace.
Alors depuis quelques temps, ma théorie sur les problèmes en impro, c’est de tout ramener à des problèmes d’information:
une histoire qui ne décolle pas? Certaines informations n’ont pas été traitées, ou manquent d’implications.
une confusion phénomènale, du genre de la porte fermée qu’on enfonce, du père qu’on appelle « frangin » ou du chat qu’on croyait mort? Un bête malentendu, une information qui n’a pas été saisie.
un début d’impro qui fait soupirer? Les informations données sont non pertinentes, redondantes avec ce qui se passe physiquement, ou ce qui s’est passé depuis le début de la scène.
Dès lors, j’essaie de ramener toutes mes remarques à des problèmes d’information, pour élaborer une démarche toute simple pour établir une jolie scène, qui regroupe tous les anciens conseils (et tous les conseils déjà donnés en théorie d’impro):
donner des informations claires (être explicite, faire des propositions physiques)
intégrer les informations de l’autre (écouter, être dans le moment, rebondir, construire avec, accepter la réalité du partenaire, établir des relations entre les informations)
donner des informations intéressantes (faire des implications, oser sa créativité, être spécifique dans son vocabulaire, assumer des choix moraux)
Ça devient tout simple, non?
J’essaie aussi de vérifier chaque théorie de l’improvisation par rapport au théâtre « classique » et écrit. Or, si vous lisez les premières répliques (ou scènes, quand l’auteur prend son temps) d’une pièce, vous avez un nombre phénoménal d’informations: prénoms, lieux, relations, caractère, orientation morale, etc.
Je considère donc que je pourrais me retirer de l’enseignement quand mes élèves arriveront sur scène avec:
« Papa, je veux me marier avec la veuve du Liamont. »
Did you know that 80% of UCSD students could not find the error above? Repost this with the title « what’s wrong here », and when you click « post « , the answer will be really obvious.
Bien sûr, j’ai soigneusement évité de forwarder ce message, parce que je me méfiais d’un spam. Mais comme je suis un poil joueur, je me suis dit que j’allais tenter une recherche des solutions possibles, en visitant les forums de gens qui comme moi veulent toujours avoir le dernier mot. J’ai donc trouvé une épécléede variantes possibles dans la formulation de l’énigme, et tout autant d’hypothèses à proposer.
Je vais donc tenter d’en dresser l’inventaire plus ou moins passionnant pour démontrer que les internautes ont développé des trésors d’imagination pour « trouver » des erreurs. Ça me fait bien penser à certains tests de créativité qui vous présentent une tâche impossible à résoudre (imaginer le maximum d’utilisation différente d’une brique, par exemple) pour évaluer votre productivité créatrice.
Je sens maintenant poindre dans vos yeux un intérêt certain; je suis même prêt à parier mon chat que vous avez déjà relu trois fois la liste pour voir où était l’erreur. C’est normal: si on vous dit en bas de mail que « 80% des étudiants de l’Université de Californie de San Diego n’ont pas trouvé l’erreur », vous cherchez naturellement à faire mieux qu’eux. Et c’est une des explications du succès de ce spam.
Alors, voyons les réponses envisageables, voulez-vous?
1) La piste grammaticale
L’erreur serait dans la question même de l’énigme: « whats » plutôt que « what’s ». C’est l’hypothèse la plus plausible, puisque la question est correctement orthographiée dans la fin du message. Mais c’est pas vraiment rigolo, comme énigme, alors. On peut aussi se dire que l’absence de point d’interrogation relève d’une erreur.
2) La piste typographique
L’erreur, selon certains (qui ont poussé le vice jusqu’à vérifier le code-source de chaque lettre) serait dans l’insertion de caractères « semblables » aux lettres attendues. Par exemple, trois L minuscules pour les trois « i ». Ou alors trois zéros pour les trois « o ». Ou alors deux V insérés entre les « w », ah ahaaa, quelle sacrée feinte. Mais toujours pas de quoi se rouler par terre.
