Actualité, écologie, Choses politiques, Décroissance, Internet

Le goût des proportions

Cher Raphaël Mahaim, j’ai lu avec attention votre proposition relayée par le 24H et le Courrier de promouvoir 4 journées sans e-mail par an. J’ai énormément de respect pour vous et votre travail, notamment au cours des actions en justice pour les grévistes du climat, mais là, je pense que vous vous épuisez pour pas grand-chose.

4 jours par an, c’est 2% de 210 jours ouvrables. L’administration cantonale compte 39’000 employés. Par rapport à la population active du Canton de Vaud, c’est moins de 10%. Comme le dit 24H, on n’est pas sûr que ces « journées sans e-mail » fassent autre chose que déplacer le problème sur la journée suivante. Autrement dit, vous espérez viser 2% de l’activité de 10% de la population active sans réelle garantie d’efficacité.

L’article du 24H (ou votre communiqué de presse, peut-être), cite cet article de CarbonLiteracy, dont les données d’empreinte carbones « e-mail » sont tirées d’un bouquin de 2010 de Mike Berners-Lee (mis à jour en 2020) qui admet avoir fait des « maths de cuisine » dans cet article de la BBC. Autre problème : c’est l’auteurice de CarbonLiteracy qui a extrapolé (de sa propre utilisation) le chiffre de 1,5kg de CO2 par jour. Un bouquin de 2010 truffé d’estimations, relayé par une auteurice qui prend sa propre expérience pour déterminer un chiffre « scientifique », est-ce que c’est valable pour élaborer une politique, monsieur Mahaim ?

Je sais que je devrais éviter de mettre des bâtons dans le roues (de cycliste) d’amis écologistes, et la convergence des luttes, et la diversité des stratégies et tout et tout; mais là, sérieusement je pense que vous faites fausse route. Si l’objectif est de diminuer l’empreinte numérique dans l’administration, je vous propose les mesures suivantes :

  • Éduquer les employé·e·s du canton à ne pas « répondre à tous » quand c’est évitable
  • Apprendre au personnel à compresser des images ou pièces jointes
  • Se désabonner des newsletter internes et externes non pertinentes
  • Décourager le partage des vidéos en HD à l’interne

Mais vous pourriez même aller plus loin. J’ai vu que vous étiez fan de statistiques. Si la mesure est de réfléchir à l’impact écologique du numérique, peut-être qu’un autre chiffre vous intéressera :

Chaque minute sur PornHub, il y a 80’000 nouvelles visites (pour un équivalent de 12’550Go de données).

Autrement dit, chaque minute, il y a l’équivalent de 167 millions de mails qui circulent entre des serveurs pour que les gens se paluchent le bobichon (calculé sur une taille moyenne de mail de 75Kb) (mais c’est pas la taille qui compte). Ça veut dire qu’à la fin de la journée (bon, il faudrait environ 30 heures par jour, mais change pas de main on y est presque), on arriverait à… 300 milliards de mails, soit le chiffre de mails quotidiens planétaires. Donc si je résume,

Chaque jour, le trafic de donnée sur Pornhub équivaut au trafic de données des mails échangés sur terre.

Comme le dit mon pote Clément Montfort de la chaîne Next, peut-être qu’une véritable économie, ça serait de demander la limitation de la qualité vidéo pour le porno. Après tout, en 4K ou en 360p, une bite reste une bite.

Voilà un modèle de lettre. Bonne soirée.

Par défaut
écologie, Décroissance

Yverdon-les-Bains 2040, extrait n°58

… avec le projet « memento mori » : on a envoyé à toute la population une affiche quadrillée en format mondial. Les hommes recevaient une affiche avec 83 sections de 365 cases, et les femmes avec quelques sections de plus. Chaque case représente une journée à vivre, et à la fin de l’affiche, vous êtes sensés – statistiquement – mourir.

Quelle était l’idée ?

L’idée, c’est de rappeler aux gens qu’ils vont mourir. Dans la société moderne après les années 1980, tous les messages de la société évacuent la notion de mort : la publicité vous fait croire que vous êtes invincible, les assurances vous protègent contre tous les risques et le transhumanisme du début des années 2000 continue sur cette lancée : vous pouvez vous faire cryogéniser, on remplacera vos organes par des prothèses numériques, etc. La notion de mort devient taboue. La pandémie a encore accentué ce mouvement, avec des cérémonie funéraires complètement occultées. On ne voyait plus la mort dans la société.

En quoi est-ce que c’était lié à l’écologie ?

C’est bien simple : la mort, c’est l’expression la plus simple de la nature. Dans un m2 de forêt, à chaque seconde il y a des millions de morts et des millions de renaissances, entre les bactéries qui digèrent, les pousses qui surgissent et les microbes qui s’entre-dévorent. C’est un cycle, il faut bien que tout meure pour que tout renaisse à nouveau. Or, tout ce qui est technologiquement humain – la mémoire, le langage, les robots – cherche à dépasser les notions d’oublis et de mort. Et l’homme du XXe siècle (et du début du suivant) se croit immortel. Bien sûr, il sait qu’il doit mourir, mais il ne le sent pas. Et cela contamine complètement son rapport aux limites : si vous vous croyez immortel, vous ne pensez pas à percevoir les limites de votre milieu, vous croyez qu’il est immortel aussi. Et donc, les problèmes écologiques deviennent secondaires.

Quel était le message de « memento mori » ?

Avec l’affiche, les gens recevaient un mode d’emploi pour la remplir qui disait : chaque jour, vous cocherez la case correspondante à la journée écoulée. Vous verrez ainsi que vous vous rapprochez inéluctablement du coin de la feuille. Un jour, vous n’aurez plus de cases à cocher.

Mais c’est hyper-déprimant, non ?

Ce qui est hyper-déprimant, comme vous dites, c’est d’avoir évacué cette réalité. Ce qui est horrible, c’est se bercer d’illusion, c’est fuir cette réalité. Vous allez mourir. À partir de là, tout l’intérêt vient de se dire comment vous allez occuper les cases qui vous restent à cocher : est-ce que vous préférez faire une orgie de Netflix ou cultiver un jardin ? Est-ce que vous préférez vous enivrer devant un match de football, ou oeuvrer pour de meilleures conditions d’existence pour vos enfants (qui ont aussi reçu leur affiche…). Pour la plupart des gens, ça a été un électrochoc sur le sens de leur vie et leurs priorités sur le long terme.

Le long terme ?

C’était l’aspect central du programme. Trois mois après les premières affiches, on envoyait la même affiche avec une projection graphique de la température terrestre. Basée sur les chiffres du GIEC, les gens pouvaient comprendre les implications des différents scénarios de réaction au réchauffement climatique : A– business as usual, B– développement durable, C– sobriété librement souhaitée. Sans surprise, c’était le scénario C qui faisait apparaître les meilleures perspectives.

D’où vous est venu l’idée de ce projet ?

En 2020, pendant la pandémie, les librairies ont connu une augmentation des ventes et ont publié leurs statistiques. Grosse surprise : le lectorat se tournait de plus en plus vers la philosophie. Et d’un autre côté, on voyait que toutes les options de l’écologie politique étaient bloquées : les industries accusaient les consommateurs d’engendrer une demande pour des biens énergivores, les consommateurs demandaient un cadre légal et politique; quant aux politiques, ils étaient très mal pris, entre incapacité à appréhender la complexité du problème du réchauffement climatique et les difficultés à hiérarchiser les solutions à entreprendre.
Nous, on est parti d’une idée utopiste mais très simple : changer le coeur des gens. Si on arrive à raconter des histoires convaincantes sur le fait que « moins », c’est « mieux », alors le cercle vicieux de l’hyper-consommation va s’inverser. Pour nous, chaque renoncement devenait une occasion de faire la fête !

