Enseignement, Improvisation et créativité

Exercice: Cocktail Party

Un exercice d’impro très classique, mais qui mérite de faire partie des « gammes » à pratiquer de temps en temps, pour rester affûté:

  • Formez 4 groupes de deux à trois personnes, répartissez-vous sur l’espace scénique.
  • Vous êtes tous à un cocktail: un apéritif de mariage, une soirée d’entreprise… Jouez-le! Vous avez un verre à la main, une cigarette, etc. Trouvez votre sujet de conversation.
  • À mon signal, les groupes vont progressivement continuer à s’impliquer dans leur conversation, mais en silence. Il ne restera qu’un seul groupe qu’on entend discuter. Les autres font juste semblant de parler.
  • Tout à coup, le groupe qui parlait va s’interrompre, et c’est un autre groupe qu’on va recommencer à entendre – comme si on avait coupé le son pendant un instant de la discussion; on peut donc partir du principe qu’il y a eu une ellipse dans la discussion.
  • Et ainsi de suite, jusqu’à ce que les groupes aient de nouveau eu l’occasion de parler. Alternez plusieurs fois.
  • Au fur et à mesure de ce va-et-vient (Give & Take), une thématique commune doit se dessiner. Ne « forcez » pas une thématique, laissez-là émerger.

Cet exercice est souvent utilisé comme une introduction au Harold: comment faire des connections thématiques, comment gérer des transitions fluides entre des focus scéniques, etc.

Pour moi, c’est un exercice d’écoute inestimable, parce qu’il travaille sur trois niveaux d’écoute différents:

  1. J’écoute mon partenaire pour pouvoir intervenir sur la conversation en cours (écoute locale).
  2. J’écoute tous les improvisateurs en jeu (les autres groupes), pour interrompre et me laisser interrompre au bon moment (écoute globale).
  3. Enfin, j’écoute avec attention le contenu thématique développé par tous les groupes, pour en dégager des leitmotivs (écoute thématique).

À pratiquer sans modération, matin, midi et soir.

 

 

 

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Choisir, c’est renoncer

Je vieillis.

Je vois mes jeunes élèves-improvisateurs répondre mollement à mes courriels qui leur proposent des engagements. Ils n’agendent pas systématiquement, ils se trompent de dates; il y a ceux qui se désistent. Moi je fais mon intéressant, je les traite de « génération Y », tout en sachant que ça implique que je me traite comme un vieillard cacochyme, gardien d’une tradition de l’agenda-papier, des rendez-vous notés au stylo et d’une loyauté à l’engagement qui ferait pâlir un samouraï du XVe siècle. samourai

Que ce soit pour une fête du vendredi soir ou un spectacle pro, que ce soit pour un rendez-vous galant ou une partie de WoW, j’estime que les engagements pris sont des choix définitifs. Je déteste travailler avec des gens qui me répondent que « oui, ils passeront à la fête, sans doute, en soirée, oui, on essaiera, c’est où, déjà? ». Ou les gens qui répondent à un doodle en m’envoyant un courriel explicatif que « je n’ai pas encore toutes mes dates, je ne sais pas encore quand je vais partir en vacances, etc. ».

S’il vous plait.

Engagez-vous. Ou pas. C’est aussi simple que cela.

Bien sûr, tout est lié. Ceux qui ne s’engagent pas dans la vie réelle ne s’engageront pas sur scène. Accumulant les offres aveugles pour « laisser le choix », ils joueront des scènes floues, remplies de questions (implicites ou explicites), s’effilochant dans des semi-absurdités qui laisseront les spectateurs pantois. (« Il n’est pas encore là. Il devait venir pour… le truc. Il a laissé ça, là. Tu crois que c’est pour nous? ») (bâillement).

Pourtant, sur une scène d’improvisation, les idées coulent. Il suffit de faire les choix, d’éliminer le superflu, de préciser les intentions. C’est l’approche déductive à l’improvisation (par rapport à une approche inductive qui chercherait à « apporter du contenu »). Personne ne peut choisir pour votre personnage!

Finalement, il y a quelque chose de profondément egoïste dans le fait de ne pas s’engager: c’est dire au partenaire « choisis pour moi, fais cet effort ». C’est de la paresse intellectuelle (et pire: artistique), c’est ne pas avoir compris la nature radicalement généreuse du créateur: celui qui fait l’effort de proposer quelque chose de précis au monde.

Je vieillis, et me sens d’une génération qui donne beaucoup à des jeunes qui ne savent pas recevoir.

