Actualité, Sermocination

Le matin dimanche, l’interview de Rosette Poletti

Rosette Poletti, comment allez-vous ?

Tout me fait chier. Excusez mon langage, mais ce semi-confinement commence à me taper sur le système, et je dois exprimer mes frustrations. J’écris des bouquins là-dessus, donc je sais de quoi je parle : c’est monstre important de pouvoir mettre des mots sur le ressenti, et là tout me fait chier. J’ai failli refuser votre demande d’interview, mais puisque vous avez accepté de venir chez moi, je me suis dit que ça me ferait un peu de compagnie. Vous en voulez ? (elle me tend un joint)

Non, merci.

Tant pis. Vous voyez, j’ai même recommencé à fumer de l’herbe. C’est du CBD, ça me détend à mort. Pourtant j’en connais, des moves de relaxations et des techniques pour profiter du moment présent, ça fait bientôt trente ans que je donne des conseils tous les dimanches dans votre journal. Mais là, j’ai replongé…

Replongé dans quoi ?

(Elle exhale trois ronds de fumée) Dans ces putains de réseaux sociaux… Je m’en veux à mort. Je me limitais à 10 minutes de Facebook par jour, c’était juste pour quelques vidéos de chats et les blagues de Wiesel… Et puis ces derniers temps j’ai des copines qui forwardent des vidéos complotistes, ça me donne envie de balancer mon smartphone par la fenêtre !

Des vidéos complotistes ?

Mais oui ! Tal Schaller, Crévecoeur, Casasnovas, Trotta, quatre hurluberlus qui ont publié une « Alerte à la santé » sur Youtube. Et mes potes relaient ce tissu de mensonges, d’imprécisions, d’infox. J’aurai préféré du Noam Chomsky ou un lien vers Normand Baillargeon… Vous savez ce qui m’a convaincu une bonne fois pour toute de l’inexistence d’un complot mondial ?

Non…?

C’est Chomsky, justement : il expliquait dans son bouquin – voilà, je l’ai sur ma bibliothèque, Understanding Power, c’est une collection d’essais sur les rapports de pouvoirs dans le monde occidental. Il écrit très bien à ce sujet : il y a effectivement des puissances économiques qui font de la planification, le G8, l’OMC, des arrangements entre trusts et multinationales, tout ça; mais on peut difficilement parler de complot pour définir ces réunions. Enorme nuance : les gens s’imaginent que de mystérieux illuminatis en toges blanches ont des réunions hebdomadaires dans des cryptes franc-maçonnes pour décider de l’avenir du monde. C’est pas du tout comme ça que ça se passe. C’est plutôt un faisceau d’intérêts capitalistes qui convergent vers le même objectif. On croit que c’est coordonné, mais en fait c’est juste des PLR un peu malins qui lancent le monde dans la même direction.

C’est vrai qu’il y a une résurgence des théories du complot. Le Temps a même fait un article – à contre-coeur – là-dessus samedi 9 mai.

Mais oui, c’est nawak ! Les gens font des délires sur la 5G, les vaccins, la Terre Plate ou les hedge funds de Soros qui financeraient Greta. On nage en plein délire ! Je comprends parfaitement le besoin de fictions, mais Netflix est là pour ça… Payez-vous un abo, guys ! Je me rends compte que je suis peut-être un peu molle dans mes séminaires. Je parle de libération de la parole et de communication non-violente, mais il faudrait aussi que je parle de coups de pied au cul. Les gens s’empâtent dans des silos de pensées. Je m’en roule un deuxième, vous êtes sûr que vous n’en voulez pas ?

Non, merci.

Et ces théories conspirationnistes, c’est surtout des totems pour se rassurer. Les gens sont déjà bien foncedé psychiquement avec leur rythme de vie, mais là avec le confinement, ils partent en vrille comme des vésuves au 1er août. J’ai des appels pour des hallucinations, des apparitions de la Vierge, des combustion spontanée, je vous jure que des fois j’ai l’impression de vivre dans la filmographie de John Carpenter… Pourtant, à la base, je fais du développement personnel et de l’accompagnement au deuil. Mon fonds de commerce, c’est plutôt la paysanne vaudoise qui est snobée par son mari, la présidente du Lion’s du village de la Côte qui a de la peine à s’affirmer, ce genre de truc. Mais là je commence à avoir un bon aperçu du problème global.

La 5G ?

Pas du tout. Le gros problème, c’est le système éducatif. D’un côté, les ados n’ont aucun esprit critique, ils n’arrivent pas à trier les informations et à juger par eux-mêmes. Et de l’autre, ils ont tellement bien intégré les schémas de compétition qu’ils se sentent forcés de prendre parti pour une tribu plutôt qu’une autre. Résultat, vous avez des jeunes adultes qui se sentent obligés d’entrer dans tout le paradigme de croyance de leur groupe de référence. Je connais des valaisannes, anciennes catholiques, qui ont été déçues par leur église et qui deviennent persuadées que Constantin cache des OVNIs dans les vestiaires du stade de Tourbillon. Les gens gobent tout, mais ne croient plus en rien.

Vous verriez une solution ?

Vous êtes sûr que vous ne voulez pas une taffe ? La solution ? C’est une revalorisation de l’école. On devrait voir l’éducation de nos enfants comme un long processus de maturation pour aboutir à des citoyennes réellement critiques.

Oui ?

Vous avez entendu ? J’ai dit « citoyennes ». Je m’exprime à la forme féminine, parce que je pense que le monde du futur devra compter davantage de Simone de Beauvoir que des Marc Bonnant. Ha ! Prends ça dans ta face, le patriarcat ! (Elle fait des fucks en l’air) Mais pour en revenir à l’école, les milieux économiques poussent les enseignantes à former de gentilles cadres dynamiques qui savent appliquer des recettes pré-mâchées. Ça allait peut-être dans les années 90 quand tout allait bien. Mais la crise écologique, le problème des migrants et la montée des nationalistes, on va pas le résoudre avec un quiz à choix multiples. Il nous faut des créatives critiques, capables de bosser ensemble.

