Choses politiques

Éloge du massage capillaire

Chez le coiffeur, j’ai l’impression d’être au musée. Il y a plein de miroirs partout. Du coup, je vois la douzaine de nymphettes sous tous les angles imaginables. Je dis « nymphettes », parce que le patron de mon salon habituel a un faible pour les playmates aux formes refaites et les bimbos aux courbes parfaites.

Les miroirs, donc, se répondent les uns aux autres en un dédale kaléidoscopique dans lequel je perds volontiers mon regard. Ma coiffeuse attitrée apparaît comme un langoureux Picasso, une peinture cubiste qui m’apparaît éclatée en plusieurs morceaux: ici un oeil, là un sein; là-bas une fesse, et là l’autre sein. Miam. Je rougis.

Rhâaaaa Lovely

Un rendez-vous chez le coiffeur est un moment particulier. Provisoirement installés dans un confortable fauteuil, nous avons l’occasion de nous admirer pendant dix bonnes minutes. Au début, ça peut mettre mal à l’aise. Je n’ai rien contre le fait de m’admirer, mais j’aimerais pouvoir m’admirer dans l’intimité. Et généralement, je remarque (en m’admirant) que d’autres personnes m’admirent m’admirer. Et ça me fait rougir. Et je me vois rougir. Alors je réfléchis au meilleur moyen d’évacuer ma honte, et je me vois réfléchir. Dans un miroir. Un comble.

Mais le meilleur moment reste à venir. Passé les premières minutes d’attente stérile, je peux me diriger vers les baignoires-à-têtes. Je me love avec plaisir dans ces confortables bizarreries sanitaires. Je me laisse mouiller les cheveux. Et je sais que le meilleur moment de ma journée vient de commencer. Mon massage capillaire.

Tout d’abord, je sens ses mains. Je ne vois jamais l’apprentie qui me lave les cheveux. Cela confère à cet épisode un mystère très sensuel: je m’abandonne sous des doigts dont je ne sais pas à quels bras ils sont rattachés. Je me laisse faire. Les doigts délacent les mèches mouillées de mes cheveux. Une voix absente me demande « ça va la température? » en n’espérant même plus une réponse qui ne viendra pas. Je suis parti. Parti dans ces doigts qui cherchent ma nuque, lissant le derrière de mes oreilles, enrobant leur lobe, redescendant sur mes cervicales, ranimant mon front et empaumant ma tête. Je frémis.

Ensuite, rinçage.

Puis crème.

Rhâaa. Crème.

L’odeur (réglisse?) m’envahit les narines, pendant que les doigts font leur deuxième entrée. Ils glissent (re-glissent?) en faisant plusieurs tours sur mes deux hémisphères, pour calmer ma peau, masser mon cuir et nourrir mes cheveux. Les doigts me pénètrent. Bonheur. Je me laisse pénétrer. Les mains me serrent, me forcent, me caressent, me frustrent, me soulèvent, me relâchent et me libèrent tout à la fois. Les doigts me prennent, me frottent, me massent, me font mousser; ils m’émoussent, ils s’imiscent, ils s’amassent autour de moi. Ma tête flotte. Je n’entends plus rien. Je m’abandonne.

Ensuite, rinçage.

Puis re-crème.

Puis rinçage, et la demoiselle me dit de passer à côté pour la coupe. Après, c’est moins amusant. De toute façon, je serai bien incapable de recommencer. Je suis vidé. Rhâaa.

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Improvisation et créativité

Un rire vaut mieux que deux-tu-l’auras

Desperate Housewives est en train de devenir ma série préférée… Non seulement, c’est drôle, émouvant, moderne, léché, excitant et bien joué, mais c’est surtout très bien construit: amitié, amour, haine, sexe, crime, horreur; tout Shakespeare en 40 minutes! Je doute que le succès de la série soit dû – comme certains analystes le prétendent – au fait que nous nous « reconnaissions » dans les personnages caricaturaux de Wisteria Lane. Autant affirmer que nous nous « reconnaissons » dans Hamlet, Roméo et Juliette, quand nous en arrivons à pleurer et rire des drames de Shakespeare.

