Enseignement, Improvisation et créativité

Be what you teach

C’est vrai, je l’avoue, j’ai regardé la saison 2 de Desperate Housewives sur un DVD pirate. Okay, j’ai également un ou deux mégas de musique téléchargée illégalement sur mon ordinateur. Effectivement, ça m’est arrivé de demander à un pote de me pirater un film en VO sur eMule pour parfaire ma culture cinématographique. Mais jamais, au grand jamais, je n’ai révélé ça dans une salle de classe.

Tibert, un cat-model librement téléchargeable et utilisable à des fins pédagogiques

En cours de didactique de l’anglais, on a récemment travaillé sur des chansons et des vidéoclips. Pour beaucoup, l’Internet se profilait comme une source bienvenue (et gratuite) de matériel pédagogique. Oui mais voilà, c’est illégal, ont dit les uns. D’accord, mais c’est à visée pédagogique, on rétorqué les autres. Ah-ah, d’accord, mais quel genre de valeurs on veut véhiculer si on montre même pas l’exemple, ont répété les uns.

Et je dois bien leur donner raison: un enseignant ne vole pas sur le Net, voilà tout. Ou en tout cas, il n’utilise pas le produit de ses larcins comme support de cours.

Avec certains de mes collègues, j’ai même dû argumenter avec un peu plus d’acharnement (j’avais la bave aux lèvres, à force), et voilà ce que je défendais: nous devons être ce que nous enseignons. Si nous voulons communiquer une certaine idée de l’éthique, alors nous devons nous montrer irréprochable, au moins sur le plan de l’école. Une nana m’a répliqué qu’on pouvait paraître. Ha-ha, je lui ai répondu. Si on ne fait que paraître irréprochable, les élèves vont nous prendre en défaut. Et plus dure sera la chute.

J’ai la chance d’avoir trouvé plusieurs échos dans ma littérature préférée; j’avais déjà lu l’histoire suivante dans un bouquin de pédagogie, et le texte se trouve à plusieurs endroits sur le Ouèbe.

Une mère et son fils font un long voyage pour rencontrer le Mahatma Gandhi. Le chemin est long et pénible, et la mère a bien des raisons de se plaindre. Quand elle rencontre enfin le maître, elle le supplie de résoudre un problème qui la torture depuis des années: « Dis à mon fils d’arrêter de manger du sucre! » Gandhi prend le temps de réfléchir, puis lui dit après un moment: « D’accord, reviens avec lui dans deux semaines. »

Deux semaines plus tard, les voici de retour comme prévu. La mère et son fils ont accompli une nouvelle fois le même voyage pénible. Leurs corps sont fourbus, leur âme est impatiente. De nouveau, la mère présente son fils à de Gandhi. Calmement, celui-ci regarde le jeune homme et lui dit: « Arrête de manger du sucre. »

Étonnée, la femme lui dit: « Pourquoi m’as-tu demandée de revenir dans deux semaines? Tu aurais pu lui dire cela la première fois où je suis venue. »

Gandhi lui répond: « Il y a deux semaines, moi aussi, je mangeais du sucre. »

Et le mot de la faim (!) pour mon père spirituel Keith Johnstone:

If you’re going to teach spontaneity, you’ll have to become spontaneous yourself.

With a couple of exceptions, my teachers thought that the incentive should come from us, but the incentive has to be generated, or increased by the attitude of teacher. If you’re teaching mantras you have to be serious and « stable », and to make the students feel « awe ». If you’re teaching clowning you might have to be lunatic. It’s never enough just to explain the games carefully and correctly, and then – if the students are unenthused – wish that you had better students.

(KJ, Impro for Storytellers, Faber & Faber, London, 1999, p. 54)

(ou autrement dit:)

Si vous voulez enseigner la spontanéité, vous devez être spontané vous-même.