Rosette Poletti, merci.

Merci à vous. De pouvoir en parler, ça m’a fait du bien. Je crois que je vais rester un peu à glandouiller devant la téloche. Il faut que je me vide la tête. Vous voulez rester pour un épisode de Tiger King ?

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Actualité, Choses politiques

Le matin dimanche, l’interview de Guy Parmelin

Guy Parmelin, comment allez-vous ?

Assez crevé. Les gens se rendent pas compte, mais au Conseil Fédéral (CF) on bosse plus de 60 heures par semaine. C’était le cas auparavant pendant les sessions parlementaires, mais avec la pression de la crise du Corona, ça devient très lourd. Ma femme m’a encouragé à prendre des vitamines, ça va un peu mieux mais ça reste chaud les ballons.

Est-ce qu’on peut se tutoyer, en fait ? Vous connaissez mon père, Robert Richardet.

Oui, oui, pas de problème. De toute manière les citoyens ne respectent plus grand-chose. C’est pas contre toi, hein : je dis ça parce qu’on reçoit des critiques super agress’ sur la manière de gérer le pays, comme si les citoyens ne mesuraient pas l’ampleur du truc et que tout le monde pouvait s’improviser épidémiologiste. Pour dire la vérité, il y a aussi des moments où je pige que dalle. J’essaie de faire confiance à Koch et Berset, il faut savoir déléguer. Moi je m’occupe de l’économie, c’est déjà un monstre pavé; alors si en plus on se chope des insultes, je suis à deux doigts de retourner soigner mes vignes. Merde à la fin (main sur visage), euh non je voulais pas dire merde (sourire gêné).

Je te sens un peu vénère.

Je te donne un exemple : on commence à avoir des lettres de petits indépendants qui sont au bord de la ruine. Ils ont rien vu venir, ils découvrent qu’il y a un vide dans les aides possibles; je comprends bien qu’on puisse rien faire avec 20 balles par jour d’APG (Allocations Perte de Gain), mais qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse, moi ? D’un autre côté j’étais en visioconférence avec le boss de Lufthansa qui menaçait de lâcher Swiss. Et ensuite les écolos tambourinent à ma porte avec des contraintes à mettre à l’aviation. Comme si c’était le moment de parler de contraintes ?

Mais reconnais-le, la crise serait une opportunité pour tout renégocier, non ?

Mais renégocier quoi ? Je le vois bien qu’on a un système de marde, avec deux poids deux mesures à tous les niveaux : en fait, si tu veux mon avis, cette crise est en train de dénoncer les inégalités économiques, et les gens préféreraient ne pas le savoir. On avait le déni climatique, désormais on a le déni économique. Hop un virus, et tout à coup les gens s’intéressent à la politiques ? Le péquin moyen – sans mauvais jeu de mot – (rires), il veut surtout aller au boulot normalement, boire son café normalement et regarder la télé normalement, sans trop se cultiver politiquement. Les gens aimeraient que tout redevienne comme avant. Mais même moi, en tant qu’UDC, j’y crois pas une seconde.

C’est quoi, ton projet de société pour la suite ?

Franchement, j’en sais trop rien. J’imagine qu’il va falloir lâcher du lest sur le Salaire à Vie. Pendant les vacances de Pâques, j’ai lu Bernard Friot, et je commence à être convaincu que c’est une solution qui peut nous sortir de l’ornière. En plus, j’ai vu qu’il a écrit d’autres bouquins sur l’abolition de la dette, je suppose que ça pourra nous être utile. Les gens ne réalisent pas à quel point la crise qui nous attend va dépasser celle de 2008. Il y a douze ans, on avait sauvé l’UBS un peu sous la table; de toute façon, dès que ça dépasse le million, la plupart des gens ne comprennent plus comment ça fonctionne en économie. Heureusement, parce que sinon on aurait tout le monde dans la rue, malgré les règles de distanciation ! (rires)

Mais du coup, ton projet de société ?

Je sais que ça va en choquer plus d’un au parti, mais je pense que les jeunes écolos ont raison : on va droit dans le mur depuis les années 1990 avec cette histoire de développement durable. Ça ne peut pas fonctionner. J’en causais avec Caro [son épouse, NDLR] l’autre jour : les gens sont déconnectés de la nature, ils sont stressés par un modèle hyper-compétitif et patriarcal… Alors oui, je sais bien que je ne suis pas dans le bon parti pour exprimer ça, mais j’ai envie de dire qu’il faut nous reconnecter à la nature, à la terre, au service agricole…

C’était ça, l’idée malheureuse derrière l’expression d’oreiller de paresse ? Se remettre à travailler aux champs ?

Rha là là, cette bourde qui a fait les choux gras des petits comiques… J’ai été très mal compris, mais l’idée c’était d’encourager les gens à cultiver leur propre jardin, au sens Voltarien mais aussi au sens propre : d’un côté, j’ai des amis maraîchers qui peinent à trouver de la main-d’oeuvre, et de l’autre j’ai des gens au chômage technique. Si les gens se sortaient un peu plus les pouces du derche, on aurait une utopie écolo-locale sur un plateau !

Et le monde d’après, justement ?

Economiquement, je pense qu’on va tenir, parce qu’on a quand même des putains de belles réserves (sic). Mais c’est financièrement où on va s’écharper sur les dettes : faut-il les annuler ou pas, réclamer un intérêt sur les prêts à intérêt zéro, tout ça j’y crois pas trop. Si on suit ce que qu’écrit David Graeber (et tout le monde devrait lire Graeber, il devrait être au programme scolaire, bordel à cul !) (sic), on devrait aller vers un jubilé de la dette, point barre. Là, avec les plans d’endettement on va léguer le résultat d’une grosse dépression à nos enfants. Qui parierait sur un tel système ? C’est criminel de faire porter aux suivants le poids de nos fautes. Si avec mon frangin j’avais dû racheter les vignes de mon père, je travaillerais encore à la rembourser en tirant la langue. La dette, c’est très virtuel. C’est qu’un truc pour se chamailler.