Tibert, intéressé par une histoire d’en haut

Or, je pense plutôt que ce soit justement le drame lui-même qui nous intéresse. La trame. L’histoire. Le suspense. Bree, Susan, Lynette et Gabrielle sont certes attachantes, mais c’est surtout ce qui pourrait leur arriver qui nous intéresse, bien plus que le fait qu’elles pourraient nous ressembler à un quelconque degré. Et dans cet ordre d’idée, j’aimerais montrer que c’est la structure de l’histoire – ses éclats et rebondissements – qui est le plus susceptible d’intéresser les spectateurs. Dans le cadre de notre pratique d’improvisation théâtrale, nous devons donc nous efforcer de soigner tout particulièrement la narration et la théâtralisation de nos scènes.

Je dois souvent me justifier (par rapport à mes amis, élèves et collègues improvisateurs) sur le style d’improvisation « construite » que je défends. Je reprends ici Dan Diggles (Improv for Actors, Allworth Press, NY, 2004, p. 9):

« I make a distinction between two kinds of improv: gag improv and narrative improv. Most people are intimidated by improv because most of the improvisation they are familiar with is gag improv: two stand-up comedians trying to top each other. This can be an exciting art form in the hands of skilled performers. However, it is highly competitive and dangerous in the hands of unskilled performers. »

(je traduis du mieux que je peux:)

« Je distingue deux catégories en improvisation théâtrale: l’impro « gag » et l’impro narrative. La plupart des gens fuient l’impro parce que la catégorie qu’ils connaissent le plus souvent est celle du « gag »: deux comiques qui essaient d’être plus drôle que leur partenaire. Ça peut devenir intéressant si on a affaire à deux artistes confirmés. Mais c’est un genre très compétitif, qui peut devenir dangereux dès le moment où il implique des comédiens moins talentueux. »

Ce que Diggles implique ici, c’est que les comédiens-improvisateurs ne devraient pas se laisser à trop d’excès comiques: le genre nécessite en effet un gros travail d’écriture pour durer; et seuls les plus grands sont capables de nous faire rire pendant deux heures d’affilées (d’ailleurs, les génies de l’humour construisent toujours leurs scènes autour d’une bonne histoire). Combien de matches ai-je vu sombrer dans des « blagues » de plus en plus lourdes, noyant d’un seul coup les limites du mauvais goût? Combien d’improvisateurs se sont débattus dans la boue du misérable gag, empêtrés derrière un demi-personnage mal incarné?

Par opposition, on ne compte plus les vertus de l’improvisation dite « narrative »: en racontant des histoires, vous gagnez le droit d’intéresser les gens pour deux heures, au minimum. Vous ne vous souciez plus du « bon mot » qui ne viendra jamais, vous vous régalez à surprendre le public en lui révélant ce qui attend le héros derrière la porte du château fort. Un ours? Une princesse? Un expert-comptable?

L’improvisation narrative nous permet aussi des variations de styles: à l’instar d’une symphonie, vous pouvez surprendre, effrayer, émouvoir, toucher, interroger, exciter. À l’inverse, en cherchant l’humour, vous ne pouvez que faire… rire. Et c’est bien peu, parce qu’un spectacle de deux heures ne tiendra pas sur cette seule note. L’improvisation a horreur de la routine – ou alors, c’est pour mieux la briser!

Je prie donc chaque soir au pied de mon lit pour que les improvisateurs du monde entier comprennent que nous devons tendre à une improvisation plus shakespearienne, plus symphoniques, plus disperato-housewifée: parce que lorsque nous serons capable d’émouvoir, d’effrayer et d’étonner, lorsque nous serons capable de susciter autre chose que le rire, nous serons devenus plus… drôles.