« Yverdon-les-Bains 2040 – Comment une ville a lancé la transition post-capitaliste »

Par défaut
Décroissance

Yverdon-les-Bains 2040, extrait n°17

« …et c’est probablement la votation sur les produits phytosanitaires qui a été un déclencheur. Le débat était très polarisé, les gens croyaient qu’il fallait voter 2xOUI ou 2xNON sans chercher à comprendre la nuance. De notre point de vue, l’initiative « Eau propre » allait beaucoup trop loin, sans marge de manoeuvre pour les agriculteurs. Par contre, il était fondamental d’envoyer un signal fort à l’agriculture utilisant des pesticides; avec un comité, on a défendu le OUI à cette initiative.

Mais l’initiative anti-pesticides était très radicale tout de même, non ?

Pas vraiment. Le lobby des gros agriculteurs avait peur de changer ses habitudes et de diminuer ses marges. Mais c’est surtout la grande distribution (Coop, Migros) qui aurait souffert. Economie Suisse agitaient le spectre d’une agriculture qui ne pouvait pas couvrir les besoins de la population, mais c’est faux : l’agroécologie obtient parfois même de meilleurs rendements (surtout sur le long terme) qu’une agriculture dite « intensive ». On a voulu changer le récit. À l’époque, les gens pensaient que l’assortiment « bio » revenait vraiment beaucoup plus cher. On a sélectionné 1000 foyers au hasard dans la Ville, et on leur a donné un crédit illimité pour remplacer tous leurs achats « conventionnels » par des achats « bios ».

Ça supposait un contrôle de leurs achats, donc. Ils ont tous acceptés ?

Non, loin de là : une bonne moitié (56%) des foyers ont refusé notre proposition. Mais on a déjà beaucoup appris : les gens détestent qu’on se mêle de leurs affaires budgétaires. Dans les années vingt, on croit encore que la liberté, c’est la liberté de consommer ce qu’on veut. Heureusement que ça a déjà beaucoup changé. Mais à l’époque, on était devant ce gros problème : il fallait pouvoir s’immiscer dans l’intimité financière des gens. Pour les foyers participants à l’opération « bio-remboursé », on a pu montrer qu’il y avait une amélioration de leur bien-être, de leur santé et de l’impact sur les externalités positives : quand le maraîcher local peut vivre de son entreprise, c’est tout un tissu économique qui refleurit.
Il fallait pouvoir montrer aux gens que leurs priorités de consommation devaient changer. On a fait quelques pointages et on a vu que les gens dépensaient moins de 15% de leur budget mensuel pour l’alimentation. Au début du XXe siècle, ce chiffre oscillait autour de 30%. On pourrait voir ça comme un progrès ou une économie, mais en libérant cette marge de 15%, les gens achètent de la camelote : des écrans plats, des cigarettes et des abonnements Netflix. Il fallait déconstruire les habitudes de consommation.

C’est le début de l’opération IWMYH ?

Oui, on a emprunté le concept a une activiste américaine. Elle levait mensuellement des fonds pour acheter des espaces publicitaires à côté des centres commerciaux. Des visuels très simple, avec un slogan choc : « It Won’t Make You Happy » – ce qu’on a traduit en français par « C’est pas ça qui vous rendra heureux. » Il faut se rappeler qu’en 2021, le consommateur moyen est bombardé de 2000 messages publicitaires par jour. Essentiellement, ce que disent ces publicités, c’est : « Il vous manque ceci, vous n’êtes pas complet, votre bonheur sera total quand vous aurez acheté ce produit. » Les gens croient résister à ce genre d’incitation, mais c’est très insidieux. Vous croyez être libre, et à la fin de la journée, vous videz quand même une boîte d’anxiolytique.

C’est à partir de là que vous avez pu supprimer la publicité dans toute la ville ?

Oui, il y a eu la décision courageuse du groupe des « Casseuses de Pub », une poignée de conseillères communales qui ont lancé une initiative pour interdire la publicité à caractère commercial. On a récupéré les espaces publicitaires pour les institutions culturelles, pour des dessins d’enfant, pour de l’affichage libre, etc.

Mais… Et les recettes publicitaires ?

C’était très opaque : la majeure partie allait à la Société Générale d’Affichage. Et de notre point de vue, c’était un investissement sur le long terme : en 10 ans, les coûts de la santé, les consultations psy, la consommation d’anxiolytiques, tout ça a chuté sur le territoire de la commune. On a maintenu des entretiens tout au long de ce processus avec des foyers-types, pour évaluer les répercussions. Les gens ne s’en rendaient pas toujours compte, mais ils allaient mieux. On avait supprimé la pub et les gens allaient mieux. »

« Yverdon-les-Bains 2040 – Comment une ville a lancé la transition post-capitaliste »

Par défaut
Non classé

Yverdon-les-Bains 2040, extrait n°23

« … et depuis, on est arrivé à éliminer 87% des voitures. Le concept est en train de faire tache d’huile en périphérie, où les petits villages font pression sur les entreprises de transports publics pour financer de nouvelles lignes et de nouveaux arrêts. Les gens n’ont plus l’excuse du Je prendrais bien le bus, mais il n’y a pas assez de cadence pour que je puisse rentrer chez moi à une heure raisonnable.« 

Mais revenons au départ de l’idée : quel a été le déclencheur ?

Le premier prototype de notre politique, c’était d’interdire la voiture. Ça soulevait plein d’objections, sur les libertés individuelles, sur le transport des personnes âgées, sur les véhicules d’urgence, les entreprises du bâtiment, etc. Alors nous avons réunis un paquet de données : les statistiques de trajets les plus utilisés, le nombre de kilométrage par personne, les coûts engendrés, mais surtout les consultations avec des usagères-types.
Ça nous a montré que le 80% des trajets sont le résultats d’habitudes : les pendulaires pour le travail, mais aussi le transport des enfants pour des activités récréatives, etc. Pour être précis, en 2022, on voyait encore que 73% des trajets en voiture pourraient être réalisés en transport public, mais que cette solution prendrait plus de temps : en moyenne, un trajet de 20 minutes en voiture vous prend 29 minutes en transports publics. Donc la conductrice d’une voiture gagne 18 minutes de temps libre – il faut compter l’aller et le retour – par journée par rapport à l’usager des transports publics. Sous cet angle, c’est normal que les gens favorisaient la voiture.

Et donc, vous avez utilisé le principe du « Nudge » pour les influencer ?

Pas seulement. C’est vrai, on a utilisé beaucoup d’incitations : gratuité des transports publics, hausse du prix de l’essence à partir d’une certain quota d’utilisation et parkings en périphérie. Mais les gens continuaient à buter sur cet argument du prix et du temps. Alors on a calculé que la voiture leur coûtait en fait 500.- par mois, en moyenne. Entre le prix d’achat, l’entretien, les assurances et le carburant, vous arrivez à ce prix. L’usagère-type doit donc travailler environ 10 heures par mois pour gagner 500.-, et donc compenser sont « droit à conduire ». Ramené par jour, la conductrice perd 28′ à travailler pour gagner 18′ de conduite. Quand on a pu faire comprendre ça aux gens, ils ont vendu leur véhicule. »

« Yverdon-les-Bains 2040 – Comment une ville a lancé la transition post-capitaliste »

Par défaut
Actualité, écologie, Choses politiques, Décroissance, Management

Paul Bullshit, président de Nestlé

Ce matin dans le 24Heures, le président du conseil d’administration de Nesté (Paul Bulcke, appelons-le Popol) s’exprimait contre l’initiative pour des multinationales responsables. Au printemps dernier, j’étais au Forum des 100, je me trouvais par hasard sur le siège derrière lui. Depuis que j’ai lu les bêtises qu’il déblatère dans le journal, je sais que je mourrai avec un regret : celui de ne pas lui avoir copieusement entarté sa face avec de la double-crème de Gruyères en criant Justiiiiice !

