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Le Forum des Indécents

Attention spoiler : c’est Cersei qui gagne à la fin.

Dès que j’avais entendu parler du thème du Forum des 100 de cette année (« Transition Ecologique : le temps de l’action), je m’étais dit que je pouvais probablement aller occuper des chaises vides et filer une paire de claques par là-bas pour tenter de déstabiliser le pouvoir et faire entendre la voix de la décroissance. C’étais sans compter un coup de téléphone d’Alain Jeannet, il y a trois semaines :

– Allô, c’est Alain Jeannet, directeur du Forum des 100. On aimerait vous inviter à venir faire un « Pitch » de 3 minutes sur votre spectacle « L’Emeute ».
– Allô ? Merci ! Je comptais de toute façon venir, invité ou pas, mais si vous en plus vous me donnez un micro, c’est super.
– Ce sera pendant l’apéritif, après les conférences plénières du matin; tous les gens mangeront et vous tourneront le dos, vous aurez droit à deux slides mal éclairés et 180 secondes chrono. (il n’a pas été aussi franc)
– Ah bon ? J’aurai préféré faire une intervention devant les 1000 décideurs.
– Mais je vous assure, pour vous, il y aura plein de gens ! Et puis, vous allez pouvoir réseauter comme jamais.
– Comme Jeannet ?
– Allô ?
– Pardon. Mauvaise blague.

Je me pointe donc hier matin au Donjon Rouge (le Swiss Tech Convention Center) dans mon déguisement de Lannister (PLR et Lannister, ça rime super); accueil dès 8h00, café-croissant, beaucoup d’hommes blancs de plus de 40 ans et hétéros, très peu de manteaux-d’or (j’aurai pu carrément entrer sans badge, avis aux amateurs pour l’année prochaine).

Je m’installe dans la grande salle high-tech-sur-vérins-hydrauliques, au deuxième rang dans les « orateurs », avant de réaliser que je me trouve juste derrière Sauron le Président du Conseil d’administration de Nestlé et la cheffe de la durabilité de Procter & Gamble. Zut, j’aurai dû prendre du verredragon de quoi les entarter.

Ça commence.

Version originale mauvaise foi, sous-titrée en franglais branchouille

Ça commence avec une introduction par les gens obligatoires – 4 minutes de parole par politesse institutionnelle. Vu que ce sont des impondérables, profitons de caser quelques femmes (à peine un tiers des orateurs) : une rectrice de l’UNIL complètement hors-sujet (Olenna Tyrell), un président de l’EPFL vaaachement à la pointe (Mace Tyrell), une collégienne valaisanne (Margaery Tyrell) et une étudiante (Arya Stark) qui tendait des tracts d’extrême-gauche et des banderoles anti-patriarcales à l’entrée. « On a invité des manifestants sur scène, c’est la surprise de la journée » fanfaronne Alain Jeannet. Ouh là, de l’impro dans leur planning. C’est vous dire si la révolution est en marche.

La collégienne valaisanne est partie « rencontrer Greta Thunberg pour qu’elle appuie notre mouvement. On a fait 52 heures de train jusqu’en Suède, c’était vraiment une expérience éprouvante et nous en avons déduit que le train n’était pas une solution, qu’on avait besoin de l’avion pour découvrir le monde et ses habitants. ». Yes. Quand tu réalises que la jeunesse a autant de talent rhétorique que d’ambitions révolutionnaires, ça sent le feu grégeois. Si tous les contradicteurs du système sont du même tonneau, je sens que je vais vomir. 

Ensuite, un améwicain (les Cités Libres) nous explique à gwands renfowts de slides que la Califownie fait beaucoup pouw la planète, avec des usines photovoltaïques dans le désewt. Mais ouais mec, c’est clair, t’as trop raison : on va mettre PLUS d’usines Tesla pour faire PLUS de machins, et on va PLUS ignorer le problème des métaux rares, le CO2 dégagés par la fabrication des panneaux et on va se dire que c’est ok. Back in the fourties, the US-of-A saved the world. Play it again, uncle Sam.

Après il y avait Jacques Boschung des CFF (Littlefinger). J’ai dû dormir parce que je n’ai rien retenu. À part quant il s’est vanté auprès du californien dans un mauvais anglais « Here at ze CFF, we areuh bold : almost ouane hundred percent of ze electricity is green. » Le concours de quéquettes pouvait commencer (dans une économie compétitive, les gens sont prompts à la comparaison génitale).