Un dernier mot pour la fin ?

Puisqu’on me donne une tribune pour m’exprimer – enfin – librement, j’aimerais dire deux choses : 1) la première c’est que je m’excuse platement pour ma malheureuse expression d’oreiller de paresse. J’ai merdé, je reconnais. J’y ai beaucoup réfléchi à cette bourde. Je pense que c’est le résultat d’une partie de moi, de mon conditionnement d’homme de la terre qui doit bosser pour faire fructifier les affaires. Ça ressort de temps en temps et c’était au mauvais moment. Bien sûr que je ne veux pas dire que les indépendants sont des paresseux, loin de là. C’était une frustration qui est ressortie de manière délicate, et si je pouvais retirer cette parole, je n’hésiterais pas à dégainer mon sécateur (sourire).
2) La deuxième chose, c’est qu’il faut arrêter de critiquer l’action du CF pendant cette crise. Ça nous mine en tant qu’êtres humains. Dites-vous bien qu’avec ce virus, personne ne sait vraiment de quoi il parle. On est dans une situation inédite où les médecins s’agitent en racontant tout et son contraire. En écho, pour parer à la crise économique, les experts de la finance racontent tout et son contraire. Au CF, on est conseillé par des dizaines d’experts qui compilent des milliers de rapports. Ensuite Daniel Koch lit tout ça, nous fait un digest et nous donne son avis. Koch, c’est une putain de machine, le mec fait du canicross et porte un sac à dos à coque, je vois mal à qui je pourrais faire davantage confiance : les mecs savent ce qu’ils font. Alors vos petites piques sur Facebook, ça va un moment mais à la longue c’est blessant. Voilà. Et Santé ! (rires) (et ouverture d’une troisième bouteille de Gamaret)

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Actualité, écologie, Décroissance

Naïveté stratosphérique

On ne présente plus Bertrand Piccard : grand aérostier pour montres de luxe, orateur à 30’000 francs la conférence, chantre de la « croissance qualitative », explorateur, psychiatre, analyste-comptable, taxidermiste, joueur de pipeau… Il était invité hier soir dans l’émission Antivirus. Je terminais mon dessert en attendant le TJ, et tout à coup je m’étrangle :

« Le monde est capable de s’arrêter net […] C’est un moment isolé, pris dans le temps où on s’arrête pendant un moment, mais si on s’arrête trop longtemps, c’est des souffrances, c’est des gens au chômage, c’est des entreprises qui font faillite, c’est la preuve que la décroissance fait souffrir énormément de gens. »

Bingo ! Vous voilà tombé dans le même piège que Frédéric Mamaïs il y a deux semaines. Vous venez de gagner un article sur mon blog : à mieux y regarder, tout l’entretien planait dans des stratosphères de candeur et de malhonnêteté intellectuelle.

Nouveau monde, vieux arguments

Le journaliste (Alexis Favre, navigant entre politiquement correct et provocation insipide) présente son invité comme un « Explorateur-psychiatre ». Il commence avec des questions sur la gestion de la crise au niveau individuel et collectif. C’est d’abord la casquette de psychiatre que Piccard enfile (en même temps que quelques perles) :

« Quand on entre dans une crise, la première réaction qu’on a, c’est d’essayer de revenir à un stade antérieur. […] Accepter la crise, c’est une aventure. [Mais là,] ce qu’on voit, c’est qu’on essaie de refuser l’aventure. On essaie de remettre en place le système de consommation et de gaspillage. »

Ça part plutôt bien. Il y a même une référence involontaire au Voyage du Héros de Joseph Campbell : au début de l’histoire, le héros transite toujours par une phase de refus de la quête, du refus de l’aventure. Je m’attends donc à quelques envolées dramaturgiques, une musique de science-fiction, une apparition de Star Trek, d’autant que Piccard est prompt à la voltige :

« Ce qu’on devrait faire au contraire, c’est construire un monde nouveau, un monde différent. […] Un monde basé sur les énergies renouvelables, sur l’efficience énergétique, sur les technologies propres, sur le recyclage des déchets, sur le respect de la nature. »

Bam. Crash. Zut. Au moment où je pensais que l’explorateur allait ouvrir la voie d’un nouveau monde, le voilà qui s’écrase sur les écueils du développement durable. À cette altitude, il me faudrait un article de la taille d’un boeing pour étayer convenablement chaque argument, mais je la fais courte :

a) La transition vers des énergies renouvelables (à consommation équivalente) pose d’énormes problèmes de coûts et de capacité de stockage. Jancovici a longuement fait le point sur l’exemple français, et – spoiler alert – il faut être ouvert au nucléaire..

b) L’efficience énergétique ferait rêver si elle voulait dire « gaspiller moins ». La réalité, c’est que plus les gens croient faire des économies, plus ils se sentent légitimes pour consommer davantage de ressources. C’est le fameux « effet rebond », qui devrait être enseigné dès demain dans les classes enfantines (comme ça on peut jeter l’idée de développement durable à la poubelle).

c) Les technologies ne sont jamais vraiment « propres »; c’est un jeu de langage. Au contraire, les nouvelles technologies sont généralement plus « sales » que les anciennes, preuve en est de l’excellent travail de Guillaume Pitron sur la scandaleuse pollution, consommation et pénurie à entrevoir dans la guerre des métaux rares.

d) Le recyclage des déchets, on le fait déjà avec un certain succès, certes. En Suisse, il nous a fallu 35 ans pour passer de 25% à 50% taux de recyclage, mais le processus de recyclages engendre aussi des pertes (et l’absorption de nouvelles ressources).

e) Le « respect de la nature ». La récente lecture d’Alessandro Pignocchi m’a ouvert les yeux sur notre conception fondamentalement biaisée du principe de nature; je cite le texte en fin de l’excellente BD Mythopoïèse : « Notre concept de nature met à distance et objectifie les êtres qu’il désigne. Par conséquent, les questions écologiques sont d’abord des chiffres qui peuvent être oubliés dans la minute. » Disciple de Philippe Descola, Pignocchi détaille longuement cette relation de « sujet à objet », comme si la nature-propriété avait besoin de notre protection et de notre « respect ». J’aimerais quand même vous rappeler, M. Piccard, que l’Australie a cramé pendant six mois, que la biodiversité s’effondre à tout va, que les émissions de CO2 augmentent constamment depuis 1970. « Respecter » la nature en tant qu’objet ne servira à rien d’autre que nous faire passer pour de stupides conquistadors aux yeux des arbres et des animaux. C’est la même erreur que de dire qu’il faut « sauver la planète ». La planète se sauvera très bien toute seule. La lutte écologique, c’est sauver les conditions de vie sur la planète (c’est égoïste et c’est tant mieux).