3) La piste informationnelle
Certains internautes pensent que la statistique de 80% est erronée, et donc qu’il y a erreur; d’autres pensent que ce n’est pas la bonne université qui est mentionnée. Quelle bonne blague, ha ha, qu’est-ce qu’on rigole sur FaceBook.
4) La piste logique
À mon avis, c’est le genre de raisonnement le plus intéressant. Mais là, il faut s’accrocher, parce qu’il y a plusieurs théories parallèles qui fonctionnent toutes indépendamment:
– Si l’on part du principe (prémisse 1) que la question initiale vise la liste, et qu’il n’y a pas d’erreur dans la liste (prémisse 2), alors nous sommes devant un paradoxe (conclusion), qui démolit donc notre premier prémisse; ce paradoxe est donc une erreur. « Tous les Crétois sont des menteurs », comme disait Épiménide.
– Une variante de l’énigme comportait encore la mention: « It’s impossible » après la liste. Si l’on part du principe que l’énigme est bel et bien impossible à résoudre (prémisse 1) et que 20% des étudiants ont tout de même réussi à la résoudre (prémisse 2), alors notre conclusion est de nouveau paradoxale car elle démolit notre premier prémisse.
– Si l’on part du principe que la question finale est littérale, alors on devrait lire: 80% of UCSD students could not find « the error » above? Comme l’occurrence « the error » n’apparaît pas dans liste, voilà l’erreur. Comme si je vous demandais: « Cinq suissesses sucent des cerises. Combien de « s » il y a dans cette phrase? ». La réponse est 1, puisqu’il y a un S dans « cette phrase ». Ha ha ha hi.
5) La piste philosophique (un peu de bon sens)
Ni la liste, ni l’énigme ne comportent d’erreur. La solution est à chercher dans le contexte, à savoir:
– c’est une erreur de se pencher sur une énigme aussi futile, qui plus est n’ayant pas de solution apparente;
– c’est une erreur de vouloir se comparer aux 20% des étudiants doués de l’Université de San Diego;
– c’est une erreur de transmettre ce message à ses amis (si on les aime, on ne va pas chercher à les torturer avec une énigme sans solution);
– le KKK est une erreur, puisqu’il représente une organisation raciste, et que les racistes sont des erreurs;
– réciter l’alphabet avec trois lettres chaque fois est une erreur;
Moralité: qu’est-ce qu’on se marre sur FaceBook.
D’autres blogueurs se sont lancés dans un inventaire des réponses possibles: citons bbxdesign.com, et Bleebot qui lance une réflexion intéressante sur la naïveté des FaceBookers et la quantité de spam générée par le site.
Le plus intéressant à retenir, dans cette énigme, c’est sa capacité à nous culpabiliser de ne pas la résoudre. Un teasing magistral qui a réussi à en faire mousser plus d’un. Un peu comme si je vous disais qu’il y a une faute d’orthographe dans ce billet, et que 78% des mes élèves du cycle initial l’avaient trouvée en moins de 3 minutes…
Je ne connaissais pas vraiment Stephen Fry, outre le fait qu’il est un humoriste anglais qui a participé notamment à Whose Line is It Anyway dans sa version britannique, et qu’il a collaboré une fois ou deux avec un ou deux des Monthy Python (il fait une apparition express dans Un poisson nommé Wanda, par exemple).
Et là je suis récemment tombé sur un bouquin sorti fin 2005 qui a titillé ma fibre d’improvisateur, j’ai nommé The Ode Less Travelled: Unlocking The Poet Within, dont le titre est un détournement d’un de mes bouquins favoris, Le chemin le moins fréquenté, de Scott Peck (un psychiatre qui disserte autour de l’amour et de l’attachement, entre autres).
Bon, jusqu’ici, vous vous dites blah blah blah, le mec veut étaler toute sa culture.
Qui êtes-vous pour me juger, d’abord.