À quelques exceptions près, tous mes professeurs pensaient que la motivation devait venir des élèves; mais la motivation doit bien être générée (ou améliorée) par l’attitude du maître. Si vous enseignez la méditation, vous devez être sérieux et « stable », et permettre aux étudiants d’accéder à la « transcendance ». Si vous faites un cours sur le clown, vous feriez mieux d’être lunatique à un certain point. Pour être prof d’impro, ça ne suffit pas d’expliquer les jeux clairement et simplement, en souhaitant – si le groupe est peu motivé – d’avoir des « meilleurs élèves » la prochaine fois.

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Prendre pour apprendre. Puis trier.

Mes élèves me contredisent, ceci est un fait. Que ce soit dans un cours d’impro, une leçon d’histoire littéraire, pendant une explication de texte ou à l’occasion d’une digression philosophique, il y en a toujours un pour commencer à dire « ouais, mais… » et partir dans une explication baveuse qui vise à démontrer mon tort sur le sujet.

Alors c’est vrai, j’ai souvent tort. C’est plus rare que je le reconnaisse, mais j’ai souvent tort. Mais il y a quand même des fois où j’ai raison, et je déteste gracieusement qu’on commence à me contredire lorsque a) j’ai raison b) je sais que j’ai raison c) ils savent que j’ai raison, mais ils pensent qu’il y a des cas particuliers qui devraient me rendre moins péremptoire.

Tibert surpris en plein exercice de karaté

En général, dans un cours de français, j’ai tendance à encourager l’esprit critique de mes élèves, d’accord avec ça. C’est même dans les compétences à leur enseigner, donc je me vexerai jamais si mon délire sur un poème de Lamartine ne rencontre pas l’enthousiasme voulu, mais plutôt une levée de boucliers: « Ouais mais monsieur, votre parallèle entre le lac et l’horizon, tout ça pour dire que le mec contemple son avenir avec appréhension, ça veut rien dire! »

Pas de problème, j’encaisse.

Mais quand il s’agit d’impro, j’ai un peu plus de peine. Vous allez me dire que c’est une « science » encore moins exacte que l’interprétation littéraire, et vous aurez raison. Mais ce qui me chagrine, c’est que l’impro est justement une discipline où il faut entrer dans une logique, aussi mauvaise soit-elle, pour pouvoir ensuite se l’approprier, et l’éprouver dans les situations pratiques.

Je suis pas le seul à le dire; c’est ce que raconte en substance le billet de Jill Bernard, une improvisatrice déjà chevronnée, à propos des enseignements qu’on pouvait recevoir en atelier:

When you’re attending a workshop, the most important thing is to pretend, for the two hours or whatever, that this guy or gal is right. Yes, yes, you’re right, whatever wacky idea you’re espousing, I’ll let you be my guru, my guide, and suspend judgement. It seems obvious to apply « yes and » in a workshop situation, but I’ve seen students fight instructors all the time. There’s nothing wrong with questioning an instructor, mind you. That’s to be encouraged. I can’t teach people who won’t tell me what they’re thinking about. There’s a distinct difference, though, between engaging in a discussion and resisting ideas. Step into the river and float along for the ride.

… que je traduis à peu près comme ça:

Quand vous participez à un atelier, c’est très important de faire semblant, pour une heure ou deux, que le gars (ou la garce) qui donne le cours possède la vérité. Oui, ouiiii, IL a raison, même si SES idées me paraissent farfelues, je LE laisse être mon gourou, mon guide: je suspends mon jugement.
Ce comportement semble logique dans une attitude de « oui, et… » chère à l’impro, mais j’ai vu beaucoup de participants contredire l’enseignant pendant tout l’atelier. J’ai aucun problème avec le fait de poser des questions à l’animateur, hein: c’est même à encourager. Je suis même incapable d’enseigner aux gens qui ne me disent pas à quoi ils pensent. Mais il y a une différence de taille entre l’élève qui engage la discussion et celui qui résiste aux nouvelles idées. Plongez dans la rivière et laissez-vous entraîner par le courant!