Voici ses 4 contre-vérités et 5 erreurs d’argumentation; accrochez-vous, ça ressemble à un MasterClass de sophismes. En voiture Simone, en route Popol.

Contre-vérité n° 1
« L’initiative veut rendre les entreprises responsables au-delà de leurs activités. C’est incompréhensible. Nous serions responsables des actes de tous ceux qui sont liés de près ou de loin à Nestlé. « 
C’est entièrement faux. Le texte de l’initiative est très précis à ce sujet (art. 2, alinéa b et c) en précisant que la responsabilité ne s’étend que sur les entreprises contrôlées par la multinationale. Dans le fascicule de vote, il y a un très zouli graphique qui résume tout ça. Même ma fille de 14 mois a tout compris, Popol :

Paralogisme n°1l’argument de la pente glissante
En expliquant que « [Nestlé serait] responsables des actes de tous ceux qui sont liés de près ou de loin à Nestlé.« , Popol invoque un argument de la pente glissante (restez concentrés, ça n’est pas le dernier). C’est l’argument de l’appel à la peur, de l’hyperbole, des paranoïaques, des prophètes de mauvaise augure, des corbeaux de mauvaise foi, des psychopathes de la terreur, des hérauts de l’économie immorale. Pas bien. Lorsqu’on s’exprime sur un texte de loi, on n’est pas en train d’ouvrir une brèche pour en glisser une autre.

Contre-vérité n°2
« Avec l’initiative, pour chaque plainte, l’entreprise devra prouver son innocence. C’est ce que l’on appelle le renversement du fardeau de la preuve. »
Non, Popol : quand on doit prouver son innocence face à une plainte, ça s’appelle la justice. L’idée de « renversement du fardeau de la preuve » serait d’intenter un procès à la multinationale sans aucun fondement. Si je dis « J’attaque Glencore, ils abritent un réseau de reptiliens pédophiles qui fomentent un putsch avec la 5G; prouvez-moi le contraire, » là je suis en train de renverser le fardeau de la preuve. Mais si j’attaque Glencore en présentant le rapport d’une ONG indépendante qui montre qu’ils polluent une rivière au Tchad, je réclame justice.

Paralogisme n°2l’argument de la pente glissante aggravé
« Aujourd’hui, nous travaillons directement avec 150’000 fournisseurs et plus de 500’000 agriculteurs, et indirectement avec des millions de personnes. Chacune de ces relations est une source possible de plainte pénale.« 
Mon cher Popol, si tu as des doutes sur tes 150’000 fournisseurs, tu as du souci à te faire… Il est aberrant de présenter TOUS les fournisseurs comme des sources potentielles de plaintes. C’est comme si Manor remettait en cause sa politique de « satisfait ou remboursé » sous prétexte que TOUS ses clients allaient probablement lui chercher des noises avec un grille-pain défectueux.
« Cela va créer une grande instabilité et de l’insécurité.« 
La plupart des pentes glissantes sont des appels à la peur destinés à effrayer nos cerveaux reptiliens. Là, en l’occurence, l’insécurité pourrait être surtout dirigée sur Popol et ses petites affaires.
« La présomption d’innocence sera anéantie. » 
En fait, je pense que Popol avait un agenda caché avant cet interview : donner le maximum d’exemple d’arguments de la pente glissante. Ici, il est doublé d’une hyperbole et d’une généralisation abusive (ce n’est pas parce que le droit des entreprises est attaqué que la présomption d’innocence est supprimée).

Paralogisme n°3L’homme de paille
« Le pire, c’est que cela va conditionner au fil du temps nos engagements dans certains pays ou avec des agriculteurs. C’est en cela que l’initiative est contre-productive. L’initiative aide peut-être notre bonne conscience, mais elle ne va pas aider les agriculteurs au Nicaragua ou au Zimbabwe.« 
Popol invoque le sentiment de la « bonne conscience » qui motiverait les initiants. Appeler à la responsabilité des entreprises, ça n’est pas juste appeler à la « bonne conscience ». C’est appeler à des actes forts et des mesures concrètes pour créer un monde plus juste. Ça dépasse largement la bien-pensance matinale d’un bobo qui tartine de la pâte Nesquik.
Ce qui est pervers dans cet exemple, c’est que Popol invoque en même temps la « mauvaise conscience » qu’on éprouverait à abandonner les paysans du Nicaragua ou du Zimbabwe (qui se débrouilleront très bien sans Nestlé, merci). Peut-être que la lecture de FactFulness ou d’Utopies Réalistes pourrait changer ta vision du monde, Popol.

Paralogisme n°4L’appel à la pitié
« Je vais vous donner l’exemple du Venezuela. Nestlé y a toujours cinq usines en activité, malgré la situation actuelle. Il faut le faire ! Nous employons 2500 personnes et des milliers d’agriculteurs. Nous sommes là depuis des années. C’est un engagement que nous avons avec nos employés, qui ont confiance dans cette entreprise. Mais avec cette initiative, la question se posera: peut-on encore rester dans un pays comme le Venezuela? Ce n’est pas une menace, c’est la réalité.« 
Popol présente Nestlé comme une entreprise « engagée » dans un lien de « confiance » avec ses employés. Bouhouhou si Nestlé part, ces 2500 employés vont se retrouver sans travail. Aïe aïe aïe, c’est vraiment trop important de conserver un système irresponsable pour sauver tous ces emplois ! À l’aide, Nestlé ! Versez des larmes et des dividendes !
Et Popol poursuit avec des exemples sur les « valeurs » de Nestlé :
« Là où nous sommes, même si la situation est risquée et instable, nous avons nos principes, nos valeurs. Mais le monde n’est pas noir ou blanc. Je vais donner un bon exemple: le travail des enfants. C’est terrible et très sensible. 80’000 enfants vivent dans les plantations de cacao d’Afrique de l’Ouest. Nous y sommes très attentifs. Il y a huit ans, nous avons identifié 18’000 enfants qui sont exposés à des travaux dangereux ou lourds. Avec les autorités et les ONG locales, nous avons pu scolariser 10’000 d’entre eux. Cela veut dire qu’il y en a encore 8000 exposés. »
Wait… What ? En 8 ans, vous n’avez pas pu régler ce problème ? En HUIT ans ? Vous voulez parler de… 2012 ? L’année des JO de Londres et de Gangnam Style ? J’ai de la peine à croire que vous y soyez « très attentifs » à ce problème « terrible et très sensible« . Une multinationale qui a fait progresser son bénéfice net de 40% en 2018 m’arrache difficilement des larmes (ou alors il faut que Popol se déguise en petit chaton lépreux avec une angine).