Je voulais surtout vous parler de mon plaisir à découvrir cet espèce de manuel de poésie, écrit comme une lettre de grand-papa. À chaque page, j’ai l’impression que l’auteur me respire dans la nuque et me parle à l’oreille. Un vrai régal! J’ai à peine entamé le premier chapitre, mais je peux déjà vous dire que ce bouquin va me faire plaisir. Et pour les improvisateurs/trices qui me lisent, vous allez certainement retrouver quelques citations qui ont à voir avec la créativité, la spontanéité, l’imagination et qu’c’est théra, et qu’c’est théra.
Allez, une petite pour la route:
The mediocre teacher tells. The good teacher explains.
The superior teacher demonstrates. The great teacher inspires.
J’avais déjà parlé ici de l’importance du doute, qui résumait les enjeux de l’intelligence post-formelle, le stade où vous commencez à être assez malin pour accepter que deux idées contradictoires dialoguent en même temps dans votre caboche.
En gros, je voulais donc dire que plus on comprend de choses, moins on arrive à les exprimer clairement, parce qu’on a envie de tenir compte de toutes les exceptions.
Mais la vie n’est pas si cruelle: si vous comprenez mieux les choses, vous arrivez au moins à mieux les organiser sur le papier, à défaut d’être limpide à l’oral. Par exemple, j’ai eu la surprise d’assister aujourd’hui à un cours de didactique d’anglais sur le même sujet que l’an passé – une bizarre impression de déjà vu, en fait – et j’ai remarqué que je pouvais donc organiser mes notes d’une manière beaucoup plus visuelle et schématique et belle et poétique et publiable. Ça donnait quelque chose comme ça, qui est assez beau, vous en conviendrez j’espère: (droits réservés)
Je me suis donc empressé d’en tirer la conclusion absolument hâtive que voici: « mieux on comprend une matière, mieux on l’organise. » Et je me suis rendu compte que c’était une conclusion absolument éronnée – ha ha ha- petit fripon tu vas trop vite: la preuve par ce brillant contre-exemple, qui résume le programme de l’UDC pour la Suisse.
Dès lors, on peut donc se dire que ce sont les visions les plus simples de la réalité qui en sont les plus distordues. Du coup, je retombe sur ma première conclusion en me disant qu’il ne suffit pas d’organiser la matière de la connaissance: il faut aussi tendre à l’exhaustivité. Autrement dit: mieux on comprend une matière, mieux on doit organiser TOUSles nombreux éléments qui la composent. Avec la politique de l’immigration, ça donnerait quelque chose comme ça:
Ce qui est drôle, c’est que lorsque j’ai commencé l’improvisation théâtrale, je pensais que c’était une question de don: il y avait ceux qui pouvaient inventer des histoires à tours de bras, et il y avait les autres. Et puis le temps a passé, en lisant des bouquins je me suis dit Oh non, l’impro c’est juste une série de règles qu’il faut maîtriser (Gravel), genre pas poser de questions et être bon en mime, et puis voilà. Ha ha ha, quand j’y repense ça me fait rigoler, hi hi hi.
Et puis après, j’ai lu d’autres bouquin (Napier) qui m’ont montré que les règles étaient mal faites, parce qu’elles avaient été construites sur les mauvaises impros, et qu’on ne pouvait pas très bien apprendre avec une liste de « ne faites pas… »: il y avait beaucoup d’interdits en impro, mais pas assez de bons conseils. Alors je suis retournés vers les bouquins plus compliqués que je n’avais pas encore compris complètement (Johnstone) et j’ai pu mettre un peu plus d’ordre dans mes schémas intimes.
Et l’année passée j’aurais pu vous tenir une théorie fascinante sur les cinq aspects de l’impro (Spontanéité, Personnage, Écoute, Construction et Techniques) qui entraient dans un système fabuleux où tout se tenait parfaitement comme un programme américain pour maigrir en 34 jours. Par exemple avec les premières lettres, ça fait SPECT et on dirait un moyen mnémotechnique qui conclut une belle présentation powerpoint. Et finalement, ce système SPECT, j’y crois plus trop, j’ai un nouveau système dans la tête, maintenant. Beaucoup plus simple et plus efficace.
