Choses politiques

Pensée en écalage

Ce week-end, j’étais tout absorbé dans mes soirées de fanfare. Sur deux soirs, on prépare des repas pour deux cents personnes, et j’ai participé à la préparation de cuisine. En compagnie de quelques autres fanfarons, j’écalais les oeufs (on peut dire peler les oeufs, mais c’est vachement moins frime; tandis que écaler, c’est le vrai mot: on peut dire écalage, écalons, ou alors que j’écalasse).

Mais je ne veux pas parler de linguistique, bordel.

Tibert, un autre de mes interlocuteurs que j’ennuie passablement

À côté de moi, il y avait un petit gugusse qui me disait qu’il avait une technique du tonnerre pour écaler les oeufs: il en cassait plusieurs, et il arrivait à distinguer ceux qui étaient « faciles » à écaler, et ceux qui l’étaient moins. Du coup, il n’écalait que les oeufs « faciles », tandis que les écaleurs amateurs comme moi, on se tapait les oeufs dont la coquille s’accroche au blanc, si bien que vous pelez non solum la coquille sed etiam les couches de blanc qui viennent avec. Pour un oeuf de bonne taille, vous en arrivez à une couille jaune d’une taille insignifiante qui va faire franchement ridicule dans la salade. Bon.

Alors moi je lui dis, ouais mais hé, si tu écales seulement les oeufs qui vont bien, tu vas plus vite, d’accord-okay, mais tu vas quand même devoir écaler les oeufs qui sont difficiles à la fin. Et là, l’illumination: j’avais touché à la sagesse universelle. Les gens préfèrent les petits plaisirs immédiats aux grands labeurs, promesses de réconfort. Enthousiasmé, je lui dis, ouais, alors si tu écales d’abord les faciles, tu vas finir par les difficiles et tu vas rester sur un méchant souvenir; tu vois, mec, tu devrais commencer par les problèmes difficiles et tu aurais la satisfaction d’avoir des récompenses facile après.

Les autres m’ont dit de fermer ma gueule de philosophe au rabais, vu qu’on avait encore une bonne centaine d’oeufs à écaler et que j’avais intérêt à me grouiller.

Je m’en fous, j’aime bien ma théorie à la con.

Par défaut
Actualité, Choses politiques

La paix dans le monde

Hier, j’ai écrit un billet sur l’absence de neige, et il a neigé toute la soirée.

Aujourd’hui, je vais donc parler de la paix dans le monde.

L’idée de faire la paix dans le monde remonte à plusieurs années. Le messie Jésus, en 34 après lui-même, fut crucifié pour avoir défendu cette idée devant un parterre de palestiniens enthousiastes. Mais les juifs, à cette époque, pratiquaient encore le déicide. Pendant le week-end de Pâques, plutôt que de faire une fête de famille où tout le monde bâfrerait des lapins en chocolat et décorerait des oeufs de poule, quelques peine-à-jouir mal intentionnés décidèrent d’emmener le messie sur le Mont Golgotha (lieu du crâne) pour lui faire découvrir leur technique de bricolage hardcore.

Les siècles passèrent, mais personne n’oublia le jeune barbu qui avait prêché l’amour du prochain.

Tibert s’en lèche les couilles

D’autres barbus commencèrent à prêcher l’amour et la paix dans le monde, mais c’était souvent pour s’attirer les faveurs des jolies filles, et leur message était par conséquent beaucoup moins convaincant. Pendant ce temps, on écrivait la vie du premier barbu, en prenant soin de transmettre l’essence de son message, avec des libertés d’adaptation contraire à la plus évidente déontologie en matière d’interprétation littéraire.

On inventait des miracles magiques là où il n’y avait de toute évidence que des tours de passe-passe rhétoriques. Le barbu avait sans doute été guérisseur spécialisé, mais de là à le considérer comme le précurseur des médecines alternatives, il n’y avait qu’un pas que les plus téméraires des fidèles se pressèrent de franchir. On tâcha de rendre l’histoire du messie un peu plus dramatique, avec quelques grands méchants (Hérode, Satan), quelques scènes d’action bien senties (Jésus chasse les marchands du temple) et tout de même un peu de sexe (Jésus réconforte une prostituée).