Plus loin dans l’entretien, l’explorateur-businessman poursuit ses loopings rhétoriques pour revenir à son point de départ : quelques considérations économiques surannées.

« Et ce [nouveau] monde est rentable financièrement, parce qu’avec tout ce qu’on économise comme gaspillage (sic), on peut payer l’investissement. […] Il faut essayer de montrer qu’aujourd’hui, un autre monde est possible. Et c’est pas un monde utopique. C’est pas du tout un monde où on arrête l’économie, où on arrête les transports, et où on voit que le CO2 diminue mais que des millions de gens sont au chômage. […] Ce qu’il faut c’est créer des emplois, faire du profit industriel, en remplaçant tout ce qui pollue par ce qui protège l’environnement. »

Il avait bien commencé, Piccard. J’aimais bien ses théories de « nouveau monde à inventer ». Là, il est reparti comme dans les Trente Glorieuses, il fait du rase-mottes avec des gros mots : investissement rentable, chômage à éviter, profit industriel… On dirait un cours de macroéconomie des années 50, mais le type nous présente ça comme le dernier cri de la réflexion postmoderne. Il s’empêtre dans du greenwashing en essayant de renouveler le vocabulaire. Le mec, c’est un Cherche Et Trouve du capitalisme : usé, écorné et poussiéreux dans les mains d’un économat vieillissant.

Après, il sait quand même faire sa pub. Piccard lâche un couplet pour que les gouvernements mettent en place un cadre légal pour favoriser l’innovation et la transition vers les technologies comme par exemple – au hasard, hein – Solar Impulse. Palme d’Or du Festival de product placement. Imposture solaire.

Crash argumentatif

Enfin, il largue la phrase qui a provoqué cet article :

« Le monde est capable de s’arrêter net […] C’est un moment isolé, pris dans le temps où on s’arrête pendant un moment, mais si on s’arrête trop longtemps, c’est des souffrances, c’est des gens au chômage, c’est des entreprises qui font faillite, c’est la preuve que la décroissance fait souffrir énormément de gens. »

Cher Bertrand, je vous prie de lire mon dernier article (en même temps que le Que Sais-Je sur la décroissance de Serge Latouche) pour comprendre que la décroissance n’est pas du tout le renoncement à l’économie de marché, ni au confort, ni au respect, ni au travail, ni à l’intégrité physique. Si vous poussez la lecture jusqu’à Georgescu-Roegen, vous comprendrez que la croissance, qu’elle soit verte, qualitative, humaniste ou jambon-beurre, ça reste une croissance infinie. Mauvaise nouvelles : notre planète a des ressources en quantité limitée. Un gosse de douze ans peut comprendre ça, peut-être même qu’un môme de huit ans peut piger le truc, allez, j’ose même faire l’hypothèse que mon chat capte un peu le principe, bref : croissance et écologie sont incompatibles sur le long terme.

Le reste de l’entretien n’amène rien de nouveau : le psychiatre s’émeut des dessins d’une petite confinée de 7 ans qui dessine des coeurs sur le béton, il compare notre confinement de trois semaines avec ses 20 jours dans la capsule de Breitling Orbiter (on devine qu’il n’élève pas trois gosses dans un 90m2) et il fait des jolies théories sur le safe-space et l’auto-hypnose.

Lueur d’espoir vers la fin : Bertrand nous parle de la valeur de l’acceptation de notre condition de confiné, une attitude « à distinguer du fatalisme ». C’est beau, et je souhaite à notre aventurier national d’explorer l’effet-rebond, la loi entropie et l’anthropocène dans toute sa complexité, pour faire prendre à ses arguments un peu plus d’altitude.

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Actualité, écologie, Décroissance

La décroissance pour les Nuls

La « décroissance ». Un drôle de mot s’invite dans le débat autour de la Coronacrise. Il fallait avoir l’esprit critique plutôt bien réveillé pour écouter les bêtises de Frédéric Mamaïs dans la capsule « Alter Eco » sur les Matinales de la RTS. (19 mars 2020 à 7h43)

« Décroissance et coronavirus ne font pas vraiment bon ménage. Quand survient la crise, une minorité a de quoi se mettre au vert; d’autres se confinent dans leur appartement. D’autres, faute de choix, travaillent et s’exposent toujours aux risques. » 

Le mot-obus est largué : la décroissance. Comme si la situation actuelle de privations, de confinement, de panique et de pénurie pouvait se résumer à un concept d’écologie politique qui a 50 ans. Sous-entendre que nous vivons un épisode de décroissance, c’est confondre atterrissage en douceur vs. crash aérien, mélanger caresse érotique vs. mandale de Jean-Paul Belmondo, ou penser qu’un jeûne volontaire à Crêt-Bérard équivaudrait à trois semaines de survie à la Brévine (sans biscuits militaires).

Les honnêtes travailleurs « faute de choix » que défend M. Mamaïs seraient-ils subitement esclaves d’un système néo-libéral ? Etrange paradoxe, vous ne trouvez pas ? Tandis que le capitalisme prône la libéralisation, le libre-échange et la liberté de jouir avec forfait illimité, tout à coup on se rend compte que des mecs sont obligés d’aller bosser pour sauver l’économie ?