La recette pour m’aigrir

Le plat de résistance, c’était Virginie Hélias (Tywin, Procter & Gamble) et Paul Bulcke (Cersei, le président de Nestlé). Celui-ci a déballé de jolies salades « Nestlé fait déjà beaucoup de choses » (je vous assure que c’est pas plus précis ; il a juste dit « des choses »), mais si on veut « nutrir (sic) la planète, il faut travailler de manière multistakeholder ». Comprenez : avec tous les partenaires, des producteurs jusqu’aux… actionnaires. Même refrain du côté de Procter & Gamble, avec l’éco-conception de la lessive Ariel. Moins trente pour cent ! Mais puisqu’on vous dit qu’on lave plus vert, bandes d’écolos-fachistes !

Un peu plus tard, Bulcke-Cersei se pose en victime face aux mouvements de contestation : « Il y a beaucoup d’émotion, mais on ne fait pas avancer les choses en tapant du poing sur la table ».
Par contre, en privatisant l’eau de source et en rasant la forêt amazonienne, les choses bougent à une de ces vitesses.
Il prononce au moins quinze fois le mot « conscientisation », comme autant de refrains de berceuse pour anesthésier toute velléité de contestation.

Dans le rôle de Kevan Lannister, Gilbert Ghostine (Firmenich, des parfums de synthèses) explique que son entreprise « tellement familiale » est plus-que-centenaire, ce qui prouve sa durabilité (ha ha, confondre durabilité et monopole oligarchique, c’est super).

Heureusement, il y a eu quelques héros : Danaerys (Sofia de Meyer, des jus Opaline) veut libérer les chaînes de l’économie pour des entreprises « pacifiques », Jon Snow (Julien Perrot de la Salamandre, pas vraiment invité mais le plus touchant et le plus émouvant dans son plaidoyer désespéré pour « moins de peinture verte ») et Marco Simeoni (Race for Water) joue les Ser Davos « en colère » cherchant un financement pour empêcher qu’une marée de Marcheurs Blancs de plastique – continue à progresser dans les océans.

Une goutte d’eau.

Autant pisser dans un violon

Car Bertrand Piccard (Euron Greyjoy, en « aventurier » à la solde des fabricants de polymerdes) vole au secours du Donjon Rouge : « Je pense qu’on peut réconcilier économie et écologie, je crois à des programmes, des innovations, des technologies ». Le degré zéro de la réflexion écologique : le jour où Bertrand Piccard comprendra l’effet rebond, la science fera un pas de Tormund.

Je passe comme chat sur braise sur Urs Schaeppi (Qyburn) qui défend la 5G de Swisscom, de Jean-Pascal Baechler (la Banque de Fer Cantonale Vaudoise), dont on se demande bien ce que sa présentation du PIB romand vient foutre ici; j’ai somnolé pendant les interventions d’André Hoffmann, de Philipp Hildebrand, d’Insignifio Cassis (la Compagnie Dorée). Et Sophie Swaton (Lyanna Mormont) échouait à présenter concrètement le Revenu de Transition Ecologique, face à Jacqueline De Quattro (une fille Frey, probablement) qui pleurniche de toute l’opposition qu’elle subit face aux lois pro-écologie. Bouh, la pauvre. Mais quel métier difficile, diriger. Tu veux un mouchoir ?

À l’entracte, il y avait des enturbannés de la Fête des Vignerons qui ont chanté « Les trois soleils » (probablement une ode au photovoltaïque). J’aurais préféré un couplet sur le glyphosate, mais on ne peut pas tout avoir. On a eu droit aussi à un petit film sur une cleantech, Aqua-4D, qui fait de l’aéroponie (c’est du newspeak pour « culture hors-sol vaporisée avec de l’eau enrichie par de la marde »). Sur fond de piano solo, un entrepreneur valaisan nous explique que dans des grandes serres, avec plein de produits chimiques, on arrive à faire le travail de la nature à la place de la nature qu’on a détruit.
C’est super.
On appelle ça la « smart agriculture ».
Je me réjouis d’expliquer à mon père qu’il a fait toute sa vie de la dumb agriculture. Travailler de manière naturelle, c’est tellement une dirtytech, mec.

Même Nathanël Rochat (Ser Dontos), pourtant très juste et caustique dans son enfilade de vannes personnelles, ne peut que conclure très pauvrement, si pauvrement : « oui… c’est avec des bonnes volontés… qu’on va pouvoir faire quelque chose… ». Le bouffon a pu cracher son fiel, c’est tout bon, on a fait notre autocritique de décideurs. 