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Choses politiques

Délit de belle gueule

À chaque fois, ça me fait le coup. Je suis dans un magasin, je me rends compte que j’ai besoin de rien en particulier, je m’apprête à sortir sans achats… et je me sens tout à coup suspect. Un type qui n’achète rien dans un commerce, c’est suspect. En traversant le portail magnétique de sortie, je m’attends toujours à voir débarquer un agent de sécurité moustachu, en surcharge pondérale sévère, qui me criera « Freeze! » en me tenant en joue au bout de son Magnum calibre 38 au manche transpirant. Ça ne vient jamais, mais je m’y attends toujours.

Tibert, lui aussi, a l’air suspect

Même chose pour la douane. J’ai beau être en règle, n’avoir rien à déclarer, je me sens suspect. Je suis terrorisé à l’idée de me faire contrôler. Je me dis bien que si ces gars-là en viennent à la fouille, ils vont bien me trouver des noises: deux lingots dans les bas-de-caisses, une cartouche de cocaïne compressée dans le pommeau de vitesse, des ossements humains sous les enjoliveurs. Je suis toujours suspect.

Identique avec les flics: si je me fais arrêter pour un contrôle de routine, je ne peux pas m’empêcher de leur dire que « oui, peut-être que mes pneus sont lisses, mais je pensais les changer ce week-end, vous comprenez? ». C’est forcé. Je suis toujours suspect. J’ai la tête du coupable.

Le pire, c’est dans la rue. Je me promène tranquille, flottant entre deux activités au centre-ville, et je me fais accoster. Des humanitaires, des ONG, des sociétés de téléphonie mobile, des démarcheurs aux prétextes débiles, des scouts, des pauvres, des musiciens, des Témoins de Jéovah, des pasteurs,… à quand les imams? Et pour tous, le même refrain hypocrite: « Est-ce que je peux vous parler cinq minutes? »

Alors pour finir, le dernier qui a fait le coup de m’arrêter en pleine rue, je lui ai demandé, « pourquoi moi? ». Il m’a répondu:

« On voit que vous savez pas trop où vous aller. Et puis, vous avez une bonne tête. »

C’est ça, ouais… Une bonne tête.

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Enseignement, Improvisation et créativité

Contre les taxidermistes: banalité et originalité

La plupart des gens pensent qu’ils n’ont aucune imagination. « Je suis incapable d’inventer une histoire! », dit l’un. « Je ne suis pas très créatif », dit l’autre. « Ah, pour faire de l’impro, il faut avoir le don: toi, tu as de la répartie, mais moi je ne pourrais pas inventer autant de choses à la fois. »

Si c’était le cas, mon gars, tes rêves seraient mortellement ennuyeux. Or, je suis prêt à parier que tes scénarios nocturnes sont plus originaux que la collection Kubrick, plus créatifs que les films de Gus Van Sant et plus drôles que les derniers Walt Disney (bon, c’est pas vraiment dur non plus, pour ce dernier exemple fort mal choisi).

En fait, j’ai le culot de prétendre que nous avons tous les mêmes potentialités en matière d’imagination. Oui, mesdames et messieurs. Nous sommes tous des créateurs en puissance. Mais les artistes, les créatifs et les improvisateurs ont développé (parfois instinctivement) certaines méthodes pour « apprivoiser » leurs idées, accéder à leur inspiration et créer une matière originale.

Chat couchant

Une matière originale? Pas tant que ça. C’est même le concept d’originalité qui bloque souvent toute création: vos profs vous interdisaient de « copier sur votre voisin » et vous apprenait l’existence d’un abîme infranchissable entre votre prose et celle de Maupassant. Or Maupassant a copié son « voisin » Flaubert. Et Flaubert s’est inspiré de Balzac, qui lui-même puisait chez Molière, lequel « prenait son bien » dans les comiques latins, lesquels pompaient sans doute copieusement dans les mythes étrusques racontés par des villageois qui n’avaient pas inventé la poudre.

Le mot « inventer » signifie même « reconnaître ce qui est déjà là », plutôt que « créer quelque chose de nouveau »: INVENIRE, en latin, c’est justement « venir à, rencontrer, tomber sur » quelque chose que les autres ont déjà découvert une fois. Mesdames et messieurs, il n’y a donc aucune honte à copier votre voisin: les voies de la création personnelle passent par une nécessaire confrontation aux découvertes et aux influences des autres.