(c’est juste une posture)

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Sans caucus, s’il vous plaît

Mon approche (radicale) à l’improvisation:

1. Jamais de caucus.

Sur le banc, en réserve, hors-jeu, en coulisse: ne parlez pas avec vos partenaires hors-jeu. Vous n’avez pas besoin de préparer une scène. Vous n’avez pas besoin de préciser votre prochaine idée (hey, si vous avez une prochaine idée, êtes-vous encore en train d’improviser?). Mon approche radicale s’applique au format court, au format moyen et au format long. Vraiment.

ChutMes arguments:

1) Si vous parlez (en réserve), vous n’écoutez pas la scène qui est en train d’être jouée.

Chaque seconde d’inattention vous fait manquer des informations précieuses: vos camarades sont en train de jouer, ils sont actifs et pourraient avoir besoin de vous d’une minute à l’autre. Vous ne voulez pas manquer ça.

2) Même si vous chuchotez, vos partenaires sur scène vous entendent (et le public aussi, probablement).

Si je suis en train de jouer une scène, je suis dans un état d’écoute qui me permet d’entendre le moindre battement de cil du public; DONC j’entends aussi mes partenaires en réserve s’ils chuchotent. Et ce que je reçois comme signal, c’est qu’il ne sont pas à l’écoute, et trouvent ma scène inintéressante.

3) L’improvisation, c’est pas de l’écriture.

Quand vous chuchotez à l’oreille d’un partenaire « Hé, et si on faisait après une scène docteur-patient? Je fais le docteur, je poserai la scène », vous êtes en train de priver vos autres camarades (ceux qui n’ont pas entendu, ceux qui sont dans l’autre coulisse, ceux qui jouent la scène) d’une information capitale. Et s’ils veulent entrer au début de votre scène? En cherchant la sécurité du jeu, vous vous fragilisez terriblement: vous essayez de faire de l’écriture, alors que vous devriez faire de l’improvisation.

Cette approche peut paraître très rigide, mais elle développe une discipline centrée sur l’écoute et la confiance. Si vous habituez vos élèves à ne pas parler sur le banc pendant une scène, vous allez les contraindre à être complètement disponibles pour ce qui est en train d’arriver. Ils n’auront plus peur de commencer des impros « sans rien ».

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Talking Funny

Une vidéo tourne (un peu) parmi les improvisateurs, c’est quatre stars de la comédie anglo-saxonne qui discutent à bâtons rompus. Ça vaut le coup pour ceux qui pigent l’anglais:

Et puis aussi ça, que je j’ai lu dans la splendide biographie de Del Close, The Funniest One in the Room, de Kim Howard Johnson:

« I spend most of the time telling the actors to do less. The secret of farce is to say presposterous lines with complete sincerity, and let the audience laugh, rather than trying to make them. If actors attempt to decorate lines, farce becomes overly baroque. Rule One is never joke the jokes. »

(« Je passe beaucoup de temps à dire aux comédiens de jouer moins. Le secret de la comédie, c’est de dire des répliques absurdes avec une sincérité totale, et de laisser le public rire, plutôt que d’essayer de le faire rire. Si les comédiens appuient trop leurs répliques, le comique s’alourdit, c’est très maladroit. La Règle n°1, c’est dire les blagues sans blaguer. »)

Ce qui est rassurant, quand on entend des comiques faire des théories sur leur art, c’est que ça donne l’impression que c’est transmissible, reproductible. Bien sûr, c’est complètement faux: il n’y a pas de carte, pas de plan, pas de règle-coulée-dans-le-marbre. Mais il y a des points cardinaux pour se repérer sur le chemin; le chemin pour faire se bidonner les spectateurs.

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Impro shopped?

www.unstage.com/2010/05/10-photorealistic-painters/C’est un tableau, c’est de la peinture, mais les gens pensent que c’est une photo. Du coup, ils vont chercher à crier « fake », « photoshopped » pour dénoncer ce qu’ils croient être une arnaque. Exactement de la même manière que les spectateurs quittent votre spectacle d’impro en criant que tout (ou partie) a été écrit à l’avance.

C’est le grave paradoxe de l’impro contemporain: au bout d’un moment, ça devient tellement bon que ça imite le théâtre écrit, alors que le théâtre écrit lui, cherche précisément à reproduire la spontanéité du théâtre d’impro…

Quelle est la valeur de cette photo ce tableau, donc? Son réalisme? L’émotion projetée? Le point de vue de l’artiste? Ou la prouesse technique dont il fait preuve?

Et votre spectacle d’impro, quelle est sa valeur? Est-il plus respectable du fait qu’il est improvisé? Ou tiendrait-il la route même si, soir après soir, vous le répéteriez tel quel?