En karaté (et dans certains autres arts), l’étude approfondie d’exercices très rigides et codifiés (les katas) suit une logique d’apprentissage qui me semble plutôt respectable. Le processus se déroule en trois phases, le Shu, le Ha et le Ri.

Le Shu, c’est le fait de vouloir reproduire à la perfection le geste du maître.

Le Ha, c’est briser le moule, comprendre la logique du geste et le déconstruire pour mieux le comprendre.

Le Ri, c’est cheminer vers la maîtrise, la liberté: trouver sa propre voie, son propre geste.

Je souhaite donc à mes futurs élèves de réprimer leur envie de tout contredire. Il y a du bon grain et de l’ivraie, mais on ne peut pas les trier sans avoir d’abord tout pris entre ses mains.

EDIT (21 avril 2026) après avoir écouté le podcast de Twyla Tharp chez Huberman Lab : « Before thinking outside of the box, you must have a box. »

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Conférence de la paix dans le monde

L’information qui suit est la traduction d’une brève parue sur le site du New York Times; elle a été relayé par de nombreux e-médias américains, mais elle semble être passée inaperçue Outre-Atlantique:

En début d’une séance plénière, le secrétaire général de l’ONU Kofi Annan a annoncé qu’une conférence allait être mise sur pied avant la fin du mois, pour faire se rencontrer les différents chefs d’États impliqués dans la guerre en Irak. Cette « table ronde » aurait pour but de favoriser un retour au dialogue entre les nations engagées dans le conflit au Moyen-Orient. « Tous les représentants des pays concernés ont répondu par l’affirmative, » a déclaré le secrétaire général. « Nous pensons qu’il s’agit d’un grand pas en avant pour le retour à la paix dans le monde. Il y a même des pays qui ne sont pas invités à la rencontre qui se sont manifestés! »

De son côté, l’organisation centrale du terrorisme mondial (OCTM) a déclaré vouloir se joindre à la rencontre, pour « aplanir les différends qui nous animent ». À cette nouvelle, les autorités internationales ont réagi avec enthousiasme: « C’est un signe, » déclarait Tony Blair ce matin. « Cette rencontre est loin d’être une nouvelle Yalta: ce n’est pas d’un partage du monde qu’il s’agit, mais d’un partage d’idée. » Face à cet engouement planétaire, de nombreux spécialistes en politique internationale ont commenté une « volonté de revenir à la raison, un désir de paix. »

Dans la foulée, le pape a annoncé sa participation, et a déclaré que finalement, il était pour la capote.

Entraînés dans le même mouvement de prise de conscience, le Sénat Américain a proclamé un « retour à une économie davantage centrée sur l’Homme, sur la Nature et sur la Mesure de Toute Chose. »

Désormais, ce mouvement pour la paix est devenu mondial :

Plusieurs fabricants d’armements ont annoncé leur reconversion en fermes biologiques.

MacDonald’s International projette de déposer son bilan en reversant ses biens à GreenPeace.

Les Gédéons distribueront désormais Les Pensées de Pascal plutôt que des Bibles dans les hôtels.

… et Jésus a annoncé son retour pour 2011.

Plus d’information sur le site officiel rassemblant les conséquences de cette nouvelle.

Tibert montre les dents

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Loi de Hofstadter

Pour ceux qui se demandent pourquoi mes publications se raréfient, voici la loi de Hofstadter:

« Ça prend toujours plus de temps qu’on ne le pense, même en tenant compte de la loi de Hofstadter. »

Et, oui, je pensais aussi que ce billet ne me prendrait qu’une minute à écrire.

Tibert, un exemple de bonheur

(…et je parie qu’à la base, vous ne vouliez perdre que « quelques minutes » sur Internet)

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Dans la tête d’une hôtesse du salon de l’Auto

Ma soeur m’avait bien dit, tu verras frangiiine, tu te feras maaater, c’est tous des cochons ces cliiients – elle appuie les mots pour me mettre la honte – en plus, t’aime pas ces voaaatures, c’est de la mécanique, une fille ça s’intéresse pas à la mécaaaanique, Stéphaniiiie, redescend sur teeeerre.