En guise de conclusion, j’aimerais donc répéter l’importance du doute: après tout, Piaget a bien montré qu’il fallait remettre en question sa représentation du monde pour accéder à un nouveau stade cognitif, et Scott Peck parle de carte mentalepérimée pour décrire une vision du monde qui ne fonctionne plus.
Et paradoxalement, je ne suis plus très sûr de tout cela.
Après un silence inquiétant d’un mois, me revoici d’attaque. Et pour répondre aux demandes pressantes (et encourageantes!) de Onzerod et Lily, voilà des nouvelles rassurantes:
– mes petits monstres d’élèves sont tout à fait domptables
– mes compétences pédagogiques sont tout à fait améliorables
– mes collègues sont tout à fait agréables
Et malgré ces nouvelles réjouissantes, je ne vais pas m’étaler beaucoup plus longtemps sur ces charmants bambins de 18,9 ans (en moyenne), parce que je souhaite éviter à ce blog le misérable destin d’un quelconque « blog de prof » (même si je vais très certainement vous en reparler, ha-ha-ha-je-ne-tiens-pas-parole).
Mais je profite par contre de partager avec vous un exercice d’improvisation théâtrale que j’ai (re) découvert avec plaisir: il s’agit des « monologues en chaîne », qui s’inspire directement du « Mot de la fontaine » (le truc avec les associations d’idées) et des « monologues libres » (chez Napier, je crois) qui sont deux grands classiques. Ça se passe comme ça:
Les impromédiens sont réunis en cercle. Jules commence un monologue rapide, en incarnant un personnage. Dans les vingt secondes, l’impromédien qui se trouve à sa droite doit s’inspirer d’un mot prononcé par Jules pour démarrer un autre monologue (avec un autre personnage, hé). On arrive donc à enchaîner assez rapidement des discours et des personnages discontinus, qui évoluent par association d’idées.
J’ai constaté plusieurs bénéfices à faire cet exercice: il développe plusieurs compétences essentielles à mon goût, soit l’écoute (parce que je suis obligé d’être à l’affût de tous les mots de mon partenaire), la spontanéité (parce que je ne peux pas planifier, parce que la prise de parole est immédiate) et un travail du personnage « sur-le-champ » (ce qui aide par ailleurs à repérer les « tics » de création de personnage « dans l’urgence ». Je pense m’être inspiré aussi du « give & take » de Viola Spolin, qui fait circuler une bonne énergie entre les participants. Bref, l’essayer, c’est l’adopter.
Alors même si je suis pas souvent fan de conseiller des exercices (je crois plutôt qu’un exercice répond à un besoin spécifique au niveau du groupe, de l’entraîneur, etc.), je suis content de cette trouvaille.
Et pour ceux que ce billet a profondément ennuyé (pour son contenu éminemment technique et peut-être réservé à un public de passionnés), voici une bonne blague (partielle):
« C’est Christoph Blocher, un jour il a soif, alors il entre dans un bar. Il y a Georges Bush et Nicolas Sarkozy qui boivent déjà une bière. Alors Blocher va vers le comptoir, et dit:
– Ha ha, j’offre la tournée générale!… »
(et maintenant, imaginez la suite, et débrouillez-vous pour que ça soit drôle)
C’est vrai, je l’avoue, j’ai regardé la saison 2 de Desperate Housewives sur un DVD pirate. Okay, j’ai également un ou deux mégas de musique téléchargée illégalement sur mon ordinateur. Effectivement, ça m’est arrivé de demander à un pote de me pirater un film en VO sur eMule pour parfaire ma culture cinématographique. Mais jamais, au grand jamais, je n’ai révélé ça dans une salle de classe.