Je fais du théâtre improvisé parce que c’est une expérience artistique qui me paraît risquée, engageante, libre, contemporaine et excitante. Le comique improvisé dégage une fraîcheur qui m’émeut. Et aussi, parce que j’aime soit énormément répéter, soit pas du tout. Et si le public veut penser qu’on triche, grand bien lui fasse, mais je ne pourrais jamais lui prouver le contraire.

P.S.: Depuis 15 ans, j’essaie de prouver au public que les spectacles d’impro ne sont pas préparés; je prends des suggestions, je fais des entraînements portes ouvertes, j’intègre des évènements d’actualité récente dans les scènes. Rien n’y fait. Il y aura toujours un spectateur pour croire que « ça a été préparé à l’avance », quand même.

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J’ai pas déjà vu cette impro quelque part?

« Oh, tu sais, la catégorie western, je ne la mets plus dans mon barillet, elle ne donne jamais de bonnes impros. Ou plutôt: je peux déjà te dire quelle impro ça donnera: deux types qui se provoquent en duel, un buisson et 3 secondes de silence, puis un coup de feu. Qui a encore envie de voir ça? »

Nous devrions être les champions du théâtre de l’avant-garde, les aventuriers de la scène improvisée. Et nous retombons dans des schémas automatiques. De quoi se tirer une balle (dans le pied).

Dans le touchant documentaire sur Robert Gravel, on apprend bien vite que celui recherchait surtout une nouvelle manière de faire du théâtre contemporain, d’interroger les limites, le cadre de la théâtralité.

Dans la plupart des écrits de Peter Brook, (L’espace vide, le diable c’est l’ennui), on voit que celui-ci cherchait à toucher l’essence du théâtre. De la même manière, les premières recherches de Del Close était tournées vers l’aspect fondamental de l’improvisation: comment peut-on faire pour que ça « fonctionne » en public?

Vous pouvez enchaîner les performances (moyennes), engranger une expérience folle (mais médiocre) et multiplier les rencontres (peu fécondes).

Ou vous pouvez faire de chaque spectacle un évènement unique, respecter la qualité de l’instant en y étant totalement dévoué, de manière aventureuse et risquée.

N’arrêtez pas de chercher.

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Rentrée

J’entame ma dixième rentrée d’entraîneur d’improvisation théâtrale. C’est beaucoup et c’est peu.

C’est beaucoup, parce que j’ai eu la chance d’expérimenter mille exercices, mille remarques, mille « théories globales » sur l’art de l’improvisation théâtrale. C’est peu, parce que je sais maintenant qu’un exercice qui « marche » avec un élève peut très bien « ne pas marcher » avec un autre. C’est ce qu’on appelle la pédagogie différenciée, et c’est très bien parce que ça rend ma dixième rentrée absolument passionnante.

J’aborde mes premiers cours avec philosophie. « Bonjour, vous allez apprendre à faire du théâtre, à raconter des histoires, à émouvoir. En plus (et ce sont des sous-produits), vous allez rire, développer votre confiance en vous et faire rire vos camarades (et votre public). »

J’annonce que ma pédagogie sera tout d’abord structurante (des bases, des règles, des fondamentaux), puis déroutante en deuxième partie d’année. Les règles d’impro sont comme les petites roues de côté, sur un vélo d’enfant. Il faut savoir rouler sans, pour aller vraiment où l’on veut. En même temps, mes élèves seraient perdus si je faisais l’impasse sur cette phase. Pour déconstruire, il faut avoir construit.

Je fais beaucoup d’exercices de lâcher-prise, de spontanéité; je dis à mes élèves que toutes les idées sont égales, qu’elles ne sont pas personnelles. Qu’il n’y a pas d’idée objectivement originale (tout a déjà été fait, mais par d’autres). Par corollaire, que toutes les idées subjectives sont originales (dis-moi ce que tu penses vraiment, ce que tu as vraiment dans le ventre, ton vécu; c’est toi qui m’intéresse). Plus tu me parles de toi, plus tu me parles de moi.

Je ris beaucoup avec les tout-petits. Cette gamine de dix ans, j’assiste à la première impro de sa vie. Elle joue une épicière, et au client qui lui demande si elle peut lui vendre 10 kilos d’huile, elle répond oui sans hésiter. Innocence de l’enfance!

J’essaie de parler moins. Je débriefe de plus en plus rarement. Je trouve ça très ennuyeux. Et de fait, si les exercices sont bien conçus, l’élève apprend suffisamment dans les interactions avec ses partenaires. Je ne veux pas le faire monter dans sa tête, le faire cérébraliser tout ça, en commençant à sur-analyser le moindre choix d’improvisateur.