Toujours est-il que les autres religions émergentes avaient de la peine à faire face à la montée du christianisme. Quelques schismes plus tard, ces mécréants trouvèrent pourtant la solution à tous leur problèmes. Après plusieurs présentations PowerPoint et quelques brainstormings fumeux, un groupe de travail fut en mesure de définir en détail le concept de guerre de religion.

La guerre de religion se basait sur un paradoxe tout simple: faire la guerre en prônant l’amour. À partir de là, tout était permis aux croisés de toutes les religions, qui guerroyaient sans arrêt pour leur Vérité, leur Dieu, leur Église, ou, pourquoi pas, leur Gâteau Aux Pommes, puisque les linguistes de l’époque s’étaient mis d’accord pour dire que les grandes idées allaient prendre une majuscule.

Je constate que j’ai échoué à parler de la paix dans le monde.

La prochaine fois, je vous parlerai de ma recette de Gâteau Aux Pommes.

Par défaut
Actualité

Canon à neige

Cette année, il n’y a pas de neige.

Les médias interrogent les spécialistes. Les spécialistes expliquent que la hausse des températures est probablement liée au réchauffement climatique. Alors les médias accusent les responsables du réchauffement climatique. Mais ceux-ci sont en vacances. Ils se sont envolés pour les Émirats Arabes, où ils skient en profitant des pistes couvertes.

Hiver 2005…

Alors les médias questionnent les politiques. Mais qu’allez-vous faire, ils disent. Et les politiques pensent qu’il faut réagir. Nous allons prendre les mesures qui s’imposent, ils disent. Alors les médias donnent surtout la parole aux partis écologistes et ceux-ci se frottent les mains (pourtant, il ne fait pas froid puisqu’il n’y a pas de neige on a dit bon sang).

Alors les médias disent, les gens vont changer de comportement pour diminuer la tendance du réchauffement climatique. Dix conseils pour économiser le chauffage en page trois, ils disent. Mais sur la page quatre, on peut acheter un Hummer qui consomme quinze litres aux deux kilomètres, non j’exagère. Mais en fait j’exagère pas vraiment: les gens ne changent pas si facilement de comportement, rapport aux atrocités de 39-45 qui auraient dû changer notre comportement par rapport à la guerre, ha ha ha quelle sacrée pirouette argumentative.

Alors les médias disent aux directeurs des pistes de ski, mais comment allez-vous faire, bon dieu. Mais les directeurs des pistes de ski ont une solution toute prête, ils pompent de l’eau dans les lacs de montagne et la pulvérisent avec des canons à neige.

Une sacrée bonne idée pour résoudre les problèmes, les canons.

Par défaut
Actualité, Enseignement, Improvisation et créativité, Internet

La pédagogie en wiki

Dans les temps anciens, l’instituteur passait pour un maniaque solitaire qui préparait avec soin des polycopiés sentant bon l’alcool à brûler, et qui composait chaque soir de nouvelles fiches d’exercices à la lueur d’une lampe à huile, dans la morne poussière d’un triste établi. Ces temps sont révolus. Désormais, nos chers profs travaillent en réseau, échangent leurs séquences didactiques sur les plateformes peer-to-peer et mettent leurs démonstrations du théorème de Pythagore sur YouTube.

Tibert vu de haut

En formation pédagogique, on commence à nous proposer du matériel comprenant des fiches d’exercices « modifiable », on nous incite à former des « groupes de travail » et à partager nos meilleurs cours et méthodes d’apprentissages. En fait, nous sommes en train de vivre la révolution du wiki en pédagogie. Ce qui pourrait nous réjouir.

Si seulement nous y étions prêts.

Constat qui s’impose: les enseignants ne sont pas portés à échanger leurs idées. Chacun préfère réinventer la poudre dans son coin, jouer à l’apprenti-sorcier et garder ses meilleures recettes pour lui-même. Les rares groupes d’enseignants qui s’échangent des supports de cours sont peut-être les seuls à avoir compris la philosophie du wiki: « Je te montre mon travail, tu me corriges; tes corrections améliorent mon travail, qui devient NOTRE travail, et celui-ci devient meilleur. L’apport se fait dans les deux sens, et tout le monde est content. »

En improvisation théâtrale, nous intégrons assez rapidement le fait que nos idées seront traitées et acceptées par l’autre, puis modifiées et renvoyées vers nous sous une autre forme. Nous savons que nos idées ne nous appartiennent pas, qu’elles ne sont qu’une re-création à partir d’autres idées.