À la fin, c’est les méchants qui gagnent

Je reviens quand même sur le speech sidérant de Philipp Hildebrand, vice-président de BlackRock, qui explique la finance va tous nous sauver, en tant que game-changer (attention, c’est de la macroéconomie, il faut parler le haut-valyrien) : « Notre rythme de vie est par définition à court terme. Il s’agit de rassurer les actionnaires face à des investissements dans des entreprises durables, leur expliquer que la profitabilité sur le long-terme va se confirmer. » (Quand vous dites long terme, c’est de l’ordre de 2 ou 5 ans ?)
« Comment est-ce qu’on peut avoir un portefeuille d’actions qui est bon le climat ? » (Peut-être un portefeuille en cuir local ?)
« S’il y a une entreprise qui pollue beaucoup et qu’elle a une stratégie agressive pour aborder la transition et réduire son empreinte, alors on peut investir là-dedans. » (Ça a l’air sacrément prudent leur stratégie.)
« C’est une discussion compliqué à avoir avec ses actionnaires : il faut leur expliquer que si j’ai une politique à court terme, ça endommage la profitabilité à long terme. » (Oui oui, les gens se sont beaucoup répétés pendant ce forum; scandez un mensonge, il finit par devenir vérité.)
« Comme nous sommes très petits, nous ne pouvons pas résoudre des problèmes globaux ». (No comment.)

Et quand un journaliste critique Cersei-Peter Bulcke (Nestculé), celui-ci joue les victimes : « On dit que les grands arbres prennent plus de vent. C’est normal qu’il y ait des critiques, mais les gens ont souvent une vision étroite de notre réalité, ils ne voient que 5°, alors que nous on voit à 360°. Et au passage, monsieur Ghostine disait qu’il dirige une entreprise plus que centenaire; nous, nous avons fêté nos 153 ans (concours de quéquettes again). Alors ce n’est pas avec ces visions d’effondrement et de d’urgence catastrophiste que nous allons faire avancer les choses. Les gens ne peuvent pas avancer dans la peur. Nous leur devons une illusion (sic) que le monde ira mieux. »

Merci, Peter.

Merci de m’avoir encore renforcé dans mes convictions.

Ecoeuré, j’ai eu juste assez de forces pour me rendre à mon « Pitch n°7 » pour « Sauver le monde en 180 secondes ». J’avais préparé un texte que je n’ai pas lu; à la place, j’ai juste expliqué que le capitalisme c’est de la marde, que les jeunes de la rue allaient prendre le pouvoir, et que la poésie vaincra.

L’hiver vient, et la planète se meurt.

Et comme Nestlé, elle n’en a rien à foutre.

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Le prochain pont à traverser (1)

Il y a un mois, un pont à Gênes s’est effondré.

Hou là là, disaient les médias.

On l’avait bien dit, disaient les ingénieurs.

C’est horrible, disaient les téléspectateurs.

Et chacun d’entonner une petite théorie sur les constructions à l’emporte-pièce des années 50, sur la mauvaise qualité des matériaux, sur les détournements de fonds de la Mafia, sur les risques pour les ponts français, suisses, autrichiens.

Tout ça n’arriverait pas chez nous.

On invoque la fatalité, avant de reprendre le train-train quotidien et son cortège de certitudes. Les chiens aboient et la caravane médiatique passe: il faut maintenant s’intéresser à la rentrée scolaire, aux initiatives populaires de septembre et aux loups écrasés.

Il y a un climat qui est en train de s’effondrer.

Hou là là, disent les médias.

On le répète depuis trente ans, disent les ingénieurs.

C’est horrible, disent les téléspectateurs.

Et personne ne fait rien. Ou si peu.

La vérité, c’est que nous devrions être en état de guerre. En novembre 2017 est parue une lettre importante, co-signée par 15’000 scientifiques de 184 pays. Quinze milles scientifiques, c’est comme 10 fois Paris-Sorbonne de la crème des savants du XXIe siècle, qui descendent dans la rue (la Une du Monde) pour dire que nous pourrions bientôt laisser passer notre chance de gagner la guerre contre le changement climatique.

Les gens préfèrent détourner la tête ailleurs, reprendre du steak d’autruches et tuer le temps avec des Paris-Londres en avion plutôt que d’affronter le problème. La grande bataille de notre temps, dirait Gandalf.

Il nous reste 3 mois et demi avant la fin de l’année 2018, déjà en dépassement, peut-être l’année la plus chaude de notre histoire. Nicolas Hulot a crié son écoeurement, Aurélien Barrau a lancé son appel, les Suisses s’apprêtent à voter sur deux initiatives d’importance capitale sur le virage écologique à prendre (car ce ne sont pas des initiatives « redondantes » comme le prétendent les néolibéraux).

Ok, en fait il FAUT que vous voyiez l’appel d’Aurélien Barrau (notre Gandalf ?):

Il s’agit maintenant de changer de paradigme, de réévaluer notre responsabilité individuelle et collective. Il s’agit d’accepter la crise et de nous proclamer en état de siège contre les négationnistes, les pollueurs, les multinationales, les producteurs de plastiques, les consommateurs de gadgets électroniques, les geeks de la modernité, les ayatollahs du progrès, les touristes du week-end, les ados « influenceurs » à la botte du consumérisme, les grillétariens qui dévorent avec fierté leur sacro-sainte barbaque pour réaffirmer leur puissance sur le vivant.