En cours de didactique de l’anglais, on a récemment travaillé sur des chansons et des vidéoclips. Pour beaucoup, l’Internet se profilait comme une source bienvenue (et gratuite) de matériel pédagogique. Oui mais voilà, c’est illégal, ont dit les uns. D’accord, mais c’est à visée pédagogique, on rétorqué les autres. Ah-ah, d’accord, mais quel genre de valeurs on veut véhiculer si on montre même pas l’exemple, ont répété les uns.
Et je dois bien leur donner raison: un enseignant ne vole pas sur le Net, voilà tout. Ou en tout cas, il n’utilise pas le produit de ses larcins comme support de cours.
Avec certains de mes collègues, j’ai même dû argumenter avec un peu plus d’acharnement (j’avais la bave aux lèvres, à force), et voilà ce que je défendais: nous devons être ce que nous enseignons. Si nous voulons communiquer une certaine idée de l’éthique, alors nous devons nous montrer irréprochable, au moins sur le plan de l’école. Une nana m’a répliqué qu’on pouvait paraître. Ha-ha, je lui ai répondu. Si on ne fait que paraître irréprochable, les élèves vont nous prendre en défaut. Et plus dure sera la chute.
J’ai la chance d’avoir trouvé plusieurs échos dans ma littérature préférée; j’avais déjà lu l’histoire suivante dans un bouquin de pédagogie, et le texte se trouve à plusieurs endroits sur le Ouèbe.
Une mère et son fils font un long voyage pour rencontrer le Mahatma Gandhi. Le chemin est long et pénible, et la mère a bien des raisons de se plaindre. Quand elle rencontre enfin le maître, elle le supplie de résoudre un problème qui la torture depuis des années: « Dis à mon fils d’arrêter de manger du sucre! » Gandhi prend le temps de réfléchir, puis lui dit après un moment: « D’accord, reviens avec lui dans deux semaines. »
Deux semaines plus tard, les voici de retour comme prévu. La mère et son fils ont accompli une nouvelle fois le même voyage pénible. Leurs corps sont fourbus, leur âme est impatiente. De nouveau, la mère présente son fils à de Gandhi. Calmement, celui-ci regarde le jeune homme et lui dit: « Arrête de manger du sucre. »
Étonnée, la femme lui dit: « Pourquoi m’as-tu demandée de revenir dans deux semaines? Tu aurais pu lui dire cela la première fois où je suis venue. »
Gandhi lui répond: « Il y a deux semaines, moi aussi, je mangeais du sucre. »
Et le mot de la faim (!) pour mon père spirituel Keith Johnstone:
If you’re going to teach spontaneity, you’ll have to become spontaneous yourself.
With a couple of exceptions, my teachers thought that the incentive should come from us, but the incentive has to be generated, or increased by the attitude of teacher. If you’re teaching mantras you have to be serious and « stable », and to make the students feel « awe ». If you’re teaching clowning you might have to be lunatic. It’s never enough just to explain the games carefully and correctly, and then – if the students are unenthused – wish that you had better students.
(KJ, Impro for Storytellers, Faber & Faber, London, 1999, p. 54)
(ou autrement dit:)
Si vous voulez enseigner la spontanéité, vous devez être spontané vous-même.
À quelques exceptions près, tous mes professeurs pensaient que la motivation devait venir des élèves; mais la motivation doit bien être générée (ou améliorée) par l’attitude du maître. Si vous enseignez la méditation, vous devez être sérieux et « stable », et permettre aux étudiants d’accéder à la « transcendance ». Si vous faites un cours sur le clown, vous feriez mieux d’être lunatique à un certain point. Pour être prof d’impro, ça ne suffit pas d’expliquer les jeux clairement et simplement, en souhaitant – si le groupe est peu motivé – d’avoir des « meilleurs élèves » la prochaine fois.