En improvisation, comme en pédagogie, nous devrions tendre à une certaine générosité créative.

Par défaut
Enseignement

Agriculture et enseignement

Après trois mois d’école pédagogique (HEP/IUFM), je suis déjà fâché contre mes futurs collègues. Depuis le début, j’entends les mêmes plaintes: à-quoi-ça-sert-tous-ces-concepts, de-toute-façon-dans-les-classes-ce-sera-différent, c’est-beaucoup-trop-théorique…

Ô que j’aime ce regard bienveillant face à la nouveauté.

Tibert s’en pourlèche les babines

Au risque de passer pour un naïf néophyte converti à la cause des « nouvelles pédagogies », je maintiendrai pendant encore une bonne douzaine de mois un intérêt marqué pour des concepts aussi bizarres que le socio-constructivisme, le métacognitivisme ou les facteurs motivationnels (liste non exhaustive). Certes, dans l’enseignement qu’on nous dispense, il y a bien quelques affabulations, quelques mythes et de nombreuses théories de sac-à-pain; mais de grâce, ne jetons pas l’élève avec l’eau du bain, parce que les savoirs « abstraits » qu’on nous inculque maintenant nous servirons plus tard, bien plus tard, lorsque nous nous serons frottés au terrain concret.

En parlant de terrain, ça me rappelle ces histoires de village, où des fils de paysans à peine sortis de l’école d’agriculture ramenaient de nouvelles conceptions sur la fertilisation des champs à la maison. Bien souvent, leur paternel avait encore la maîtrise du domaine et se gardait bien d’appliquer ces nouvelles « théories »… Entre un vieux paysan qui refuse d’utiliser un engrais révolutionnaire et un enseignant qui reste sourd aux dernières découvertes en matière de méthodes d’apprentissage, c’est kif-kif bourricot: les deux restent des ânes.

Mais si mes éminents collègues sont un tant soit peu tête de mules, c’est parce qu’ils aimeraient qu’on leur donne des recettes, des tours de main, des marches à suivre; ils voudraient des outils prêts-à-l’emploi, des méthodes prémachées avec lesquelles ils débarqueraient dans une classe en « sachant enseigner ». Donnez-nous de la pédagogie en fast-food !

Probable danger : après plusieurs années, même les meilleures méthodes s’émoussent. Il s’agit de remettre l’ouvrage sur le métier, et de ré-inventer son enseignement. C’est là que les « théories » deviennent intéressantes, pour l’analyse de sa pratique et l’échafaudage de nouvelles solutions. Donne une méthode à un maître, et il enseignera une année; apprends-lui à construire des méthodes, et il enseignera toute sa vie.

Par défaut
Actualité, Improvisation et créativité

Comment éviter de se faire casser la gueule dans la rue

Ces derniers temps, les médias montent en épingle la violence urbaine; Yverdon-les-Bains et Lausanne sont les pôles vaudois des incivilités juvéniles, avec des situations qu’on avait plutôt l’habitude de voir cantonnées aux blockbusters hollywoodiens: guerre des gangs, passage à tabac, tournante dans les caves, sévices sur des chats castrés, etc.

Je ne cherche pas à tout prix à démontrer l’utilité de l’improvisation théâtrale dans la vie de tous les jours, mais quand une excuse me tombe sous la main, je suis enchanté de pouvoir faire le lien entre un exercice d’acteur et son application réelle. Démonstration, avec le travail sur les statuts (cf. Johnstone, Impro et Impro for Storytellers).

Tibert à l’attaque des idées reçues (aucun rat n’a été blessé pendant la prise de vue)

Principe essentiel: l’homme est un animal comme tous les autres, et c’est donc la loi de la jungle qui s’applique. Par exemple, que fait un coyote californien quand il est poursuivi par un grizzly ? Il fait le mort, tout simplement. Par conséquent, si vous êtes menacé par un Léopold en blouson qui a sorti son cran d’arrêt, retenez votre respiration. Ensuite, évitez de lui balancer des « qu’est-ce’tu m’cherches, sale racaille, dégage » du haut de votre mètre-soixante. D’ailleurs, soit dit en passant, ne dites pas « racaille », mais bien plutôt « kaïra », c’est bien plus hype.