(et accessoirement, il s’agit de glisser un triple OUI dans l’urne dimanche)

Il va nous falloir du courage, « du sang, de la sueur et des larmes » (Churchill), « des mesures impopulaires » (Barrau) et une capacité à « ré-enchanter son imaginaire » (Latouche). On ne peut plus rester dans cette posture de déni, en laissant le pouvoir aux politiques de droite, en laissant les solutions aux scientifiques et en laissant les actions aux illuminés.

C’est notre monde.

 

 

 

Un pont à traverser: mode d’emploi pour adoucir l’effondrement écologique

  1. Se limiter à 2’000 kg de CO2 par habitant par année (renoncer à l’avion et à la voiture, se limiter à de la viande (locale) une fois par semaine, isoler son logement, faire toutes ses courses zéro déchets dans des magasins locaux)
  2. Boycotter le capitalisme (mettre ses économies à la Banque Alternative Suisse, refuser les grandes marques, voter pour une gauche antiproductiviste)
  3. Convaincre ses amis et ses ennemis de faire de même

Voilà, c’est tout ce qu’il faut pour sauver le monde.

 

 

La semaine prochaine, nous verrons quels scénarios sont prévus pour 2050 si on ne fait rien, combien coûte (en kg de CO2) un voyage en avion, et pourquoi une planète à +6° n’est pas envisageable.

Et pour garder l’optimisme, une vidéo qui fout la pêche et célèbre la créativité, la joie et l’énergie du genre humain:

 

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Soleil Vert et vert l’échaufaud

Je résume pour les non-Suisses qui me lisent: dans 4 jours, le peuple votera pour ou contre une « Economie Verte », une initiative lancée en 2012 par le parti écologiste qui vise à réduire l’empreinte écologique de chaque citoyen à une planète (contre trois actuellement). Les mesures comprennent une gestion rationnelle et parcimonieuse des ressources naturelles pour une production minime de déchets. Un peu comme si la Suisse appliquait au pied de la lettre les résolutions de la mascarade de Paris la COP21.  Le débat est très polarisé: les partis de droite rejettent l’initiative, alors que les partis de gauche (et les Verts libéraux) la soutiennent.

Tout d’abord, je me suis dit que c’était un combat perdu d’avance, parce que l’initiative ne va pas assez loin à mon goût (l’objectif devrait être quelque chose comme 2030), mais au fil des courriers des lecteurs et des lettres ouvertes, je me suis dit que j’allais plonger mon nez dans ce débat puant, au risque de renifler de tout près les miasmes cyniques des défenseurs de l’économie. Florilège de prouts argumentatifs qui font fi de la réalité du GIEC:

  1. L’objectif est trop ambitieux (information de la Confédération, page 5)
    L’objectif d’une seule planète en 2050 n’est pas ambitieux, il est indispensable. Parce que la mauvaise nouvelle, c’est que les prédictions les plus alarmantes sur le réchauffement sont devenues des réalités. Par rapport à 1880, la planète a déjà gagné +0.85°, et nous pourrions atteindre +4.8° à l’horizon 2100. Si vous voulez suivre l’évolution de la température du globe, jetez un coup d’oeil sur ce graphique.
    Mais vous allez me dire que 2°, c’est plutôt cool non? On va pouvoir planter du blé dans le permafrost russe et cultiver des fraises au Danemark, non? Oui, presque. Sauf que 2° de plus, c’est déjà trop. Avec 2° de plus, la calotte glaciaire va commencer à fondre, le permafrost va libérer encore plus de CO2, « la production agricole indienne [diminuera] de 25%, provoquant une famine jamais vue. Mais ce n’est rien par rapport au sort du Bangladesh, dont le tiers sud – où vivent soixante millions d’individus – serait littéralement noyé sous les flots à la suite de l’élévation du niveau de la mer. » (Servigne & Stevens, 2015, p. 71).
    Je sais que c’est des mauvaises nouvelles. Le réchauffement climatique, c’est un peu comme le site rotten.com ou la vidéo de la Fistinière: tu as quand même envie de savoir de quoi ça parle, façon d’être éduqué, mais une fois que tu es au courant, tu préférerais ne pas savoir.
    Il faudra que les gens des pays fortement industrialisés admettent qu’ils sont dans le déni écologique: au fond, nous savons tous très bien que nous polluons beaucoup trop et que nos « petits gestes » de colibris équivalent à pisser dans des violons. Ça nous paraît tellement difficile d’abattre la bête capitaliste que nous préférons étouffer la planète à petit feu. On nie la réalité et on s’enferme dans une schizophrénie shootée à la consommation: vendez-moi mon tofu bio importé d’Amérique du Sud et ma bière artisanale à base de malt allemand, que j’oublie un peu le reste de mes paradoxes.
  2. Les mesures radicales impliquées par Economie Verte affecteraient l’économie (information de la Confédération, page 5)chat_gotlib
    L’argument ressemble de toute manière à une lapalissade: le changement va transformer les choses. Oh mon Dieu, mais heureusement! Quelle chance qu’on puisse ne pas se baigner deux fois dans le même fleuve! Mais le problème de cet argument, c’est de croire que l’économie va rester dans un équilibre constant ad aeternam, et que la croissance infinie est possible. Qui sont les idéalistes, à ce stade?
    Dans tous les cas, l’économie va devoir changer et s’adapter. Mais il faut voir si ce changement est décidé de notre plein gré, ou subi de plein fouet. Mon père m’a enseigné la sagesse du comportement à adopter en temps de crise: c’est toujours mieux de sauter soi-même que de se laisser pousser, tu retombes mieux sur tes pattes.
  3. L’initiative va trop loin (information de la Confédération, page 12)
    Non, non, pas du tout. De fait, si on arrêtait aujourd’hui toute émission de gaz à effet de serre (GES), on en ressentirait les effets pendant encore 100 ans. Cent ans. De notre point de vue, cent ans, c’est 1916. Cette année-là, il y avait la révolution de Pancho Villa, la bataille de la Somme et la naissance du mouvement Dada. C’est bin loin, c’t’affaire-là. Imagine Tristan Tzara qui s’allume une cigarette; en 2016, elle fume encore! C’est dire l’urgence du virage écologique qu’il faudra prendre ces prochaines années (mais depuis le film de Mélanie Laurent, on sait que les engagements seront pris Demain – comme si la transition écologique souffrait d’une irrémédiable malédiction de procrastination).
  4. La Suisse est déjà bon élève, je vois pas pourquoi on ferait des efforts. Et puis certains sont pires que nous. (24Heures, courrier des lecteurs du 21.09.16)
    Le traditionnel argument du pire, doublé de l’argument du premier de classe. Soyons pragmatiques, nivelons par le bas…
    Le problème, c’est que la Suisse n’est pas du tout première de classe (ou alors dans le mauvais sens du graphique): au niveau de l’impact carbone, la Suisse se place au 18e rang mondial (source: empreinte écologique par pays par habitant, Global Footprint Network, chiffres de 2010, rapport de 2014). Avant la France, l’Allemagne et l’Italie. Alors peut-être que les Helvètes mettent mieux en évidence leurs bons comportements de recyclages, mais c’est uniquement la pointe de l’iceberg du problème de consommation des ressources. À quoi bon recycler sa canette d’Heineken si c’est pour bouffer de l’agneau de Nouvelle-Zélande?
  5. L’écologie doit être un réflexe, pas une obligation. On en a marre des taxes! L’essence coûterait 12.- le litre! (24Heures, courrier des lecteurs du 21.09.16)
    Comme le rappelle très justement ce bel article de Seth Godin, l’être humain est assez indiscipliné quand il s’agit de s’auto-limiter par rapport à un mésusage. Il lui faut donc des lois et des taxes pour le rappeler à l’ordre et lui donner des garde-fous (l’Homme est-il fou, à la base?). Si le seul moyen pour que les gens prennent conscience du vrai prix d’un litre d’essence, je veux bien faire une année le pousse-pousse pour les invalides.
    http://www.andysinger.com/
  6. L’initiative nous obligerait à diminuer notre consommation par trois! (24Heures, courrier des lecteurs du 21.09.16)
    Ce raisonnement est absurde. C’est d’empreinte qu’il s’agit, pas de consommation brute. Si vous achetez des filets de perche pêchés et conditionnés localement, par rapport à un saumon du Groenland, vous avez diminué votre empreinte par trois. Et vous avez toujours votre poisson dans l’assiette! Si vous renoncez à votre bain chaud au profit d’une douche chaude, vous avez diminué votre empreinte par trois. Et vous êtes quand même propre. L’argument des douches froides est absurde, anti-mathématique, fallacieux et consternant.
    C’est l’absurdité de ce site contre l’initiative, qui pose trois faux dilemmes sans imaginer une voie du milieu: en bref, si vous êtes végétarien, que vous aimez les douches froides et que vous ne partez jamais en vacances, vous êtes moins concerné qu’une majorité de personnes (hey, c’est l’fun: si vous êtes minoritaire, vous avez probablement tort). Croire que nous devrons renoncer à tout confort en adoptant un train de vie sobre relève du manque d’imagination et de l’amnésie. Manque d’imagination, parce que je peux très bien aller visiter l’Allemagne en vélo. Amnésie, parce que j’estime que le « progrès » a également diminué mon confort: le bruit des voitures, le vacarme des chantiers, la défiguration des paysages, la pollution des rivières. Si on nous avait demandé de voter le monde de 2016 en 1981, aurait-on dit OUI?