Tibert pose, sur un canapé de la gamme IKEA

Je m’en fiche, je suis quand même venue. Une invitation du Search Marketing Manager de BMW, ça se refuse pas. Muriel croit que c’est pour booster ma carrière de star. La gourde! Elle comprend pas que je fais du théâtre parce que j’aime Molière, Tchekhov et Pagnol; je tiens pas à finir James Bond Girl, moi madame. Le cinéma, c’est juste bon pour les Lauriane Gilliéron qui se gavent d’un crash course pour richetots à l’Actor’s Studio. Non! Moi, je veux faire du vrai théâtre avec des vrais rôles, crever de faim pendant six mois à Paris, cachetonner dans des rôles obscurs de servantes anorexiques. Je veux manger de la vache enragée, moi!

D’ailleurs, ça me fait penser que j’ai skippé le dîner. Je me sens drôle et mon ventre fait des gargouillis. Pas très glamour, pour présenter le dernier diesel VX3.

Bof, de toute façon ils regardent mes jambes, les clients. Ils défilent un moment devant le stand, me jaugent de haut en bas, et s’arrêtent en bas: 130 balles d’épilation au laser, ça les vaut, mes gaillards! Et puis ils sont trop drôles, ces visiteurs: juste avant, un petit mari qui passait avec sa grosse femme; il fait semblant de regarder l’étiquette du prix. Ha! Il matait l’échancrure de ma robe, ouais. Son épouse l’empoigne par le col et l’entraîne vers le stand des 4×4.

Un autre mec, il s’est arrêté deux minutes, il est resté là, pensif. On voyait qu’il réfléchissait VRAIMENT à quelque chose. Tout à coup, son visage s’illumine, et il me pose une question. Moi comme une tarte, je m’apprête à lui répondre, mais il s’avançait comme un poulpe en zieutant mon décolleté. Ni une, ni deux, j’appelle Vincent, du stand technique. Le mec repart un peu déçu (Vincent, c’est un grand sec tout brun et tout moustachu, il pue du goulot, c’est infect; je crois qu’il est accro au stand de spécialités thaï de la cafét’, le bougre.)

Ma soeur, pendant ce temps, elle scrute les résultats aux votations. Elle a des ambitions politiques, un peu gaucho, un peu féministe sur les bords, alors sa frangine qui fait hôtesse au salon de l’auto, je comprends que ça la minait. En plus, jeudi c’était la journée de la femme, alors elle me trouvait pas franchement progressiste avec mon job de femme-objet.

Elle pense que je vaux mieux, avec ma licence de philo juste en poche. Mais qu’est-ce qu’elle croit au juste? Que c’est plus respectable pour une fille de faire des théories sur Socrate que de parler de l’embrayage du dernier break Volvo? Que c’est se prostituer que de se mettre en pâture devant vingt paires d’yeux et un gros tas de feraille? Mais frangine, je découvre le fond de l’âme humaine! Les passions et les perversions réunies au salon de l’Auto.

Et puis de toute façon, une licence de philo… Même à l’examen oral, l’expert me matait.

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Et pour quelques calories de plus

Si le film est bien, c’est un supplice. S’il est franchement nul, c’est un soulagement: je veux bien sûr parler de l’entracte au cinéma. Et avec l’entracte, la glace qui va avec.

Tibert au cinéma

Tout d’abord, il y a les préliminaires: se dé-vautrer, ressortir des plis du fauteuil qui nous avait englouti, se débarasser négligemment des crampes qui nous torturaient sans le savoir. Étirer ses jambes, reprendre contact avec la réalité (tu veux quelque chose à boire, ma chérie?) se laisser happer par le rythme de la musique d’ambiance, généralement en parfait décalage avec le reste du film. On a parfois droit à Que je t’aime de Johnny Hallyday au beau milieu d’un film de guerre.