Mes élèves me contredisent, ceci est un fait. Que ce soit dans un cours d’impro, une leçon d’histoire littéraire, pendant une explication de texte ou à l’occasion d’une digression philosophique, il y en a toujours un pour commencer à dire « ouais, mais… » et partir dans une explication baveuse qui vise à démontrer mon tort sur le sujet.
Alors c’est vrai, j’ai souvent tort. C’est plus rare que je le reconnaisse, mais j’ai souvent tort. Mais il y a quand même des fois où j’ai raison, et je déteste gracieusement qu’on commence à me contredire lorsque a) j’ai raison b) je sais que j’ai raison c) ils savent que j’ai raison, mais ils pensent qu’il y a des cas particuliers qui devraient me rendre moins péremptoire.
En général, dans un cours de français, j’ai tendance à encourager l’esprit critique de mes élèves, d’accord avec ça. C’est même dans les compétences à leur enseigner, donc je me vexerai jamais si mon délire sur un poème de Lamartine ne rencontre pas l’enthousiasme voulu, mais plutôt une levée de boucliers: « Ouais mais monsieur, votre parallèle entre le lac et l’horizon, tout ça pour dire que le mec contemple son avenir avec appréhension, ça veut rien dire! »
Pas de problème, j’encaisse.
Mais quand il s’agit d’impro, j’ai un peu plus de peine. Vous allez me dire que c’est une « science » encore moins exacte que l’interprétation littéraire, et vous aurez raison. Mais ce qui me chagrine, c’est que l’impro est justement une discipline où il faut entrer dans une logique, aussi mauvaise soit-elle, pour pouvoir ensuite se l’approprier, et l’éprouver dans les situations pratiques.
Je suis pas le seul à le dire; c’est ce que raconte en substance le billet de Jill Bernard, une improvisatrice déjà chevronnée, à propos des enseignements qu’on pouvait recevoir en atelier:
When you’re attending a workshop, the most important thing is to pretend, for the two hours or whatever, that this guy or gal is right. Yes, yes, you’re right, whatever wacky idea you’re espousing, I’ll let you be my guru, my guide, and suspend judgement. It seems obvious to apply « yes and » in a workshop situation, but I’ve seen students fight instructors all the time. There’s nothing wrong with questioning an instructor, mind you. That’s to be encouraged. I can’t teach people who won’t tell me what they’re thinking about. There’s a distinct difference, though, between engaging in a discussion and resisting ideas. Step into the river and float along for the ride.
… que je traduis à peu près comme ça:
Quand vous participez à un atelier, c’est très important de faire semblant, pour une heure ou deux, que le gars (ou la garce) qui donne le cours possède la vérité. Oui, ouiiii, IL a raison, même si SES idées me paraissent farfelues, je LE laisse être mon gourou, mon guide: je suspends mon jugement.
Ce comportement semble logique dans une attitude de « oui, et… » chère à l’impro, mais j’ai vu beaucoup de participants contredire l’enseignant pendant tout l’atelier. J’ai aucun problème avec le fait de poser des questions à l’animateur, hein: c’est même à encourager. Je suis même incapable d’enseigner aux gens qui ne me disent pas à quoi ils pensent. Mais il y a une différence de taille entre l’élève qui engage la discussion et celui qui résiste aux nouvelles idées. Plongez dans la rivière et laissez-vous entraîner par le courant!
En karaté (et dans certains autres arts), l’étude approfondie d’exercices très rigides et codifiés (les katas) suit une logique d’apprentissage qui me semble plutôt respectable. Le processus se déroule en trois phases, le Shu, le Ha et le Ri.
Le Shu, c’est le fait de vouloir reproduire à la perfection le geste du maître.
Le Ha, c’est briser le moule, comprendre la logique du geste et le déconstruire pour mieux le comprendre.
Le Ri, c’est cheminer vers la maîtrise, la liberté: trouver sa propre voie, son propre geste.