En conclusion

Quand le texte de l’initiative est sorti, j’ai pensé que c’était une emplâtre sur une jambe de bois. Un peu comme si, à bord d’une Ferrari lancée à 200 km/h contre un mur, tu décidais de couper la climatisation pour économiser un peu l’énergie. Mais au moins, l’initiative va dans le bon sens, et je voterai oui dimanche. Mais au-delà de cet engagement, la solution à la crise climatique passe obligatoirement par une remise en question du système capitaliste: on ne doit plus encourager la compétitivité économique quand il s’agit de sauver la planète ensemble. On ne doit plus encourager le libéralisme quand il faut prendre conscience des limites. On ne doit plus se fier au progrès quand celui-ci amène davantage de problèmes que de solutions.

On me dira que j’ai tort de tout mettre dans le même panier, que les banques ont leur utilité pour la société, que je suis bien content d’avoir un scanner dans l’hôpital de mon quartier et que le chocolat MaxHavelaar permet à des familles uruguayenne de vivre dans des conditions décentes. On me dira aussi que la technologie trouvera une solution, que les panneaux solaires feront refleurir le désert et qu’on inventera de la viande sans tuer des animaux.

Et je vous répondrai que ça fait bientôt quarante ans que le développement durable ne tient pas ses promesses; que les scénarios pessimistes sur le réchauffement climatiques parlent de crises systémiques, passant par des famines, des désordres sociaux, des mouvements de population et des épidémies dont on ne mesure pas encore l’énormité; que vous ne trouverez ni assez de cuivre pour vos panneaux solaires, ni assez de lithium pour vos batteries, ni assez de pétrole pour vos polymères. Mais surtout que vous ne trouverez pas assez de rêveurs pour alimenter vos cauchemars de croissance infinie.

L’hiver vient, diraient les Stark.

L’hiver vient, et tout le monde est en train de se demander quel cadeau offrir à Noël.

Trône de Faire...

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Douche écossaise

Au risque de vous faire perdre 15 secondes, vous allez devoir regarder cette vidéo:

Tout un symbole pour le Brexit, quand on sait que ce pauvre Alistair est un chat anglais. Rassurez-vous, il va bien. Le pogona aussi. Oui, moi aussi j’ai dû vérifier qu’un pogona était un lézard, on en apprend tous les jours.

La vidéo nous prive du fin mot de l’histoire, comme le Brexit nous fait glisser dans l’inconnu. Comment? Quoi? Les Britanniques ont voté? C’est… définitif? Pas de retour en arrière? Et l’Europe lui fait la gueule; on dirait un vieux couple qui lave son linge sale en public. Les séances du Parlement Européen tournent au concours de vannes. Entre l’émotion du député écossais et les piques de Jean-Claude Juncker, les débats tournent au vinaigre. Et le vinaigre, tout le monde le préfère avec un bon fish & chips.

Même si ça va pas changer le goût de la Guinness ces prochains moins, ça me fait intimement mal au coeur. J’avais tendance à croire à l’Europe des 28 comme un juste poids lourd face à ce qu’on appelait jadis les superpuissances. Comme sur le plateau de Risk, jouer l’Europe pouvait contrer les Etats-Unis et rapportait cinq renforts par tour. Quel gâchis, ce projet européen qui tombe à l’eau (oui, parce qu’au risque de jeter bébé avec l’eau du bain, on peut quand même dire que l’Europe sans l’Angleterre, c’est un peu comme un canard à l’orange sans canard) (ou sans oranges) (à ce stade, autant faire un poulet au citron, qui n’est pas mal non plus).

Et même si j’ai appris que Goldman Sachs avait financé la campagne du Remain (suspect, ça) et que les règles de la bureaucratie européenne faisaient le miel de Monsanto, j’ai de la peine à souscrire à une décision saluée par l’extrême-droite. Quand Marine Le Pen applaudit, ça ne peut pas vraiment me réjouir. Les gags de Coluche perdent un peu de leur superbe quand c’est les nazis qui se tapent les cuisses.