Paralogisme n°5l’analogie douteuse
Tout au long de ses réponses, Popol Bullshit répartit quelques observations sur le monde qui prétendent démontrer que cette initiative serait trop compliquée à appliquer :
« Le monde n’est pas noir ou blanc. »
« Nestlé est pour les droits humains et l’environnement. »
« Le monde est complexe. »
« Il y a beaucoup de malentendus. »
On est dans la phrase vague, l’approximation, l’ambiguïté : Popol, tu cherches à nous enfumer dans un brouillard rhétorique; tu tentes d’inventer une règle du jeu suffisamment floue pour expliquer que la future loi sera trop difficile à appliquer. C’est paternaliste et pathétique, à la mesure du gloubi-boulga que tu nous a déjà servi il y a une année.

Contre-vérité n° 3
L’Union européenne va sans doute adopter de nouvelles directives très similaires au but de l’initiative. À quoi bon s’opposer au projet suisse?
« Je dirais que l’Union européenne va plutôt dans le sens du contre-projet à l’initiative. La France a eu cette volonté d’aller plus loin. Mais elle est revenue en arrière voyant que c’était contre-productif.
« 
C’est faux. La loi relative au devoir de vigilance sur les sociétés-mères a été adoptée en 2017 en France et a permis d’incriminer le groupe Total pour son absence d’engagements en faveur de la réduction d’émission de gaz à effet de serre. Cette loi est toujours en vigueur et un rapport de février 2020 à montré des progrès dans ce sens, et des propositions pour renforcer le respect de la loi. D’autre part, certains pays européens ont d’autres dispositions qui vont dans ce sens.

Contre-vérité n° 4
En parlant de transparence, à quelle hauteur Nestlé finance la campagne, si c’est le cas?
« L’investissement de Nestlé, c’est mon temps consacré à expliquer notre position. Nestlé ne finance pas la campagne. Nous sommes membres de quelques organisations qui participent à la campagne, mais ce sont des organisations que nous finançons chaque année.« 
a) Popol, tu ne réponds pas à la question.
b) Nestlé fait partie d’Economie Suisse, qui s’engage contre la loi.
c) Quand Amnesty engage 400’000.- dans le camp d’en face, on peut se douter que Nestlé engage quelques billes dans la campagne.
d) Dans tous les cas, c’est pas du tout transparent, Popol.

BIG FINISH – la mauvaise foi dans toute sa splendeur
La dernière question de l’interview est un festival : « Comment expliquez-vous l’image désastreuse des multinationales dans l’opinion publique?« 
« Ce qui est grand, omniprésent et fort n’est pas trop aimé par définition. » (nouvel appel à la pitié, généralisation et homme de paille)
« Au bout d’un moment, l’opinion publique est conditionnée par tout ce qu’elle entend et lit. » (généralisation, contre-appel au peuple) Comme par exemple avec les affiches de Furrer & Hugi et les publicités Nespresso. C’est l’arroseur arrosé mon petit Popol.
« Lorsque nous annonçons de bonnes nouvelles, cela ne fait pas les gros titres. Par exemple, nous avons annoncé, en pleine crise du Covid, notre intention d’investir 160 millions dans l’usine Nespresso de Romont pour une extension qui va créer 350 emplois. Tout ça dans un contexte extrêmement difficile et avec peu d’écho dans les médias! » (appel à la pitié, appel à une cause) Popol, tu liras avec application les articles sur le bilan écologique calamiteux des capsules Nespresso ou le peu de transparence dont fait preuve la multinationale sur ce sujet.

BONUS : ma proposition !
Au vu de tous ces paralogismes et contre-vérités, j’accuse Paul Bulcke d’être incompétent. Je me porte candidat à sa succession à la tête du groupe Nestlé, avec un programme en 5 points :

  • Démantèlement des filiales étrangères
  • Soutien aux mesures de réempaysannement des terres
  • Nationalisation de la maison-mère
  • Mutualisation des bénéfices
  • Chocolat gratuit pendant une semaine

Je suis à dispo du conseil d’administration. Call me, any time, Popol.


EDIT : Je m’avais gouré. Sur l’excellente remarque de Maxime Laurent, j’ai remplacé les occurrences de « syllogismes » par le terme « paralogisme« , surtout pour faire de la pub à Normand Baillargeon et son excellent Petit cours d’autodéfense intellectuelle.

Par défaut
Actualité, Sermocination

Le matin dimanche, l’interview de Rosette Poletti

Rosette Poletti, comment allez-vous ?

Tout me fait chier. Excusez mon langage, mais ce semi-confinement commence à me taper sur le système, et je dois exprimer mes frustrations. J’écris des bouquins là-dessus, donc je sais de quoi je parle : c’est monstre important de pouvoir mettre des mots sur le ressenti, et là tout me fait chier. J’ai failli refuser votre demande d’interview, mais puisque vous avez accepté de venir chez moi, je me suis dit que ça me ferait un peu de compagnie. Vous en voulez ? (elle me tend un joint)

Non, merci.

Tant pis. Vous voyez, j’ai même recommencé à fumer de l’herbe. C’est du CBD, ça me détend à mort. Pourtant j’en connais, des moves de relaxations et des techniques pour profiter du moment présent, ça fait bientôt trente ans que je donne des conseils tous les dimanches dans votre journal. Mais là, j’ai replongé…

Replongé dans quoi ?

(Elle exhale trois ronds de fumée) Dans ces putains de réseaux sociaux… Je m’en veux à mort. Je me limitais à 10 minutes de Facebook par jour, c’était juste pour quelques vidéos de chats et les blagues de Wiesel… Et puis ces derniers temps j’ai des copines qui forwardent des vidéos complotistes, ça me donne envie de balancer mon smartphone par la fenêtre !

Des vidéos complotistes ?

Mais oui ! Tal Schaller, Crévecoeur, Casasnovas, Trotta, quatre hurluberlus qui ont publié une « Alerte à la santé » sur Youtube. Et mes potes relaient ce tissu de mensonges, d’imprécisions, d’infox. J’aurai préféré du Noam Chomsky ou un lien vers Normand Baillargeon… Vous savez ce qui m’a convaincu une bonne fois pour toute de l’inexistence d’un complot mondial ?

Non…?

C’est Chomsky, justement : il expliquait dans son bouquin – voilà, je l’ai sur ma bibliothèque, Understanding Power, c’est une collection d’essais sur les rapports de pouvoirs dans le monde occidental. Il écrit très bien à ce sujet : il y a effectivement des puissances économiques qui font de la planification, le G8, l’OMC, des arrangements entre trusts et multinationales, tout ça; mais on peut difficilement parler de complot pour définir ces réunions. Enorme nuance : les gens s’imaginent que de mystérieux illuminatis en toges blanches ont des réunions hebdomadaires dans des cryptes franc-maçonnes pour décider de l’avenir du monde. C’est pas du tout comme ça que ça se passe. C’est plutôt un faisceau d’intérêts capitalistes qui convergent vers le même objectif. On croit que c’est coordonné, mais en fait c’est juste des PLR un peu malins qui lancent le monde dans la même direction.

C’est vrai qu’il y a une résurgence des théories du complot. Le Temps a même fait un article – à contre-coeur – là-dessus samedi 9 mai.

Mais oui, c’est nawak ! Les gens font des délires sur la 5G, les vaccins, la Terre Plate ou les hedge funds de Soros qui financeraient Greta. On nage en plein délire ! Je comprends parfaitement le besoin de fictions, mais Netflix est là pour ça… Payez-vous un abo, guys ! Je me rends compte que je suis peut-être un peu molle dans mes séminaires. Je parle de libération de la parole et de communication non-violente, mais il faudrait aussi que je parle de coups de pied au cul. Les gens s’empâtent dans des silos de pensées. Je m’en roule un deuxième, vous êtes sûr que vous n’en voulez pas ?