J’ai bloqué pendant longtemps sur le fait de jouer moi-même certains exercices avec mes élèves. Je ne voulais pas les brimer, pas me poser en exemple. Je le fais de plus en plus, parce que je vois que ça leur fait gagner du temps. C’est la pédagogie explicite (à l’heure où les Vaudois ont refusé de revenir à une école qui glorifiait ce type d’approche).

Je viens de tomber sur le bouquin d’Asaf Ronen (pourtant sorti en 2005), et j’apprends plein de choses. C’est ce que je crois: si l’enseignant n’apprend pas autant que ses élèves, alors il enseigne un savoir mort.
Plus j’enseigne, plus j’apprends.

 

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Soyez professionnel: faites l’amateur

Si vous pratiquez un art public (théâtre, improvisation, danse, musique, peinture avec les pieds, etc.), vous avez probablement déjà douté de vos compétences. Un beau jour, vous avez profondément douté de votre art et de votre talent. C’est normal.

C’est parce que vous êtes un amateur.

Dans les métiers artistiques, il faut savoir que la dénomination de « professionnel » est relativement floue: c’est plus un statut autoproclamé qu’autre chose. Même si certains artistes on suivi une formation professionnelle, les autodidactes qui exercent le métier d’artiste à temps complet méritent aussi cette dénomination (hey, c’est mon cas!). Qu’est-ce que qui différencie réellement un amateur talentueux d’un bon professionnel? Qu’est-ce qu’on peut attendre d’un artiste professionnel? Pourquoi est-ce que je suis payé si grassement en tant que professionnel?

Constance dans le résultat

Le bon amateur a parfois des passages à vide.
Le professionnel est constant dans la qualité de ses prestations.

Autonomie

Le bon amateur est souvent encore en formation; il doit parfois recourir à un mentor.
Le professionnel a déjà les qualités requises, ou sait s’améliorer tout seul; il arrive également à porter un jugement critique sur son art, pour être toujours à la recherche de la plus grande qualité.

Réception des critiques

L’amateur à qui l’on fait une critique négative risque de tout remettre en question: est-ce qu’il est fait pour ce métier, est-ce qu’il est digne de vivre, va-t-il se jeter du haut d’un pont, etc.
Le professionnel, lui, arrive à prendre le recul nécessaire; il sait recevoir une critique pour qu’elle devienne un élément constructif.

Ponctualité

Le bon amateur est parfois en retard.
Le professionnel est souvent en retard, mais il s’en excuse à l’avance (par SMS, courriel, ou télégramme).

Méthodes de travail

Le bon amateur travaille à l’instinct; puisqu’il met toute sa passion et son talent au service de l’art, il manque parfois de systématique, et peine à identifier les difficultés qu’il rencontre (« je sais pas pourquoi, je n’y arrive pas »).
Le professionnel a des outils pour analyser sa pratique. Il connaît ses faiblesses (et ses forces) et aura plus de facilité à résoudre ses problèmes artistiques.

Mais ne l’oublions pas: ce que le public préfère voir sur scène, c’est le bon amateur. Un artiste qui fait quelque chose par passion est toujours plus émouvant que celui qui « fait son boulot ». Le professionnel – le VRAI professionnel – travaille donc sur scène comme s’il était un amateur: avec passion, talent et spontanéité.

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Sachez sortir

Mes élèves- improvisateurs ont parfois de la peine à gérer leur sortie de scène. On parle de « scène collante » lorsqu’un des personnage refuse de quitter la lumière des projecteurs. Il faut que je leur raconte cette jolie anecdote, trouvée à la page 82 de l’excellent « How to start your own improv comedy group » de Paul Johan Stokstad [ISBN: 1887472975]:

There is an improv legend, possibly apocryphal, that Elaine May used to participate in auditions for new Compass Players which consisted of having (male) prospects enter a bar scene in which their objective was to pick her up and get her to go home with them. Elaine’s response to any line by the rookie was « Let’s go to your place ». If the beginner shut up, took her arm and walked out, they passed that test. If they continued the scene without accepting that their objective was achieved, they’d flunk.

« En impro, il existe une légende – peut-être forgée de toutes pièces – qui concerne les auditions pour les nouveaux joueurs de l’équipe du « Compass ». Elaine May participait à ces auditions et demandait à des joueurs mâles de faire une scène dans un bar, dans lequel leur but ultime était de la raccompagner à la maison. Invariablement, Elaine répondait « Allons chez toi » à son partenaire. Si le candidat s’éxécutait en la prenant par le bras et sortait avec elle, il passait le test. S’il continuait la scène en ignorant le fait que son objectif était réalisé, le candidat échouait. »

Quand vous avez fini votre job, cassez-vous.

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