Pourtant, on peut voir aussi les bons côtés des décisions de l’UE, comme cette récente interdiction de la pêche en eaux profondes. Bon, apparemment, la loi reste timide et ne concerne qu’une minorité de pêcheurs, mais ça fait du bien de voir que l’Europe peut aller dans la bonne direction.

Le Brexit m’a donc réellement surpris, et je suis pas le seul: visiblement, la décision du 23 juin a même pris les Britanniques au dépourvu: plus de 4 millions demandent un nouveau vote. La gueule de bois du lendemain de référendum, ils disent. Vous me direz que c’est pas étonnant de prendre la démocratie à la légère, avec une génération du ⌘+Z où tout n’est que provisoire et pétition internet.

Mais cherchons le positif, et voilà au moins deux choses que le Brexit nous apprend:

  1. C’est dur de prévoir les catastrophes
    Tout le monde a été pris de court, des bookmakers aux commentateurs, des financiers aux instituts de sondage. Oui, on peut le rappeler: les sondages, c’est de la merde.
    « Il est 6 heures le soir, une mère de famille est en train de faire une sauce béchamel quand Ipsos lui téléphone: « Qu’est-ce que vous pensez de la nouvelle politique sur l’immigration? – Bon… bon… Je suis contre! » On va téléphoner comme ça à mille personnes et ce résultat va influencer les prises de décisions politiques en France ou ailleurs. C’est absolument incroyable! Un grand chercheur américain, James Fishkin, a dit, en substance: dans un sondage, on demande aux gens ce qu’ils pensent quand il ne pensent pas. » (David Van Reybrouck cité dans Demain – Un nouveau monde en marche, Cyril Dion, p. 264).
    Mais c’est surtout dur de se représenter une catastrophe: avant qu’elle arrive, elle semble impossible, et quand elle est là, elle paraît inévitable. Bonjour, bienvenue dans le monde des Cassandre que personne n’écoute: « C’est la source de notre problème: car s’il faut prévenir la catastrophe, on a besoin de croire en sa possibilité avant qu’elle ne se produise. » (Pour un catastrophisme éclairé, Jean-Pierre Dupuy, 2002, p. 13)
  2. Un pays peut changer
    Et c’est plutôt une bonne nouvelle. La démocratie fonctionne encore. Alors pourquoi ne pas changer écologiquement? En prenant en compte les problèmes à la racine? Dans la campagne du Brexit, Farage exploitait le problème puant de la crise migratoire, sans mentionner qu’elle est probablement due au (ou en tout cas accentuée par le) réchauffement climatique. Quand les gens sauront que la guerre en Syrie est liée au réchauffement de la planète, que les réfugiés climatiques sont trois fois plus nombreux que les réfugiés de guerre, peut-être qu’ils éteindront la lumière à la cave, qu’ils remettront en cause leur escapade à Nice avec EasyJet et revendront leur 2e Peugeot 307. Et on pique-niquera dans la rue.
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Celui qui pisse le plus loin

Aujourd’hui, Dubaï s’apprête à inaugurer une tour de 800 mètres, abritant commerces, hôtels, bureaux, appartements et autres commodités urbaines. Sur fond de crise économique, l’émirat arabe fait ainsi un gigantesque pied de nez à la tour Taipei en la surplombant de 300 mètres. J’en connais au Guinness Book des Records qui doivent tout décaler dans leurs classements des édifices mondiaux, mon dieu que la vie est compliquée.

Je connais aussi un psychanalyste autrichien qui rigolerait un bon quart d’heure des implications symboliques d’un tel membre pénien en plein centre urbain; mais plutôt que de vous parler d’érection de monument, je voulais plutôt vous entretenir aujourd’hui au sujet du concept d’hybris chez les Grecs.

Tibert est imbattable en dendro-chronologie

Les sages hellènes n’avaient pas la notion de péché au sens judéo-chrétien. Ils avaient bien une notion de pêcher (pour leur fameuses tartes), et aussi une notion de pêcher (pour leurs fameuses fritures), mais de péché capital, il n’y avait goutte. Les Grecs considéraient bien plutôt l’orgueil comme notion centrale des pulsions à éliminer, et à l’extrême, la célèbre ubris ou hybris, qui signifie la démesure, le dépassement à outrance, le fait de succomber à une vile passion.

C’est le fameux jeu de celui-qui-pisse-le-plus-loin.