Non, merci.

Et ces théories conspirationnistes, c’est surtout des totems pour se rassurer. Les gens sont déjà bien foncedé psychiquement avec leur rythme de vie, mais là avec le confinement, ils partent en vrille comme des vésuves au 1er août. J’ai des appels pour des hallucinations, des apparitions de la Vierge, des combustion spontanée, je vous jure que des fois j’ai l’impression de vivre dans la filmographie de John Carpenter… Pourtant, à la base, je fais du développement personnel et de l’accompagnement au deuil. Mon fonds de commerce, c’est plutôt la paysanne vaudoise qui est snobée par son mari, la présidente du Lion’s du village de la Côte qui a de la peine à s’affirmer, ce genre de truc. Mais là je commence à avoir un bon aperçu du problème global.

La 5G ?

Pas du tout. Le gros problème, c’est le système éducatif. D’un côté, les ados n’ont aucun esprit critique, ils n’arrivent pas à trier les informations et à juger par eux-mêmes. Et de l’autre, ils ont tellement bien intégré les schémas de compétition qu’ils se sentent forcés de prendre parti pour une tribu plutôt qu’une autre. Résultat, vous avez des jeunes adultes qui se sentent obligés d’entrer dans tout le paradigme de croyance de leur groupe de référence. Je connais des valaisannes, anciennes catholiques, qui ont été déçues par leur église et qui deviennent persuadées que Constantin cache des OVNIs dans les vestiaires du stade de Tourbillon. Les gens gobent tout, mais ne croient plus en rien.

Vous verriez une solution ?

Vous êtes sûr que vous ne voulez pas une taffe ? La solution ? C’est une revalorisation de l’école. On devrait voir l’éducation de nos enfants comme un long processus de maturation pour aboutir à des citoyennes réellement critiques.

Oui ?

Vous avez entendu ? J’ai dit « citoyennes ». Je m’exprime à la forme féminine, parce que je pense que le monde du futur devra compter davantage de Simone de Beauvoir que des Marc Bonnant. Ha ! Prends ça dans ta face, le patriarcat ! (Elle fait des fucks en l’air) Mais pour en revenir à l’école, les milieux économiques poussent les enseignantes à former de gentilles cadres dynamiques qui savent appliquer des recettes pré-mâchées. Ça allait peut-être dans les années 90 quand tout allait bien. Mais la crise écologique, le problème des migrants et la montée des nationalistes, on va pas le résoudre avec un quiz à choix multiples. Il nous faut des créatives critiques, capables de bosser ensemble.

Rosette Poletti, merci.

Merci à vous. De pouvoir en parler, ça m’a fait du bien. Je crois que je vais rester un peu à glandouiller devant la téloche. Il faut que je me vide la tête. Vous voulez rester pour un épisode de Tiger King ?

Par défaut
Actualité, Choses politiques

Le matin dimanche, l’interview de Guy Parmelin

Guy Parmelin, comment allez-vous ?

Assez crevé. Les gens se rendent pas compte, mais au Conseil Fédéral (CF) on bosse plus de 60 heures par semaine. C’était le cas auparavant pendant les sessions parlementaires, mais avec la pression de la crise du Corona, ça devient très lourd. Ma femme m’a encouragé à prendre des vitamines, ça va un peu mieux mais ça reste chaud les ballons.

Est-ce qu’on peut se tutoyer, en fait ? Vous connaissez mon père, Robert Richardet.

Oui, oui, pas de problème. De toute manière les citoyens ne respectent plus grand-chose. C’est pas contre toi, hein : je dis ça parce qu’on reçoit des critiques super agress’ sur la manière de gérer le pays, comme si les citoyens ne mesuraient pas l’ampleur du truc et que tout le monde pouvait s’improviser épidémiologiste. Pour dire la vérité, il y a aussi des moments où je pige que dalle. J’essaie de faire confiance à Koch et Berset, il faut savoir déléguer. Moi je m’occupe de l’économie, c’est déjà un monstre pavé; alors si en plus on se chope des insultes, je suis à deux doigts de retourner soigner mes vignes. Merde à la fin (main sur visage), euh non je voulais pas dire merde (sourire gêné).

Je te sens un peu vénère.

Je te donne un exemple : on commence à avoir des lettres de petits indépendants qui sont au bord de la ruine. Ils ont rien vu venir, ils découvrent qu’il y a un vide dans les aides possibles; je comprends bien qu’on puisse rien faire avec 20 balles par jour d’APG (Allocations Perte de Gain), mais qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse, moi ? D’un autre côté j’étais en visioconférence avec le boss de Lufthansa qui menaçait de lâcher Swiss. Et ensuite les écolos tambourinent à ma porte avec des contraintes à mettre à l’aviation. Comme si c’était le moment de parler de contraintes ?

Mais reconnais-le, la crise serait une opportunité pour tout renégocier, non ?

Mais renégocier quoi ? Je le vois bien qu’on a un système de marde, avec deux poids deux mesures à tous les niveaux : en fait, si tu veux mon avis, cette crise est en train de dénoncer les inégalités économiques, et les gens préféreraient ne pas le savoir. On avait le déni climatique, désormais on a le déni économique. Hop un virus, et tout à coup les gens s’intéressent à la politiques ? Le péquin moyen – sans mauvais jeu de mot – (rires), il veut surtout aller au boulot normalement, boire son café normalement et regarder la télé normalement, sans trop se cultiver politiquement. Les gens aimeraient que tout redevienne comme avant. Mais même moi, en tant qu’UDC, j’y crois pas une seconde.

C’est quoi, ton projet de société pour la suite ?

Franchement, j’en sais trop rien. J’imagine qu’il va falloir lâcher du lest sur le Salaire à Vie. Pendant les vacances de Pâques, j’ai lu Bernard Friot, et je commence à être convaincu que c’est une solution qui peut nous sortir de l’ornière. En plus, j’ai vu qu’il a écrit d’autres bouquins sur l’abolition de la dette, je suppose que ça pourra nous être utile. Les gens ne réalisent pas à quel point la crise qui nous attend va dépasser celle de 2008. Il y a douze ans, on avait sauvé l’UBS un peu sous la table; de toute façon, dès que ça dépasse le million, la plupart des gens ne comprennent plus comment ça fonctionne en économie. Heureusement, parce que sinon on aurait tout le monde dans la rue, malgré les règles de distanciation ! (rires)

Mais du coup, ton projet de société ?

Je sais que ça va en choquer plus d’un au parti, mais je pense que les jeunes écolos ont raison : on va droit dans le mur depuis les années 1990 avec cette histoire de développement durable. Ça ne peut pas fonctionner. J’en causais avec Caro [son épouse, NDLR] l’autre jour : les gens sont déconnectés de la nature, ils sont stressés par un modèle hyper-compétitif et patriarcal… Alors oui, je sais bien que je ne suis pas dans le bon parti pour exprimer ça, mais j’ai envie de dire qu’il faut nous reconnecter à la nature, à la terre, au service agricole…

C’était ça, l’idée malheureuse derrière l’expression d’oreiller de paresse ? Se remettre à travailler aux champs ?