L’effet pervers de notre éducation, c’est de nous avoir fait croire à un idéal de l’originalité lié à la complexité de sa mise au point. Si je compose une symphonie qui n’utilise que des grille-pains et des fers à friser pour instruments, on va crier au génie: je deviendrai le créateur d’une oeuvre « très originale, carrément novatrice ». Tout ça ne va pas vraiment faire avancer le schmilblick, à partir du moment où une telle oeuvre ne plaira qu’aux snobinards parisiens et à l’intelligentsia yverdonnoise.

De fait, on constate le même phénomène dans les suggestions données par le public dans un spectacle d’impro. Le public criera plus volontiers des mots comme « hypocondriaque, ornithorynque, taxidermiste », plutôt que des suggestions plus banales comme « malade, poisson, pompier » (mais qui nous inspireraient davantage, puisqu’elle s’inscrivent dans un contexte beaucoup plus riche en références). Ces spectateurs espiègles croient rendre le job des improvisateurs plus difficile, mais ils le rendent surtout… inintéressant.

D’ailleurs, depuis le début de la saison d’improvisation, j’ai déjà joué deux fois le rôle d’un taxidermiste. À force, je vais me retrouver avec la SPA sur le dos.

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Desperate Marcel

On a beau dire que Marcel Proust fait des longues phrases. Oui, c’est vrai, sa « Recherche du Temps Perdu » tient à peine dans 4 ouvrages de la Pléiade. Bon. OK. Je vais pas toujours le défendre, ce pauvre moustachu asthmatique.

Mais en furetant chez mon cousin, je suis tombé sur le coffret DVD de « Saint Seiya » / « Les chevaliers du zodiaque ». Eh ben tout bien compté, c’est 114 épisodes de 20 minutes chacun. Soit 2280 minutes au total. Ça fait 38 heures pleines, tout ça. Et quand j’ai compris que les 46 épisodes des deux premières saisons de « Desperate Housewives » cumulaient plus de 32 heures de délices scénaristiques, je me suis dit que les gens avaient beaucoup de temps à consacrer à leurs séries préférées.

Alors le prochain qui me dit qu’il a « pas le temps » de lire Marcel Proust, je lui mets mon pied au cul.

Tibert en train de prendre du temps pour lui

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Actualité, Choses politiques

Cinq choses que je ne sais pas sur moi

Il y a quelques semaines, c’était la mode de faire une chaîne de blogs qui révélait les « cinq choses que vous, lecteurs, ne savez pas sur moi ».

Rassurez-vous, je ne vais pas tomber dans ce travers impudique. En plus d’être inintéressante, ma liste personnelle aurait louvoyé entre fantasmes débridés et confessions inavouables (dont une qui concerne mon chat, je vous laisse à vos spéculations).

Tibert cherche à fuir (la mort? le bruit? l’ennui?)

Par contre, je cherchais à détourner le principe du tag: j’aurai pu vous dire « cinq choses que je ne sais pas sur vous », mais la liste aurait à peine tenu dans trois tomes de La Pléiade. Dans un deuxième temps, je pensais vous révéler « cinq choses que je ne sais pas sur la physique moléculaire », mais, piqué par l’orgueil, je préfère jouer au mec qui fait semblant de savoir. Et puis, j’ai trouvé: je vais vous avouer « cinq choses que JE ne sais pas sur MOI ».

1) je ne sais pas si j’existe
Descartes et son « je pense donc je suis » ne me convainc qu’à moitié: car si je ne pense pas (et ça m’arrive une bonne partie de la journée), alors je n’existe pas non plus. Nul, comme preuve.

2) je ne sais pas quand je vais mourir
La plupart des gens ne savent pas la date de leur mort. C’est bien embêtant pour faire des projets (quand aller au ski? faut-il se marier? quand prendre sa retraite?). En général, plutôt que de se foutre éperduement de la question de « la mort », nous tenons à nous en épouvanter. C’est plutôt incompatible avec le bonheur.