Et au risque de vous mettre le nez dans le caca comme un matou castré qui a fauté contre l’armoire du salon, j’aimerais bien que le système néo-libéral prenne ses responsabilités face à cette crise sanitaire : qui a découragé les taxes sur le trafic aérien pour sauvegarder le tourisme ? Qui a mis sous pression les systèmes de santé pour encourager la rentabilité ? Qui a tardé à mettre en place des mesures drastiques de confinement pour sauvegarder l’économie ? Greta, peut-être ?

Je pourrais continuer la liste des errements du capitalisme (la crise des migrants et l’effondrement du cours du pétrole, on en parle ?), mais je sais qu’un débat partisan ne mènerait à rien. Dans le combat contre le coronavirus (et contre le réchauffement climatique, d’ailleurs), je ne pense pas qu’il y ait des purs et des mécréants. Nous avons un ennemi commun, et c’est le moment de croire à la diversité des moyens et la convergence des luttes. C’est donc une bassesse rhétorique, M. Mamaïs, que de comparer la crise actuelle avec un exemple de décroissance collectivement souhaité.

Quand vous sortirez de confinement et que vous pourrez de nouveau fréquenter une bibliothèque, vous emprunterez le Que Sais-Je : La Décroissance de Serge Latouche. En 125 pages, vous apprendrez que le projet de la décroissance est plus complexe que cuisiner des pâtes au Maggi en matant Chernobyl sur Netflix (en SD).

La décroissance, c’est « implicitement ou explicitement revenir à un niveau de la vie matérielle compatible avec la reproduction des écosystèmes » (p. 9). « La conception de la rupture d’avec la société de croissance, et donc la sortie du productivisme, peut prendre la forme d’un « cercle vertueux » de sobriété en 8 « R » : réévaluer, reconceptualiser, restructurer, relocaliser, redistribuer, réduire, réutiliser, recycler. Ces huit objectifs […] sont susceptibles d’enclencher une dynamique vers une société autonome de sobriété sereine, conviviale et soutenable » (p. 51).

Bien loin de « revenir à la bougie » et de manger du chou-rave bio dans des appartements froids, un système décroissant est tout à fait possible à condition d’imaginer une transition vers ce nouveau système, qui reste à conceptualiser, négocier et définir. Quel beau défi, finalement ! Avec optimisme, nous pourrions rêver une alternative (n’en déplaise à Karin Keller-Suter) à ce monde thermo-industriel, enchaîné à la logique du travail, gangréné par la compétition et pétri d’inégalités.

Frédéric Mamaïs, je suis bien navré de donner l’impression que je ne vous apprécie guère. En fait, je vous aime bien, et c’est juste que le confinement m’offre 5 heures pour vous rédiger une réponse, qui j’espère servira aux nombreux journalistes qui critiquent la décroissance en s’arrêtant au seul sens littéral. La lecture de Latouche éviterait bien des chroniques imprécises (p. 11) :

« S’il est indéniable que, pour tous les objecteurs de croissance, il faut retrouver une empreinte écologique soutenable, […] ne retenir qu’une conception littérale de la décroissance présente le grave inconvénient de permettre à ses adversaires de la délégitimer à bon compte. En particulier parce que se déclarer radicalement contre l’idée même de croissance, qui est pourtant un phénomène naturel, n’est plus seulement iconoclaste, mais franchement absurde. Il importe dès lors d’insister sur la différence entre les organismes naturels et l’organisme économique [c’est Latouche qui souligne], qui n’a rien de naturel et qui prétend échapper au déclin et à la mort, ainsi qu’aux conséquences de son insertion dans l’écosystème planétaire, et donc à la deuxième loi de la thermodynaique, la loi de l’entropie… »

J’ose rêver que les élèves en train de subir l’école à distance pourront se renseigner sur le problème des limites planétaires et de l’effet rebond. Après avoir saisi ça, un enfant de 10 ans peut comprendre que notre système est intenable. J’espère aussi que les enseignants de français mettront les bouchées double en analyse argumentative, pour armer les citoyens de demain à pourfendre les paralogismes (qui suivent la courbe des cas diagnostiqués).

L’argument d’autorité, par exemple : vous citez Paul Ariès dans votre chronique-vidéo. En premier lieu, Paul Ariès n’est pas le seul maître à penser du mouvement de la décroissance; s’il se refuse à vouloir « ni plan de relance, ni plan de rigueur », c’est bien parce que nous sommes au plus fort de la crise : comment faire des pronostics sur l’évolution de la situation économique, dès lors qu’on ne sait même pas si ma grand-maman pourra sortir de chez elle la semaine prochaine ?

L’homme de paille, ensuite. Vous vannez Extinction Rébellion et le tweet vengeur contre les boomers. Mais mettez-vous à leur place : comment résister à cette brillante métaphore d’un virus qui purifie l’air chinois, cloue les avions Swiss au sol, épargne la jeune génération et tue les vieux ? Quand vous vivez continuellement la frustration de la lutte écologique se brisant face aux murs du pouvoir, il est compréhensible (quoique regrettable) de se laisser aller à un peu d’humour noir.

Le faux dilemme, enfin : vous recourez au bon vieil argument du Capitalisme Sauveur, celui qui a permis « de sortir un demi-milliards d’êtres humains en une génération […], de faire émerger la scolarité, l’éducation dans des pays jusqu’ici laissés pour compte« . C’est ignorer à quel point les mouvements sociaux du XXe siècle ont dû batailler ferme pour sauvegarder les communs; c’est occulter l’indigne néocolonialisme industriel dans les pays du tiers-monde; c’est passer sous silence l’idée que le « progrès » amène du bon ET du mauvais. Avec le progrès, on fait des meilleurs traitement contre le cancer ET on délocalise la pollution en exploitant les terres rares de Mongolie.