Rha là là, cette bourde qui a fait les choux gras des petits comiques… J’ai été très mal compris, mais l’idée c’était d’encourager les gens à cultiver leur propre jardin, au sens Voltarien mais aussi au sens propre : d’un côté, j’ai des amis maraîchers qui peinent à trouver de la main-d’oeuvre, et de l’autre j’ai des gens au chômage technique. Si les gens se sortaient un peu plus les pouces du derche, on aurait une utopie écolo-locale sur un plateau !

Et le monde d’après, justement ?

Economiquement, je pense qu’on va tenir, parce qu’on a quand même des putains de belles réserves (sic). Mais c’est financièrement où on va s’écharper sur les dettes : faut-il les annuler ou pas, réclamer un intérêt sur les prêts à intérêt zéro, tout ça j’y crois pas trop. Si on suit ce que qu’écrit David Graeber (et tout le monde devrait lire Graeber, il devrait être au programme scolaire, bordel à cul !) (sic), on devrait aller vers un jubilé de la dette, point barre. Là, avec les plans d’endettement on va léguer le résultat d’une grosse dépression à nos enfants. Qui parierait sur un tel système ? C’est criminel de faire porter aux suivants le poids de nos fautes. Si avec mon frangin j’avais dû racheter les vignes de mon père, je travaillerais encore à la rembourser en tirant la langue. La dette, c’est très virtuel. C’est qu’un truc pour se chamailler.

Un dernier mot pour la fin ?

Puisqu’on me donne une tribune pour m’exprimer – enfin – librement, j’aimerais dire deux choses : 1) la première c’est que je m’excuse platement pour ma malheureuse expression d’oreiller de paresse. J’ai merdé, je reconnais. J’y ai beaucoup réfléchi à cette bourde. Je pense que c’est le résultat d’une partie de moi, de mon conditionnement d’homme de la terre qui doit bosser pour faire fructifier les affaires. Ça ressort de temps en temps et c’était au mauvais moment. Bien sûr que je ne veux pas dire que les indépendants sont des paresseux, loin de là. C’était une frustration qui est ressortie de manière délicate, et si je pouvais retirer cette parole, je n’hésiterais pas à dégainer mon sécateur (sourire).
2) La deuxième chose, c’est qu’il faut arrêter de critiquer l’action du CF pendant cette crise. Ça nous mine en tant qu’êtres humains. Dites-vous bien qu’avec ce virus, personne ne sait vraiment de quoi il parle. On est dans une situation inédite où les médecins s’agitent en racontant tout et son contraire. En écho, pour parer à la crise économique, les experts de la finance racontent tout et son contraire. Au CF, on est conseillé par des dizaines d’experts qui compilent des milliers de rapports. Ensuite Daniel Koch lit tout ça, nous fait un digest et nous donne son avis. Koch, c’est une putain de machine, le mec fait du canicross et porte un sac à dos à coque, je vois mal à qui je pourrais faire davantage confiance : les mecs savent ce qu’ils font. Alors vos petites piques sur Facebook, ça va un moment mais à la longue c’est blessant. Voilà. Et Santé ! (rires) (et ouverture d’une troisième bouteille de Gamaret)

Par défaut
Actualité, écologie, Décroissance

Naïveté stratosphérique

On ne présente plus Bertrand Piccard : grand aérostier pour montres de luxe, orateur à 30’000 francs la conférence, chantre de la « croissance qualitative », explorateur, psychiatre, analyste-comptable, taxidermiste, joueur de pipeau… Il était invité hier soir dans l’émission Antivirus. Je terminais mon dessert en attendant le TJ, et tout à coup je m’étrangle :

« Le monde est capable de s’arrêter net […] C’est un moment isolé, pris dans le temps où on s’arrête pendant un moment, mais si on s’arrête trop longtemps, c’est des souffrances, c’est des gens au chômage, c’est des entreprises qui font faillite, c’est la preuve que la décroissance fait souffrir énormément de gens. »

Bingo ! Vous voilà tombé dans le même piège que Frédéric Mamaïs il y a deux semaines. Vous venez de gagner un article sur mon blog : à mieux y regarder, tout l’entretien planait dans des stratosphères de candeur et de malhonnêteté intellectuelle.

Nouveau monde, vieux arguments

Le journaliste (Alexis Favre, navigant entre politiquement correct et provocation insipide) présente son invité comme un « Explorateur-psychiatre ». Il commence avec des questions sur la gestion de la crise au niveau individuel et collectif. C’est d’abord la casquette de psychiatre que Piccard enfile (en même temps que quelques perles) :

« Quand on entre dans une crise, la première réaction qu’on a, c’est d’essayer de revenir à un stade antérieur. […] Accepter la crise, c’est une aventure. [Mais là,] ce qu’on voit, c’est qu’on essaie de refuser l’aventure. On essaie de remettre en place le système de consommation et de gaspillage. »

Ça part plutôt bien. Il y a même une référence involontaire au Voyage du Héros de Joseph Campbell : au début de l’histoire, le héros transite toujours par une phase de refus de la quête, du refus de l’aventure. Je m’attends donc à quelques envolées dramaturgiques, une musique de science-fiction, une apparition de Star Trek, d’autant que Piccard est prompt à la voltige :

« Ce qu’on devrait faire au contraire, c’est construire un monde nouveau, un monde différent. […] Un monde basé sur les énergies renouvelables, sur l’efficience énergétique, sur les technologies propres, sur le recyclage des déchets, sur le respect de la nature. »

Bam. Crash. Zut. Au moment où je pensais que l’explorateur allait ouvrir la voie d’un nouveau monde, le voilà qui s’écrase sur les écueils du développement durable. À cette altitude, il me faudrait un article de la taille d’un boeing pour étayer convenablement chaque argument, mais je la fais courte :

a) La transition vers des énergies renouvelables (à consommation équivalente) pose d’énormes problèmes de coûts et de capacité de stockage. Jancovici a longuement fait le point sur l’exemple français, et – spoiler alert – il faut être ouvert au nucléaire..

b) L’efficience énergétique ferait rêver si elle voulait dire « gaspiller moins ». La réalité, c’est que plus les gens croient faire des économies, plus ils se sentent légitimes pour consommer davantage de ressources. C’est le fameux « effet rebond », qui devrait être enseigné dès demain dans les classes enfantines (comme ça on peut jeter l’idée de développement durable à la poubelle).

c) Les technologies ne sont jamais vraiment « propres »; c’est un jeu de langage. Au contraire, les nouvelles technologies sont généralement plus « sales » que les anciennes, preuve en est de l’excellent travail de Guillaume Pitron sur la scandaleuse pollution, consommation et pénurie à entrevoir dans la guerre des métaux rares.

d) Le recyclage des déchets, on le fait déjà avec un certain succès, certes. En Suisse, il nous a fallu 35 ans pour passer de 25% à 50% taux de recyclage, mais le processus de recyclages engendre aussi des pertes (et l’absorption de nouvelles ressources).

e) Le « respect de la nature ». La récente lecture d’Alessandro Pignocchi m’a ouvert les yeux sur notre conception fondamentalement biaisée du principe de nature; je cite le texte en fin de l’excellente BD Mythopoïèse : « Notre concept de nature met à distance et objectifie les êtres qu’il désigne. Par conséquent, les questions écologiques sont d’abord des chiffres qui peuvent être oubliés dans la minute. » Disciple de Philippe Descola, Pignocchi détaille longuement cette relation de « sujet à objet », comme si la nature-propriété avait besoin de notre protection et de notre « respect ». J’aimerais quand même vous rappeler, M. Piccard, que l’Australie a cramé pendant six mois, que la biodiversité s’effondre à tout va, que les émissions de CO2 augmentent constamment depuis 1970. « Respecter » la nature en tant qu’objet ne servira à rien d’autre que nous faire passer pour de stupides conquistadors aux yeux des arbres et des animaux. C’est la même erreur que de dire qu’il faut « sauver la planète ». La planète se sauvera très bien toute seule. La lutte écologique, c’est sauver les conditions de vie sur la planète (c’est égoïste et c’est tant mieux).