3) je ne sais pas si je suis bon
J’écris, je compose, j’improvise, j’aime, je caresse, je chante, je joue du cornet à piston, et pourtant: au niveau qualitatif, je ne sais pas ce que je vaux. Les gens me disent si c’est bien ou pas, mais je ne suis pas sûr de vouloir les croire.

4) je ne sais pas si je sais aimer
Ça, c’est vraiment compliqué. C’est très difficile de savoir si l’amour qu’on donne est vraiment désintéressé, complet, cohérent, intègre, divin.

Bon, en même temps, je me donne un maximum, alors ça doit faire l’affaire.

5) je ne sais pas comment finir ce billet

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Enseignement, Improvisation et créativité

L’art de la glande

Aujourd’hui, j’ai abattu un boulot monstre.

Bon, par contre, j’ai glandé la moitié de la semaine. Je n’avais pas « d’acouet », comme on dit par chez moi; aucune motivation; je procrastinais gaiement, en voyant la fin de mes vacances arriver avec insouciance. J’avais fait plein de projets avant Noël, mais j’ai préféré regarder quelques beaux films et achever quelques bons livres.

Avant, dans des situations pareilles, je culpabilisais à mort. Et puis, un beau soir de désespoir, je suis tombé sur un paragraphe salvateur tracé par la plume de Brenda Ueland, dans son remarquable « If you want to write » (Graywolf Press, 1938). C’est page 37, et ça vous donne un élan prodigieux pour le restant de la semaine:

« […] what you write today is the result of some span of idling yesterday, some fairly long period of protection from talking and busyness. » (je souligne)

(et je traduis du mieux que je peux:) « ce que vous écrivez aujourd’hui est le résultat de la glande d’hier, un moment où vous vous êtes provisoirement arrêté de parler et de vous agiter. »

Tibert se prépare à produire un chef-d’oeuvre, demain

Mon prof de trompette me disait toujours, au début d’exercices particulièrement astreignants et « nouveaux » pour moi: « Ce que tu vas faire, c’est pratiquer ces exercices pendant cinq minutes, mais vraiment calmement, et vraiment correctement, sans forcer, sans te crisper. Ensuite, tu vas te reposer pendant dix minutes. Vraiment. Prends un café, lis une bédé, va te promener un moment. Après ces dix minutes, reviens sur le même exercice. Tu sentiras que tu auras progressé. Parce que tes lèvres auront continué à « travailler » pendant que tu faisais autre chose. »

C’est drôle, parce que mon vénéré prof de trompette avait déjà compris tout seul ce que les psychologues de l’apprentissage ont mis des années à démontrer: le rôle positif que jouent le repos, le rêve et le jeu sur l’acquisition de nouvelles connaissances. Autrement dit, la glande nous aide à mieux travailler!

Quand le Narrateur de À la Recherche du Temps Perdu veut s’engager dans son premier « travail » littéraire, il est terrassé par la procrastrination. Je me risque à citer un trop maigre extrait de ses tentatives de justifications (dont la totalité s’étale tout de même sur une bonne page et demi), que tous les cancres respectables se devraient de copier-coller sur leurs justificatifs de devoirs non faits (I, p.569):

« Si j’avais été moins décidé à me mettre définitvement au travail j’aurais peut-être fait un effort pour commencer tout de suite. Mais puisque ma résolution était formelle, et qu’avant vingt-quatre heures, dans les cadres vides de la journée du lendemain où tout se plaçait si bien parce que je n’y étais pas encore, mes bonnes dispositions se réaliseraient aisément, il valait mieux ne pas choisir un soir où j’étais mal disposé pour un début auquel les jours suivants, hélas! ne devaient pas se montrer plus propices. Mais j’étais raisonnable. De la part de ce qui avait attendu des années il eût été puéril de ne pas supporter un retard de trois jours. » (je souligne)

Nous sommes donc tous faibles et lâches devant le travail; et c’est tant mieux pour nos neurones et synapses. Glandouillons aujourd’hui, pour mieux trouver l’illumination demain!