Vous terminez avec une question rhétorique : « Privés d’école buissonnière, les élèves grévistes appelés à la rescousse par Greta Thunberg entendent cette injonction : poursuivre la lutte sur les réseaux sociaux ! Jeunes, moins jeunes, que serions-nous finalement en ce moment sans les géants numériques et notre connexion Internet ? »

Que serions-nous, effectivement ?
Oh, ce serait lamentable : nous serions en train de parler à notre voisin de palier à 2 mètres de distance, nous resterions isolés à lire un roman dont on repousse la lecture depuis 3 mois. Nous serions en train de paresser, dessiner, cuisiner, faire de la musique, méditer, rêvasser, jardiner et faire l’amour.
L’enfer sur terre…

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Choses politiques, Poésie

Comment devenir un orque

Ça pourrait s’appeler « Comment obtenir la réponse d’un service municipal en moins de 24 heures », parce que M. Ruchet a accusé réception de ma deuxième lettre ce matin à 10h00 par courriel. Résumé des épisodes précédents :

M. Jean-Claude RUCHET
Service Jeunesse et Cohésion Sociale
Rue de Neuchâtel 2
1400 Yverdon-les-Bains

Yverdon-les-Bains, le 25 février 2020

Concerne : liste d’attente du Réseau d’accueil de jour (RéAjy)

Bonjour M. Ruchet,

N’ayant pas reçu de réponse de votre part, j’adresse cette fois-ci une lettre en recommandé avec copie de ma dernière lettre à votre service. Je suppose que la Poste a perdu mon premier envoi (je n’ose pas mettre en cause votre responsabilité là-dedans – en 2020 on ne peut plus faire confiance aux services publics minés par le néolibéralisme). Pour assurer le coup, je double cet envoi avec une publication sur mon blog (yvanrichardet.blog).

Je reviens aux nouvelles pour vous demander quel est votre point de vue sur la situation des listes d’attente de 18 mois pour les garderies à Yverdon-les-Bains. J’ai vu que je n’étais pas le seul à émettre des doléances à ce sujet : le journal la Région a écrit un fâcheux papier là-dessus le 18 février 2020, qui révèle quelques dysfonctionnements au niveau de l’application des règlements. 

Nous avons beaucoup réfléchi avec mon amoureuse, et puisque nous constatons que le temps de la liste d’attente est calqué sur le temps de gestation des orques (18 mois), nous allons procéder à une opération de changement d’espèce : dans l’éventualité de la venue d’un second enfant, nous allons devenir des orques.

Pour dissiper toute confusion, je précise que par orque, je n’entends pas une de ces créatures du Seigneur des Anneaux (d’ailleurs, il est à noter que Tolkien lui-même confond allègrement « orques » et « gobelins »). Ici, notre réalité est plus simple : nous pensons nous faire opérer pour devenir des orques à la « Sauvez Willy« , le cétacé (on parle aussi d’épaulard). Je sais que ça peut faire peur, mais avec un bon chirurgien, ça doit être possible (nous avons encore toutes nos dents et nous sommes plutôt bons nageurs).

Par ce courrier, j’aimerais donc demander si la Ville d’Yverdon pourrait envisager une subvention pour l’intervention chirurgicale (il faut compter quelques dizaines de milliers de dollars et ça se pratique à Vancouver); je précise que la Ville aurait un bon retour sur investissement, compte tenu qu’un·e orque en captivité a une espérance de vie tournant autour de 40 ans (donc je suis bientôt cuit) (pour les femelles sauvages, c’est 90 ans). 

Mais peut-être que vous préférez résoudre le problème des garderies.

Cordialement,

Yvan Richardet

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Le Grand Débat – Résumé

Pour ceux qui n’ont pas le temps, quelques citations qui résument le « Grand Débat » de la RTS avec les candidats aux érections fédérales. J’ai juste regardé le début sur le thème de l’environnement; après, je suis parti me calmer (j’avais trop ri).

« Je ne suis pas pour les révolutions, je ne suis pas pour un changement de système, mais je suis pour une sensibilisation claire de tous les acteurs. »
Jacqueline De Quattro – PLR

Le jour où Jacqueline De Quattro aura compris le lien entre système capitaliste et réchauffement climatique, je paie la tournée.

« On ne doit pas opposer toujours l’environnement & l’écologie à une croissance. […] Ce qui me dérange un tout petit peu aujourd’hui dans cette notion d’urgence, c’est de vouloir changer du jour au lendemain de comportement. On doit travailler sur le moyen-long terme. »
Serge Métrailler – PDC

Je propose à M. Métrailler de lire à moyen-long terme le rapport du GIEC d’octobre 2018 (ici, 2 minutes suffisent) qui explique que nous avons 12 ans pour réagir. Peut-être que ça va le déranger un tout petit peu.

Je pense qu’on ne doit aucunement faire une rupture, on doit faire une transition. Une transition, c’est amener l’économie au service de l’écologie. […] On doit se tourner vers l’innovation, la recherche. […] Si on est les premiers – quasiment – pour les neurosciences, on peut être les premiers pour les technologies propres.
Michel Matter – Verts Libéraux

Youpi ! Les gentils scientifiques vont nous sauver ! (À ne pas confondre avec les méchants scientifiques qui nous annoncent l’effondrement de la biodiversité et un monde à +2°).

Si on commence à taxer les avions en Suisse, les jeunes sont quand même assez malins pour aller prendre l’avion à Milan, en Allemagne… La taxe elle est de 6€ en Europe, et pis chez nous on prévoit entre douze et deux cents francs. Moi j’ai rencontré des personnes qui m’ont dit « Moi je vais à New York, tu peux me mettre 200.- de taxe, ça fait rien, j’irai quand même. »
Pierre-André Page – UDC

Les jeunes de l’UDC, c’est l’avenir : roublards, retors et cyniques. Et prendre vos amis comme exemple dans un débat public, ça élève bien le débat. Ils doivent être super, vos potes, Pierre-André !

Après j’ai un peu décroché. Alberto Mocchi a dit des choses intelligentes, mais il s’est fait piéger sur la taxe CO2. Ben ouais, les Verts, quand on vous met devant vos contradictions, tout à coup vous ne savez plus quoi dire. Le jour où les taxes seront dissuasives, ça se saura.