Ensuite, le moment tant redouté de l’achat: on hésite entre le cornet fraise, on se décide pour le chocolat, et puis finalement non, c’est le caramel qui l’emporte. Whôa et puis zut, ce truc aux amandes serait pas mal non plus. Ce sera le truc aux amandes (en plus, il y a du caramel avec).

L’acte charnel peut commencer: on déchire avidement le papier d’emballage, on décalotte subtilement la gourmandise, et le reste s’effectue avec la bouche. Les enfants, tournez les yeux, circulez-y-a-rien-à-voir, c’est réservé aux adultes, la glace du cinéma.

Le film reprend en essayant vainement de construire une atmosphère, mais la salle obscure ne produit que des schlips-schlops de succion langoureuse, vanille-fraise, caramel-chocolat, amandes-poulet. Le drame! Tandis que Kazan, Kubrick et Klapisch tentent de nous intéresser, nous nous passionnons pour le travail des dents, des lèvres et de la langue sur la crème glacée onctueuse à trois francs cinquante la bouchée.

Rhâ, qu’il est dur le métier de cinéaste, face à la concurrence déloyale de la glace à l’entracte!

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Improvisation et créativité

L’art de la choucroute

Entendu dans le bus, aujourd’hui:

« Whâ, tu sais, la Cantatrice Chauve, le texte de ouf’, quand il y a des répliques dans tous les sens, moi aussi j’aurais pu l’écrire, ce bouquin. Ionesco, c’est de l’arnaque.« 

Tibert, satisfait du travail bien fait

Nous avons tous déjà commis une phrase de ce genre. Devant une toile de peinture abstraite où se cherchent deux carrés d’un rouge et vert uniforme de fond blanc, nous l’avons dit. Devant une sculpture d’art brut constituée de deux pneus vaguement jetés sur un gros coussin, avec pour titre « le mariage des géants », nous l’avons dit. Devant des boîtes de conserve étiquetées « Merda d’artista », nous l’avons dit. Nous aurions pu faire la même chose.

Mais la vérité, c’est que nous ne l’avons pas fait.

Ce qui différencie les génies du reste du monde, c’est la faculté de faire les choses, la capacité à passer à l’action. L’audace artistique, voilà le chemin de la création. L’avenir appartient aux génies qui se sortent les pouces du culturellement admis.

Voilà qui est fascinant dans l’improvisation théâtrale: le public accède en même temps au moment de la création et au moment de la production finale. Tout est simultané. C’est un peu comme Molière s’invitant à votre table; ou Beckett confiant ses états d’âme en direct. Les spectateurs touchent à une portion intime du comédien-improvisateur: ils le voient réfléchir, hésiter, créer. Il y a même des moments où l’improvisateur ne produit qu’un brouillon qui mériterait bien des améliorations. Le public assiste alors aux efforts désespérés du créateur pédalant dans la choucroute.

Mais là encore, l’impro reste intéressante. Quoi de plus jouissif que de voir pédaler quelqu’un dans la choucroute, je vous le demande?