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Enseignement

L’art de rester à sa place

L’avantage à travailler dans l’enseignement, c’est que vous devenez très vite le centre des conversations. L’inconvénient, c’est que tout le monde à des conseils à vous donner.

C’est bien normal: tout le monde est allé à l’école. Tout le monde a le souvenir du tableau noir, des cartes de géographie en couleurs et des petits billets pliés qui circulait au fond de la classe jusqu’à votre blonde dulcinée. Tout le monde a le souvenir de ses professeurs, de ceux qu’on aimait, de ceux avec lesquels on pouvait tricher, et de ceux dont on s’est inspiré pour devenir des adultes convenables.

Le problème, c’est que ce bagage de souvenirs plus ou moins positifs de l’école nous donne l’impression de nous y connaître en éducation. C’est comme si vous prétendiez connaître le job d’un ouvrier par votre seule présence dans l’usine. C’est comme si vous vous imaginiez savoir conduire un bus en étant simple passager. Alors c’est bien simple, les anciens élèves (c’est à dire les adultes) tendent à croire qu’ils feraient de bons profs. Ils vous assoment de leurs théories sur l’éducation.

Est-ce qu’il vous viendrait à l’idée de faire des remarques à votre plombier sur la manière d’installer une batterie de douche? « Oh, vous savez, j’ai lu sur internet que c’était bien mieux de mettre des tuyaux de 3 pouces et demi; et puis là, un coude en inox irait beaucoup mieux. »

Ou à votre médecin de famille: « Mon cher docteur Peinfeld, je me souviens bien de mes visites chez le docteur quand j’étais tout gamin: je préfère que vous utilisiez du bon Merfen(c) pour soigner mon Kévin; et puis vous me prescrirez un analgésique puissant pour la petite. »

J’imagine le mec répondre à son psychanalyste: « même si je peux comprendre que vous analysiez mes rêves de cette manière, je pense que vous devriez plus fouiller du côté de ma mère. J’ai lu dans Psychologie(s) que c’était souvent du côté de la mère qu’était le problème. Et puis Freud disait… »

La vérité, c’est que le métier d’enseignant, comme tous les autres, est un métier qui s’apprend. Et que malgré tous les conseils qu’on pourrait lui donner, on apprend pas à un singe à faire la grimace.

Tibert bâille

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Actualité

Saddam vs. Sardanapale

En 1827, Eugène Delacroix termine un grand tableau: quatre mètres sur cinq, le bougre. Il a choisi le sujet de « La Mort de Sardanapale« , probablement inspiré par un poème de Byron, qui présente le suicide du roi babylonien Sardanapale en compagnie de toute sa suite. D’après la légende, le souverain est épuisé par le siège de sa ville; pour ne rien laisser à ces chiens d’envahisseurs, il allume un gigantesque incendie dans la cité, réunit ses esclaves, ses favorites, puis déclenche un sanglant suicide collectif dans son palais.
Delacroix jette un drame sur la toile. Me voilà ému.

“La Mort de Sardanapale”, d’Eugène Delacroix, 1827, huile sur toile, Louvre.

Il y a moins d’une semaine, on pendait un dictateur. Incrédule, les internautes assistent à l’exécution d’un despote qui a laissé son pays à feu et à sang. Nous décryptons de misérables images prise sur un natel insignifiant, par une micro-caméra méprisable. Vidéo-vérité ou canular hollywoodien?

Plutôt qu’un beau tableau, on nous montre une bande d’encagoulés dans une cave, qui parlent une langue incompréhensible (où sont passés les sous-titrages?). L’éclairage est mal agencé, l’image tremble; le jeu des acteurs reste minimaliste, sans profondeur. Seul le rôle principal se dégage un peu du lot, un vieux moustachu qui réprime à peine son émotion. Encore que, pour un comédien rompu à l’art du mensonge, on pourrait attendre une performance plus flamboyante: que fait le metteur en scène? Donnez-nous du drame, donnez-nous du pathos, donnez-nous Shakespeare, Brecht et les autres, donnez-nous Eugène Delacroix!

Bref, tous les pixels du monde n’arriveront jamais à la cheville d’un peintre romantique.

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