Finalement, mon seul réel plaisir était de voir Yvan Luccarini (Décroissances Alternatives) derrière l’épaule droite du présentateur. Il ricanait tout le temps en faisant des commentaires à son voisin en se grattant la tête. Il me plaît, celui-là. Il a renforcé encore mon envie de panacher Ensemble à Gauche et les Jeunes Verts (peut-être les seuls qui devront vivre avec leurs décisions – parce que les vieux croulants des partis bourgeois, on peut quand même se demander s’ils n’en ont pas, quelque part, rien à carrer; ils seront six pieds sous terre quand on aura six degrés dans face).

Je conclus sur cette saillie d’une rare sombreur :

« Bertrand Piccard l’a dit : le climat, c’est le marché du siècle. »
Michel Matter – Verts Libéraux

Là, je suis parti vomir.

Bonne chance à tous pour le 20 octobre. Smartvote si vous hésitez encore.

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Jean-François Thuillard, épouse-moi !

Cher Jean-François Thuillard,

C’est avec un plaisir presque coupable que j’ai lu avec sensualité votre billet d’opinion dans le 24Heures du 12 septembre 2019. Si je devais déclarer ma flamme à un candidat aux fédérales, ce serait vous; vous avez su réveiller mes ardeurs d’ancien professeur de français, vous avez su attiser mon goût pour débusquer les paralogismes, vous avez fait saliver mes glandes rhétoriques. Je vote d’habitude plutôt à gauche, mais j’envisage de réviser ma position (et d’autres positions, du coup) depuis que j’ai été séduit par votre plume. Permettez-moi d’y revenir comme chat sur braise, comme une caresse sur l’art de convaincre, comme une oeillade argumentative. Mais d’abord, je cite : 

Quelle admirable trouvaille de citer un grand homme comme Clémenceau – souvent employé, il est vrai, pour critiquer le néo-libéralisme (« L’économie est une chose trop sérieuse pour être confiée aux économistes »). Avec ce paradoxe provocant, vous frappez fort, vous frappez juste : on voit tout de suite que votre billet est surtout une boutade, un hommage burlesque au travail d’argumentation, et que vous allez probablement dire de grandes choses sous le couvert du n’importe quoi. J’adore ça. 

En cette période préélectorale, il ne se passe pas un seul jour sans que la presse n’évoque les dangers qui pèsent sur la nature et l’importance d’agir dans ce domaine. Il ne fait aucun doute que la nature et notre environnement sont des affaires sérieuses, mais nous, les agricultrices et agriculteurs, n’avons pas attendu que les Verts et les écolos les instrumentalisent politiquement pour nous en rendre compte.

Oui ! C’est ça ! Vous mettez le doigt sur une injustice crasse : les écologistes s’arrogent le droit de faire de la nature le centre de leur campagne, alors qu’ils pourraient se limiter à la fiscalité des entreprises ou le financement de l’AVS. C’est un peu comme si la gauche se permettait de parler de socialisme. Où irions-nous ? De plus, en qualifiant « d’affaire sérieuse » (c’est moi qui souligne) la problématique climatique, vous montrez que vous avez saisi avec toute la conscience nécessaire les problématiques d’effondrement de la biodiversité, d’emballement du réchauffement et des réfugiés climatiques. Pour vos prochaines interventions, je vous propose d’autres adjectifs, qui englobent encore mieux les choses : « la nature et notre environnement sont des affaires pertinentes / intéressantes / intrigantes / cela mérite qu’on s’y arrête… » J’ai d’autres suggestions que je pourrai vous faire sur le bord de l’oreiller.  

Pour s’offrir une légitimité dans ce débat, de nombreux activistes du climat – dont l’écrasante majorité est incapable d’affirmer si les oreilles des vaches sont devant ou derrière leurs cornes – ont jeté l’opprobre sur le monde paysan.

Oui ! Encore oui ! Vous avez raison de citer une étude extensive avec un chiffre clair quant à cette « écrasante majorité ». Et l’exemple est parlant : je suis moi-même fils de paysan, et j’ai constaté que je ne savais pas si les oreilles des vaches étaient devant ou derrière leurs cornes (j’ai vérifié depuis – elles sont légèrement derrière) : 

Savoir où sont positionnées les oreilles des vaches : voilà à quoi on reconnaît un véritable défenseur de la nature.

Je propose même de dénoncer tous les spécialistes du GIEC qui ne sauraient pas répondre à la question. En fait, ça devrait devenir le critère d’admission au parti écologiste. De la même manière, on devrait vérifier que les enseignants de français connaissent bien la date de naissance de Victor Hugo, on devrait obliger les commentateurs sportifs à connaître les prénom des enfants Beckham, et on devrait s’assurer que les cuisiniers sachent si on dit LE ou LA Nutella. Certains fâcheux pensent qu’il s’agit là de détails, mais le diable est dans les détails, et je vois mal comment on pourrait parler de réchauffement climatique sans connaître des éléments évidents d’anatomie bovine. CQFD, mister Thuillard. Bim !

[Les activistes du climat] accusent les agriculteurs de maltraitance animale, ils dénoncent les méthodes de production et hurlent à l’empoisonnement des nappes phréatiques. Nombreux sont celles et ceux qui nous expliquent comment nous devons nous occuper de nos exploitations agricoles mais peu, en ces mois d’été, étaient dans les champs ou sur les alpages pour mettre en pratique ce qu’ils sermonnent le reste de l’année dans les médias.

Oui ! Ja ! Yes ! You nailed it, Jean-François ! C’est le coeur du problème, ça : les écologistes sont contre l’agriculture parce qu’ils parlent d’empoisonnement et se mêlent de ce qui ne les regardent pas. Est-ce que je vais ennuyer mon oncologue avec des considérations sur les cellules du pancréas, moi ? Est-ce que j’inquiète les journalistes en relevant que leurs données ne sont pas fiables ? C’est tout de même dingue que des citoyens lambdas s’ingèrent dans des problèmes de nature, alors que les paysans sont les principaux protecteurs de la nature. Si la nature a besoin de glyphosate, qui mieux qu’un agriculteur pour la lui donner ? Certainement pas ces bobos qui vont en vacances au Costa Rica, bon sang !