Plus loin dans l’entretien, l’explorateur-businessman poursuit ses loopings rhétoriques pour revenir à son point de départ : quelques considérations économiques surannées.

« Et ce [nouveau] monde est rentable financièrement, parce qu’avec tout ce qu’on économise comme gaspillage (sic), on peut payer l’investissement. […] Il faut essayer de montrer qu’aujourd’hui, un autre monde est possible. Et c’est pas un monde utopique. C’est pas du tout un monde où on arrête l’économie, où on arrête les transports, et où on voit que le CO2 diminue mais que des millions de gens sont au chômage. […] Ce qu’il faut c’est créer des emplois, faire du profit industriel, en remplaçant tout ce qui pollue par ce qui protège l’environnement. »

Il avait bien commencé, Piccard. J’aimais bien ses théories de « nouveau monde à inventer ». Là, il est reparti comme dans les Trente Glorieuses, il fait du rase-mottes avec des gros mots : investissement rentable, chômage à éviter, profit industriel… On dirait un cours de macroéconomie des années 50, mais le type nous présente ça comme le dernier cri de la réflexion postmoderne. Il s’empêtre dans du greenwashing en essayant de renouveler le vocabulaire. Le mec, c’est un Cherche Et Trouve du capitalisme : usé, écorné et poussiéreux dans les mains d’un économat vieillissant.

Après, il sait quand même faire sa pub. Piccard lâche un couplet pour que les gouvernements mettent en place un cadre légal pour favoriser l’innovation et la transition vers les technologies comme par exemple – au hasard, hein – Solar Impulse. Palme d’Or du Festival de product placement. Imposture solaire.

Crash argumentatif

Enfin, il largue la phrase qui a provoqué cet article :

« Le monde est capable de s’arrêter net […] C’est un moment isolé, pris dans le temps où on s’arrête pendant un moment, mais si on s’arrête trop longtemps, c’est des souffrances, c’est des gens au chômage, c’est des entreprises qui font faillite, c’est la preuve que la décroissance fait souffrir énormément de gens. »

Cher Bertrand, je vous prie de lire mon dernier article (en même temps que le Que Sais-Je sur la décroissance de Serge Latouche) pour comprendre que la décroissance n’est pas du tout le renoncement à l’économie de marché, ni au confort, ni au respect, ni au travail, ni à l’intégrité physique. Si vous poussez la lecture jusqu’à Georgescu-Roegen, vous comprendrez que la croissance, qu’elle soit verte, qualitative, humaniste ou jambon-beurre, ça reste une croissance infinie. Mauvaise nouvelles : notre planète a des ressources en quantité limitée. Un gosse de douze ans peut comprendre ça, peut-être même qu’un môme de huit ans peut piger le truc, allez, j’ose même faire l’hypothèse que mon chat capte un peu le principe, bref : croissance et écologie sont incompatibles sur le long terme.

Le reste de l’entretien n’amène rien de nouveau : le psychiatre s’émeut des dessins d’une petite confinée de 7 ans qui dessine des coeurs sur le béton, il compare notre confinement de trois semaines avec ses 20 jours dans la capsule de Breitling Orbiter (on devine qu’il n’élève pas trois gosses dans un 90m2) et il fait des jolies théories sur le safe-space et l’auto-hypnose.

Lueur d’espoir vers la fin : Bertrand nous parle de la valeur de l’acceptation de notre condition de confiné, une attitude « à distinguer du fatalisme ». C’est beau, et je souhaite à notre aventurier national d’explorer l’effet-rebond, la loi entropie et l’anthropocène dans toute sa complexité, pour faire prendre à ses arguments un peu plus d’altitude.

Par défaut
Actualité, écologie, Décroissance

La décroissance pour les Nuls

La « décroissance ». Un drôle de mot s’invite dans le débat autour de la Coronacrise. Il fallait avoir l’esprit critique plutôt bien réveillé pour écouter les bêtises de Frédéric Mamaïs dans la capsule « Alter Eco » sur les Matinales de la RTS. (19 mars 2020 à 7h43)

« Décroissance et coronavirus ne font pas vraiment bon ménage. Quand survient la crise, une minorité a de quoi se mettre au vert; d’autres se confinent dans leur appartement. D’autres, faute de choix, travaillent et s’exposent toujours aux risques. » 

Le mot-obus est largué : la décroissance. Comme si la situation actuelle de privations, de confinement, de panique et de pénurie pouvait se résumer à un concept d’écologie politique qui a 50 ans. Sous-entendre que nous vivons un épisode de décroissance, c’est confondre atterrissage en douceur vs. crash aérien, mélanger caresse érotique vs. mandale de Jean-Paul Belmondo, ou penser qu’un jeûne volontaire à Crêt-Bérard équivaudrait à trois semaines de survie à la Brévine (sans biscuits militaires).

Les honnêtes travailleurs « faute de choix » que défend M. Mamaïs seraient-ils subitement esclaves d’un système néo-libéral ? Etrange paradoxe, vous ne trouvez pas ? Tandis que le capitalisme prône la libéralisation, le libre-échange et la liberté de jouir avec forfait illimité, tout à coup on se rend compte que des mecs sont obligés d’aller bosser pour sauver l’économie ?

Et au risque de vous mettre le nez dans le caca comme un matou castré qui a fauté contre l’armoire du salon, j’aimerais bien que le système néo-libéral prenne ses responsabilités face à cette crise sanitaire : qui a découragé les taxes sur le trafic aérien pour sauvegarder le tourisme ? Qui a mis sous pression les systèmes de santé pour encourager la rentabilité ? Qui a tardé à mettre en place des mesures drastiques de confinement pour sauvegarder l’économie ? Greta, peut-être ?

Je pourrais continuer la liste des errements du capitalisme (la crise des migrants et l’effondrement du cours du pétrole, on en parle ?), mais je sais qu’un débat partisan ne mènerait à rien. Dans le combat contre le coronavirus (et contre le réchauffement climatique, d’ailleurs), je ne pense pas qu’il y ait des purs et des mécréants. Nous avons un ennemi commun, et c’est le moment de croire à la diversité des moyens et la convergence des luttes. C’est donc une bassesse rhétorique, M. Mamaïs, que de comparer la crise actuelle avec un exemple de décroissance collectivement souhaité.

Quand vous sortirez de confinement et que vous pourrez de nouveau fréquenter une bibliothèque, vous emprunterez le Que Sais-Je : La Décroissance de Serge Latouche. En 125 pages, vous apprendrez que le projet de la décroissance est plus complexe que cuisiner des pâtes au Maggi en matant Chernobyl sur Netflix (en SD).

La décroissance, c’est « implicitement ou explicitement revenir à un niveau de la vie matérielle compatible avec la reproduction des écosystèmes » (p. 9). « La conception de la rupture d’avec la société de croissance, et donc la sortie du productivisme, peut prendre la forme d’un « cercle vertueux » de sobriété en 8 « R » : réévaluer, reconceptualiser, restructurer, relocaliser, redistribuer, réduire, réutiliser, recycler. Ces huit objectifs […] sont susceptibles d’enclencher une dynamique vers une société autonome de sobriété sereine, conviviale et soutenable » (p. 51).