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Gelée royale

Moi: Allô?
Elle: Bonjour monsieur, je représente la maison « Nature et Joie », et j’aimerais vous parler de nos produits quelques instants, puis-je vous poser une question monsieur, monsieur est-ce que vous avez déjà entendu parler de la gelée royale, monsieur?
Moi: Ouais, c’est un truc avec les abeilles.
Elle: Oui, monsieur, parfaitement, notre maison « Nature et Joie » fournit des produits cent-pour-cent naturels, et la gelée royale monsieur est la nourriture exclusivement réservée à la reine de la ruche, pour votre information monsieur.
Moi: Ben ouais, je savais bien que c’était un truc comme ça.
Elle: Ha ha hi ha, oui monsieur, et puis-je savoir, monsieur, si vous êtes en bonne santé, monsieur?
Moi: Je suis en TRÈS bonne santé, madame.
Elle: Ha ha ha oui, c’est très bien monsieur, je vous félicite monsieur, et comment faites-vous pour être en bonne santé, est-ce que vous faites du sport monsieur?
Moi: Ouais, je fais du vélo et de la natation. Je suis en super-forme.
Elle: Ha oui, très bien monsieur, c’est très bien de faire du sport, en plus donc la natation, ça améliore considérablement la circulation sanguine et c’est très bien pour les muscles et le coeur et monsieur, est-ce que je peux vous demander si vous prenez des compléments alimentaires comme des vitamines par exemple, monsieur.
Moi: Nan, je mange équilibré, des fruits, des légumes, tout ça.
Elle: Eh bien c’est très bien monsieur, on sent que vous êtes quelqu’un qui fait attention à sa santé, monsieur.
Moi: Je suis en très bonne santé, madame. Je suis en pleine forme. Ha ha.
Elle: Ha ha, oui, on entend que vous êtes en pleine forme, eh bien moi j’aimerais vous parler de notre gelée royale, qui peut se prendre en cure, deux fois par année, et qui peut être pris comme complément à une alimentation saine, monsieur, la gelée royale a des effets bénéfiques sur la circulation des énergies et la tension artérielle, monsieur.
Moi: Oui, mais je vous ai dit que j’étais en bonne santé.
Elle: Ha oui monsieur, mais comme on dit, mieux vaut prévenir que guérir, monsieur, et la gelée royale peut se prendre en cure, moi-même j’en prends trois fois par année, et je me porte très bien.
Moi: D’accord, je suis très content pour vous, mais moi ai rien à guérir, et je préviens les maladies en mangeant sainement, voilà.
Elle: Vous avez raison, monsieur, mais…
Moi: Mais quoi? Vous êtes incroyable, vous voudriez que j’achète quelque chose rien pour me prémunir des risques de tomber malade? Vous voulez que je contrôle tous les risques de ma vie, c’est ça? En plus, avec votre gelée à la con, vous voulez me faire croire que je vais pas tomber malade, c’est ça? Vous voulez me vendre la garantie avec, hein? Relisez Huxley, bordel! La vie, la vraie vie, c’est la vie avec tous les risques que ça implique! J’ai envie d’avoir mal, j’ai envie d’avoir froid, d’avoir des frissons de fièvre dans le dos et des picotements dans les genoux, parce que je sais que c’est dans les périodes de souffrance que je sais comment c’est bien d’être en bonne santé, okay? C’est une loi universelle, bordel de merde, il faut sentir le froid pour apprécier le chaud, on vous apprend pas ça à l’école de télé-marketing? Hein? Il faut souffrir, madame! La vie, c’est la souffrance! Alors laissez-moi tomber malade si je veux, okay?

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Choses politiques

Mozart, et du café soluble

Je viens d’un petit village. Actuellement j’habite à la grande ville, mais à l’origine, je viens d’un petit village. Un petit village de six cents habitants, ou presque. Une bonne centaines de vaches en plus.

Tibert en face d’une sacrée incohérence

Dans les petits villages, il y a les sociétés de village. La fanfare. La gym. Le choeur d’hommes. Le choeur mixte. Le tir. Encore une combine pour boire des verres, elles disent. Et puis chaque année, il y a la soirée annuelle. C’est l’occasion de faire tourner la caisse, et puis ça fait vivre le village, ça permet de se mettre au courant des derniers ragots. Que le syndic trompe sa femme;  qu’elle ne le sait pas encore; qu’il ne pense pas lui dire; qu’elle le saura quand même un jour ou l’autre.

On cause, quoi.

Dans les soirées de village, il y a la première partie. La fanfare met son uniforme et joue ses meilleurs morceaux. Le choeur d’hommes fait un repas et sert ses meilleurs morceaux. Les dames de la gym nous font voir leur derniers morceaux. C’est la première partie.

Ensuite, normal, la deuxième partie. On a invité une autre société, on a fait venir un clown, un prestidigitateur, un comique-pétomane ou une troupe d’improvisateurs. On rigole. On se détend, et on continue à causer. Du syndic et de sa femme.