De plus, vous dénoncez un scandale explosif : ces écolos ne sont pas dans le champs ou les alpages. Comment peut-on croire défendre la nature si on ne s’y trouve pas ? Hein ? Hein ? Ça tombe sous le sens ! Est-ce que Gandhi aurait pu défendre l’Inde depuis l’exil ? Est-ce que Martin Luther King aurait pu mener ses actions sans aller à Selma ? Pour défendre la nature, il faut se trouver sur place. Voilà qui fait du sens. Le bon sens (je crois que c’est votre autre slogan de campagne, « le bon sens à Berne ». Wow. Puissant, simple, efficace. On dirait un slogan de Steve Jobs).

Alors qu’il était député, Georges Clemenceau avait affirmé que la guerre étant (sic) une chose trop grave pour être confiée à des militaires. Il en va de même aujourd’hui avec les activistes et donneurs de leçons du climat. La nature est une chose trop grave pour être confiée aux écolos.

Si l’on passe une petite coquille, c’est un coup de maître rhétorique, Jef (je peux vous appeler Jef ?) : sous une tournure des plus subtiles, vous expliquez bien qu’il y a une urgence climatique à prendre dans toute sa mesure. Nous sommes en état de guerre contre le climat, contre la nature, les ouragans, les tsunamis et les cyclones qu’elle nous envoie. La nature est une chose trop grave. Depuis le début. Elle n’est pas ce paradis qu’on nous vante; elle n’est pas cet Eden équilibré, vanté par les apôtres de la permaculture. La nature est un monde hostile, sauvage, suintant la loi de la jungle et la barbarie. Vos mots me donnent envie de folâtrer avec vous sur une couverture militaire pour un pique-nique crapuleux, tiens. Nous serions bien, dans une petite monoculture de luzerne sans insectes fâcheux, à butiner nos corps huilés de colza en production intégrée, avec un petit Don’t Stop Me Now diffusé par une Boom-Box solaire… Râaaah lovely. 

En effet, depuis la nuit des temps, des hommes et des femmes cultivent la terre au gré des saisons. Les agriculteurs mettent en terre les semences, puis veillent sur les champs et en prennent soin jusqu’au moment de la récolte et ils recommencent cette opération depuis des millénaires afin de nourrir nos communautés avec le fruit de la nature. Aimer la terre et la nature n’est pas un passe-temps de bobos mais un art de vivre qui nous oblige à l’humilité. On est loin des théories toutes faites et des «yakas» lus ou entendus dans les médias.

Oui ! More of this ! Invoquer l’agriculture de ces 13 derniers millénaires (elle serait apparue vers -10’000) pour défendre l’agriculture de 2019, c’est un coup de génie : c’est bien la preuve que nos ancêtres savaient utiliser les phosphates, savaient doser les azotes et savaient gérer les pesticides mieux que personne, avec humilité et abnégation. Vous résumez à merveille le travail d’un paysan : mettre en terre la semence, veiller sur les champs et en prendre soin. Voilà le plaisir simple et le geste auguste du semeur contemporain, dans une caresse subtile du labour laissé par une quatre-socs.

En Suisse, les normes pour l’exploitation agricole sont parmi les plus sévères du monde. Elles visent à la fois la qualité des produits, le bien-être des animaux et le respect de la nature. Les agricultrices et agriculteurs suisses se conforment à toutes ces normes et n’ont jamais relâché leurs efforts avec la mise en place, sur chaque exploitation, de nombreuses mesures en faveur de la biodiversité.

Oui ! Trois fois oui ! Les normes écologiques suisses sont suffisantes. La preuve par mille

Les agitateurs du climat ne peuvent survivre politiquement qu’en agitant la peur au sein de la population dans le but de donner du sens à leurs théories. Se faisant (sic), ils induisent le doute chez les consommateurs et poussent une partie de ceux-ci à se tourner vers des produits importés. Ainsi, au nom de la défense du climat, on favorise les produits issus d’une agriculture moins normée que la nôtre et qui ont traversé les océans à bord de cargos qui avancent au fioul lourd.

Bon mon petit Jef, là j’avoue que j’aimerais corriger la petite coquille du début de la deuxième phrase. Probablement un coup monté de la rédaction. Ça n’enlève au rien au génie de ce paragraphe : ces Cassandre qui appellent à la peur n’auront pas notre peau, Jean-François. En tant qu’UDC, nous sommes rompus à cette stratégie; nous resterons sourds aux sirènes des collapsologues; nous demeurerons de marbre face aux rumeurs de l’effondrement !

Tu mets le doigt – on peut se tutoyer, en tant que fils de cul-terreux, non ? – tu mets le doigt, disais-je, sur un paradoxe effarant des écolos-bobos : ceux-là même qui fustigent notre bonne paysannerie sous prétexte de défense de l’environnement, ces bougres de traîtres à la patrie… Eh bien, ce sont les premiers à servir du quinoa du Pérou sur leurs buffets véganes; ce sont les seuls à prendre l’avion avec des compagnies étrangères; ce sont les plus farouches défenseur des républiques bananières du Brésil, se nourrissant exclusivement de tofu trafiqué et de lait d’amande en brique de supermarché. 

Saint Jean-François, ton billet doit ouvrir les yeux des masses populaires qui ignorent encore le complot écologiste qui se trame sous la pression des lobbys verts. À bas ces éco-fascistes qui nous poussent à consommer ! Haro sur ces activistes qui nous poussent à remplacer la croissance par du développement durable. Oui, car je vois très bien où tu veux en venir, mon petit Jean-François. Sous tes airs sages de politicien mesuré, la voie que tu traces pour l’humanité, c’est celle de la décroissance. 

La défense de la nature, il y a ceux qui en parlent et il y a ceux qui la pratiquent

Pratiquons ensemble, Jef. 
Je t’attends.

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