Je n’ai absolument rien contre la compétition quand elle permet de s’évaluer par rapport à soi-même, de servir comme un facteur de motivation par rapport aux autres, de pousser au dépassement de soi. Usain Bolt qui bat le record du 100 mètres, disons-le franchement, c’est beau. Mais lorsqu’on cherche à épater son voisin pour une bête histoire de longueur de jet / de hauteur de tour, il n’y a pas de quoi être fier. Par le passé, l’hybris a d’ailleurs perdu plusieurs conquérants, qui, par orgueil, se sont permis le mouvement de trop: Icare, Alexandre le Grand, Napoléon, Hitler, la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf, Gargamel dans « la Soupe au Schtroumpfs »…

Alors quand Dubaï est fière de son oeuvre, quand les médias s’extasient sur le fait que « c’est tout de même beau les réalisations de l’homme », moi je m’esclaffe tendrement en me disant que c’est plus sain de se concentrer sur l’essentiel et de pisser assis.

En plus, ça permet de lire un bon bouquin.

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T’as pas deux balles?

Le peuple suisse sera amené à voter, le 29 novembre 2009, sur une initiative populaire « pour l’interdiction d’exporter du matériel de guerre ». Comme d’habitude, les partis bourgeois font campagne contre cette proposition, au nom des 800 / 1’500 / 3’800 emplois à sauver (les estimations diffèrent d’après les points de vue).

Travail à sauver
Bénédicité
Sacre de l’emploi
In deo gloria

Gloire au Dieu Dollar
À son marché noir
Sa divine pègre
Blanchit son sang nègre

Je te vends des armes
Contre mille larmes
Contre mille francs
Contre tes enfants

Béni soit Taylor
Ford et son veau d’or
Voici nos Sauveurs:
Travail et Labeur

Chérubins, Archanges!
Chantez les louanges
De nos ouvriers
Trois fois sanctifiés

Œuvrez sans relâche!
Crevez à la tâche!
Au nom du pèze
Du fric,
Et du saint père Prix.

Je rêve d’un monde
Un peu moins immonde
Un peu moins inique
Un peu moins cynique

Où vingt-cinq mille balles
Contre une dans la tête
Ne sera qu’un sale
Souvenir sans dette.

flingue et soutane

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Bassesse nautique

Les dirigeants de ma ville ont un problème: ils veulent creuser un bassin nautique dans des terres cultivables plutôt que d’utiliser le lac qui est là pour ça. Alors le projet passe en votation populaire, pour savoir si les 20’000 habitants de la ville veulent que la Commune verse 800’000 francs à des promoteurs capitalistes aux dents longues économiques.

Le promoteur, cet inconnu

Je me suis assez vivement opposé au projet, quitte à me fâcher avec plusieurs amis qui pensent que c’est bon pour le développement de la Ville, que ça peut dynamiser la région et que c’est super bien de dire oui à des projets orientés vers la jeunesse (si on me demande mes arguments, je trouve que c’est un projet anti-écologique qui ne concerne qu’une poignée d’individuels, pour un sport individualiste; que ma ville a d’autres priorités pour le moment, comme un centre d’accueil pour les jeunes ou un skate-park).

Du coup, j’ai carrément été engagé par le comité-qui-dit-non, pour faire une animation théâtrale de choc sur la place centrale avec le colonel Grégoire. L’idée était de tourner en ridicule le projet de base, en vendant une autre idée farfelue: celle de construire une patinoire dédiée au curling sur ladite place. Le concept, c’est qu’on vend notre truc en costard-cravate, de manière crédible, mais en allant toujours plus loin dans la démesure argumentative. N’importe quel citoyen lambda doit obligatoirement voir qu’on pue grave le canular à 20 mètres. Sauf que samedi passé, il y a une bonne moitié de citoyens lambda qui sont tombés dans le panneau (et on a même piégé un conseiller communal, c’est dire si on est efficace – ou alors c’est lui qui est vraiment stupide – rhôôo noooon, on veut son nom, on veut son nom).

Ce genre d’expérience « en contact » avec le peuple, ça aide toujours à voir quels arguments ont fait mouche dans la population: les vieux, par exemples, ils votent à l’émotion; ils se basent sur des arguments totalement subjectifs, tirés d’une représentation – souvent erronée – du projet. On a eu droit à des petites grands-mamans qui pensaient que l’eau allait vite devenir très sale (et donc qui voteraient contre; parce que l’eau sale, il faut être contre). On a eu droit à des petits grands-papas qui aimeraient que leurs petits-fils fassent plus de sports (et donc qui voteraient pour, parce que c’est trop bien, les petits-enfants qui font du sport). Les trentenaires, eux, votent par rapport à l’histoire politique de la ville: puisque les citoyens d’hier ont refusé, il y a quelques années, une attraction tout aussi novatrice qui aurait pu faire musée et curiosité (en deux mots: un nuage artificiel), les citoyens d’aujourd’hui se sentent obligés d’accepter une autre couleuvre, aussi hénaurme soit-elle.

Le débat d’idées a quelque chose de paradoxal: après deux heures à discuter avec des citoyens, on a envie de renoncer à toute idée de démocratie.

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