Je souhaite donc à mes futurs élèves de réprimer leur envie de tout contredire. Il y a du bon grain et de l’ivraie, mais on ne peut pas les trier sans avoir d’abord tout pris entre ses mains.
EDIT (21 avril 2026) après avoir écouté le podcast de Twyla Tharp chez Huberman Lab : « Before thinking outside of the box, you must have a box. »
« Whâ, tu sais, la Cantatrice Chauve, le texte de ouf’, quand il y a des répliques dans tous les sens, moi aussi j’aurais pu l’écrire, ce bouquin. Ionesco, c’est de l’arnaque.«
Nous avons tous déjà commis une phrase de ce genre. Devant une toile de peinture abstraite où se cherchent deux carrés d’un rouge et vert uniforme de fond blanc, nous l’avons dit. Devant une sculpture d’art brut constituée de deux pneus vaguement jetés sur un gros coussin, avec pour titre « le mariage des géants », nous l’avons dit. Devant des boîtes de conserve étiquetées « Merda d’artista », nous l’avons dit. Nous aurions pu faire la même chose.
Mais la vérité, c’est que nous ne l’avons pas fait.
Ce qui différencie les génies du reste du monde, c’est la faculté de faire les choses, la capacité à passer à l’action. L’audace artistique, voilà le chemin de la création. L’avenir appartient aux génies qui se sortent les pouces du culturellement admis.
Voilà qui est fascinant dans l’improvisation théâtrale: le public accède en même temps au moment de la création et au moment de la production finale. Tout est simultané. C’est un peu comme Molière s’invitant à votre table; ou Beckett confiant ses états d’âme en direct. Les spectateurs touchent à une portion intime du comédien-improvisateur: ils le voient réfléchir, hésiter, créer. Il y a même des moments où l’improvisateur ne produit qu’un brouillon qui mériterait bien des améliorations. Le public assiste alors aux efforts désespérés du créateur pédalant dans la choucroute.
Mais là encore, l’impro reste intéressante. Quoi de plus jouissif que de voir pédaler quelqu’un dans la choucroute, je vous le demande?
Lorsqu’on nous présente un idéal (Dieu / un génie artistique / la paix dans le monde), nous sommes souvent prompts à nous décourager. C’est trop dur, on dit. On va jamais pouvoir. Il reste trop de choses à faire. Et puis c’est les autres qui ont commencé, alors ils fouteront toujours tout par terre.
Une autre stratégie (celle des enfoirés d’idéalistes comme moi) consiste à se motiver: allons-y, mettons-nous au travail. Tendons vers cet idéal. Les autres vont bien finir par suivre.
Dans la vie, ça donne quelque chose comme une opposition pessimiste/optimiste, actif/passif, voyeur/acteur porno. En art, on trouve les couples critique/créateur, réactionnaire/créatif; en impro, on a le cabotin/le constructeur; en pédagogie, on a l’innéiste/le constructiviste, bon, okay, je pense que vous avez compris.
Pour moi, on peut y voir deux attitudes face à la vie: d’une part, ceux qui baissent les bras, qui sont fatalistes et qui pensent que la vie est un magma de douleurs et de souffrances, que l’ataraxie ne viendra jamais et que la coke, c’est pas mal. De l’autre côté, il y a ceux qui ont la foi: on peut toujours s’en sortir, on peut toujours changer les choses, il y a toujours quelque chose à faire.
Je me rappelle être sorti d’une salle de concert, un trompettiste avait donné un récital. Une technique grandiose, un talent inouï, le genre de truc qui vous fait des frissons que même si vous détestez la trompette, vous avez eu des frissons dans les organes génitaux. On sort, mon cousin et moi, et il me dit (il fait aussi de la trompette) :
« Woah, putain, un talent pareil, ça dégoûte. »
Moi, je lui répond:
« Non. Un talent pareil, ça fait envie de travailler. »
Dans la vie, on a toujours le choix: être découragé par ce qui est meilleur que nous; ou vouloir l’atteindre.