Entre les deux parties, il y a l’entracte. C’est quelque chose, l’entracte. On annonce quinze minutes, ça dure trois quart d’heure. Tout gamin, c’était la première fois que je comprenais que les adultes pouvaient mentir.

Pendant l’entracte, les jeunes de la société vendent la tombola. Des billets à un franc, qu’on déchire, qu’on déroule, pour tomber soit sur un « merci-d’avoir-joué » sarcastique, soit sur un numéro magique, derrière lequel se cache un lot incroyable. Les lots de la tombola, c’est toute une histoire: les membres de la société sont allés chercher des denrées chez les gens. Des paquets de pâtes, des conserves, des friandises, des bouteilles d’huile. Des services à thé, des pelles à gâteau, des pattes à marmites. Mais aussi des cédés de musique classique, des kits de pâte à modeler, des livres sur la cuisine au micro-ondes. Des trucs que les gens ont chez eux, qu’ils avaient trop honte de donner pendant les fêtes.

Du coup, pour ré-équilibrer la valeur des lots, le caissier de la société a fait des paquets avec les différentes choses: la boîte de cacao est dans un plat à salade, la poupée-Donald est attachée au family pack de ravioli, et Mozart est scotché à du café soluble.

Toute les contradictions du monde dans une tombola.

Parce que c’est ça, l’univers: un paquet de trucs incongrus qui se retrouvent associés on ne sait pas comment. Un gros mélange de tendances qui tirent à tort et à travers. On aime les symphonies de Beethoven parce qu’elles sont dissonantes à un moment donné. On aime les personnages de Shakespeare parce qu’ils ont toujours une petite incohérence. On aime nos femmes parce qu’elles nous tapent (quand même) parfois sur les nerfs.

L’univers, c’est beau parce que c’est pas cohérent.

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Choses politiques, Enseignement, Improvisation et créativité

Meilleur que moi

Lorsqu’on nous présente un idéal (Dieu / un génie artistique / la paix dans le monde), nous sommes souvent prompts à nous décourager. C’est trop dur, on dit. On va jamais pouvoir. Il reste trop de choses à faire. Et puis c’est les autres qui ont commencé, alors ils fouteront toujours tout par terre.

Une autre stratégie (celle des enfoirés d’idéalistes comme moi) consiste à se motiver: allons-y, mettons-nous au travail. Tendons vers cet idéal. Les autres vont bien finir par suivre.

Tibert, intéressé par une histoire d’en haut

Dans la vie, ça donne quelque chose comme une opposition pessimiste/optimiste, actif/passif, voyeur/acteur porno. En art, on trouve les couples critique/créateur, réactionnaire/créatif; en impro, on a le cabotin/le constructeur; en pédagogie, on a l’innéiste/le constructiviste, bon, okay, je pense que vous avez compris.

Pour moi, on peut y voir deux attitudes face à la vie: d’une part, ceux qui baissent les bras, qui sont fatalistes et qui pensent que la vie est un magma de douleurs et de souffrances, que l’ataraxie ne viendra jamais et que la coke, c’est pas mal. De l’autre côté, il y a ceux qui ont la foi: on peut toujours s’en sortir, on peut toujours changer les choses, il y a toujours quelque chose à faire.

Je me rappelle être sorti d’une salle de concert, un trompettiste avait donné un récital. Une technique grandiose, un talent inouï, le genre de truc qui vous fait des frissons que même si vous détestez la trompette, vous avez eu des frissons dans les organes génitaux. On sort, mon cousin et moi, et il me dit (il fait aussi de la trompette) :

« Woah, putain, un talent pareil, ça dégoûte. »

Moi, je lui répond:

« Non. Un talent pareil, ça fait envie de travailler. »

Dans la vie, on a toujours le choix: être découragé par ce qui est meilleur que nous; ou vouloir l’atteindre.

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