Bien loin de « revenir à la bougie » et de manger du chou-rave bio dans des appartements froids, un système décroissant est tout à fait possible à condition d’imaginer une transition vers ce nouveau système, qui reste à conceptualiser, négocier et définir. Quel beau défi, finalement ! Avec optimisme, nous pourrions rêver une alternative (n’en déplaise à Karin Keller-Suter) à ce monde thermo-industriel, enchaîné à la logique du travail, gangréné par la compétition et pétri d’inégalités.

Frédéric Mamaïs, je suis bien navré de donner l’impression que je ne vous apprécie guère. En fait, je vous aime bien, et c’est juste que le confinement m’offre 5 heures pour vous rédiger une réponse, qui j’espère servira aux nombreux journalistes qui critiquent la décroissance en s’arrêtant au seul sens littéral. La lecture de Latouche éviterait bien des chroniques imprécises (p. 11) :

« S’il est indéniable que, pour tous les objecteurs de croissance, il faut retrouver une empreinte écologique soutenable, […] ne retenir qu’une conception littérale de la décroissance présente le grave inconvénient de permettre à ses adversaires de la délégitimer à bon compte. En particulier parce que se déclarer radicalement contre l’idée même de croissance, qui est pourtant un phénomène naturel, n’est plus seulement iconoclaste, mais franchement absurde. Il importe dès lors d’insister sur la différence entre les organismes naturels et l’organisme économique [c’est Latouche qui souligne], qui n’a rien de naturel et qui prétend échapper au déclin et à la mort, ainsi qu’aux conséquences de son insertion dans l’écosystème planétaire, et donc à la deuxième loi de la thermodynaique, la loi de l’entropie… »

J’ose rêver que les élèves en train de subir l’école à distance pourront se renseigner sur le problème des limites planétaires et de l’effet rebond. Après avoir saisi ça, un enfant de 10 ans peut comprendre que notre système est intenable. J’espère aussi que les enseignants de français mettront les bouchées double en analyse argumentative, pour armer les citoyens de demain à pourfendre les paralogismes (qui suivent la courbe des cas diagnostiqués).

L’argument d’autorité, par exemple : vous citez Paul Ariès dans votre chronique-vidéo. En premier lieu, Paul Ariès n’est pas le seul maître à penser du mouvement de la décroissance; s’il se refuse à vouloir « ni plan de relance, ni plan de rigueur », c’est bien parce que nous sommes au plus fort de la crise : comment faire des pronostics sur l’évolution de la situation économique, dès lors qu’on ne sait même pas si ma grand-maman pourra sortir de chez elle la semaine prochaine ?

L’homme de paille, ensuite. Vous vannez Extinction Rébellion et le tweet vengeur contre les boomers. Mais mettez-vous à leur place : comment résister à cette brillante métaphore d’un virus qui purifie l’air chinois, cloue les avions Swiss au sol, épargne la jeune génération et tue les vieux ? Quand vous vivez continuellement la frustration de la lutte écologique se brisant face aux murs du pouvoir, il est compréhensible (quoique regrettable) de se laisser aller à un peu d’humour noir.

Le faux dilemme, enfin : vous recourez au bon vieil argument du Capitalisme Sauveur, celui qui a permis « de sortir un demi-milliards d’êtres humains en une génération […], de faire émerger la scolarité, l’éducation dans des pays jusqu’ici laissés pour compte« . C’est ignorer à quel point les mouvements sociaux du XXe siècle ont dû batailler ferme pour sauvegarder les communs; c’est occulter l’indigne néocolonialisme industriel dans les pays du tiers-monde; c’est passer sous silence l’idée que le « progrès » amène du bon ET du mauvais. Avec le progrès, on fait des meilleurs traitement contre le cancer ET on délocalise la pollution en exploitant les terres rares de Mongolie.

Vous terminez avec une question rhétorique : « Privés d’école buissonnière, les élèves grévistes appelés à la rescousse par Greta Thunberg entendent cette injonction : poursuivre la lutte sur les réseaux sociaux ! Jeunes, moins jeunes, que serions-nous finalement en ce moment sans les géants numériques et notre connexion Internet ? »

Que serions-nous, effectivement ?
Oh, ce serait lamentable : nous serions en train de parler à notre voisin de palier à 2 mètres de distance, nous resterions isolés à lire un roman dont on repousse la lecture depuis 3 mois. Nous serions en train de paresser, dessiner, cuisiner, faire de la musique, méditer, rêvasser, jardiner et faire l’amour.
L’enfer sur terre…

Par défaut
Choses politiques, Poésie

Comment devenir un orque

Ça pourrait s’appeler « Comment obtenir la réponse d’un service municipal en moins de 24 heures », parce que M. Ruchet a accusé réception de ma deuxième lettre ce matin à 10h00 par courriel. Résumé des épisodes précédents :

M. Jean-Claude RUCHET
Service Jeunesse et Cohésion Sociale
Rue de Neuchâtel 2
1400 Yverdon-les-Bains

Yverdon-les-Bains, le 25 février 2020

Concerne : liste d’attente du Réseau d’accueil de jour (RéAjy)

Bonjour M. Ruchet,

N’ayant pas reçu de réponse de votre part, j’adresse cette fois-ci une lettre en recommandé avec copie de ma dernière lettre à votre service. Je suppose que la Poste a perdu mon premier envoi (je n’ose pas mettre en cause votre responsabilité là-dedans – en 2020 on ne peut plus faire confiance aux services publics minés par le néolibéralisme). Pour assurer le coup, je double cet envoi avec une publication sur mon blog (yvanrichardet.blog).

Je reviens aux nouvelles pour vous demander quel est votre point de vue sur la situation des listes d’attente de 18 mois pour les garderies à Yverdon-les-Bains. J’ai vu que je n’étais pas le seul à émettre des doléances à ce sujet : le journal la Région a écrit un fâcheux papier là-dessus le 18 février 2020, qui révèle quelques dysfonctionnements au niveau de l’application des règlements. 

Nous avons beaucoup réfléchi avec mon amoureuse, et puisque nous constatons que le temps de la liste d’attente est calqué sur le temps de gestation des orques (18 mois), nous allons procéder à une opération de changement d’espèce : dans l’éventualité de la venue d’un second enfant, nous allons devenir des orques.

Pour dissiper toute confusion, je précise que par orque, je n’entends pas une de ces créatures du Seigneur des Anneaux (d’ailleurs, il est à noter que Tolkien lui-même confond allègrement « orques » et « gobelins »). Ici, notre réalité est plus simple : nous pensons nous faire opérer pour devenir des orques à la « Sauvez Willy« , le cétacé (on parle aussi d’épaulard). Je sais que ça peut faire peur, mais avec un bon chirurgien, ça doit être possible (nous avons encore toutes nos dents et nous sommes plutôt bons nageurs).

Par ce courrier, j’aimerais donc demander si la Ville d’Yverdon pourrait envisager une subvention pour l’intervention chirurgicale (il faut compter quelques dizaines de milliers de dollars et ça se pratique à Vancouver); je précise que la Ville aurait un bon retour sur investissement, compte tenu qu’un·e orque en captivité a une espérance de vie tournant autour de 40 ans (donc je suis bientôt cuit) (pour les femelles sauvages, c’est 90 ans). 

Mais peut-être que vous préférez résoudre le problème des garderies.

Cordialement,

Yvan Richardet

Par défaut