Évitez donc de faire des vagues, et concentrez-vous sur votre personnage de serviteur inoffensif, qui ne cherche même plus le conflit. Quelques « trucs » peuvent vous aider à passer inaperçu: rentrer la tête dans les épaules, faire des petits pas, courber généreusement l’échine, regarder à terre, fuir les contacts visuels, paraître mal à l’aise. Siffler distraitement le cantique suisse n’est pas une bonne idée.

Dans le cas où, malgré toutes ces précautions, un loubard vous aborde, ne perdez pas votre sang-froid: fuyez son regard à tout prix, bredouillez quelques excuses en mauvais français et partez en courant. Si votre bourreau vous prend en chasse, vous ne pouvez plus faire demi-tour: tâchez donc de courir en direction de la clinique la plus proche afin de faciliter le travail des ambulanciers (qui ont déjà fort à faire avec leurs horaires irréguliers). Mais puisqu’il est probable que votre poursuivant soit armé, adoptez une course « ras-terre » qui vous permettra d’éviter les premières balles. En outre, cette position vous permettra de signaler à votre agresseur que vous lui faites allégeance, rituel d’apaisement classique chez tous les animaux.

Finalement, le mot d’ordre est: paraître insignifiant. Vous devez vous efforcer d’élever votre agresseur au-dessus de vous. Vous devez lui faire sentir que vous « n’en valez pas la peine. »

Tout être humain souhaite créer; le loisir de la « kaïra » des villes, c’est détruire, ce qui pour eux devient acte de création (ne me demandez pas la logique de leur raisonnement). Or, si vous jouez la carte du profil bas, vous n’attirerez rien d’autre que la compassion des gens qui voient en vous une sous-merde. Et personne ne viendra vous taper dessus, parce que les gens savent que taper dans la merde, ça éclabousse.

Par défaut
Choses politiques

Éloge du massage capillaire

Chez le coiffeur, j’ai l’impression d’être au musée. Il y a plein de miroirs partout. Du coup, je vois la douzaine de nymphettes sous tous les angles imaginables. Je dis « nymphettes », parce que le patron de mon salon habituel a un faible pour les playmates aux formes refaites et les bimbos aux courbes parfaites.

Les miroirs, donc, se répondent les uns aux autres en un dédale kaléidoscopique dans lequel je perds volontiers mon regard. Ma coiffeuse attitrée apparaît comme un langoureux Picasso, une peinture cubiste qui m’apparaît éclatée en plusieurs morceaux: ici un oeil, là un sein; là-bas une fesse, et là l’autre sein. Miam. Je rougis.

Rhâaaaa Lovely

Un rendez-vous chez le coiffeur est un moment particulier. Provisoirement installés dans un confortable fauteuil, nous avons l’occasion de nous admirer pendant dix bonnes minutes. Au début, ça peut mettre mal à l’aise. Je n’ai rien contre le fait de m’admirer, mais j’aimerais pouvoir m’admirer dans l’intimité. Et généralement, je remarque (en m’admirant) que d’autres personnes m’admirent m’admirer. Et ça me fait rougir. Et je me vois rougir. Alors je réfléchis au meilleur moyen d’évacuer ma honte, et je me vois réfléchir. Dans un miroir. Un comble.

Mais le meilleur moment reste à venir. Passé les premières minutes d’attente stérile, je peux me diriger vers les baignoires-à-têtes. Je me love avec plaisir dans ces confortables bizarreries sanitaires. Je me laisse mouiller les cheveux. Et je sais que le meilleur moment de ma journée vient de commencer. Mon massage capillaire.

Tout d’abord, je sens ses mains. Je ne vois jamais l’apprentie qui me lave les cheveux. Cela confère à cet épisode un mystère très sensuel: je m’abandonne sous des doigts dont je ne sais pas à quels bras ils sont rattachés. Je me laisse faire. Les doigts délacent les mèches mouillées de mes cheveux. Une voix absente me demande « ça va la température? » en n’espérant même plus une réponse qui ne viendra pas. Je suis parti. Parti dans ces doigts qui cherchent ma nuque, lissant le derrière de mes oreilles, enrobant leur lobe, redescendant sur mes cervicales, ranimant mon front et empaumant ma tête. Je frémis.

Ensuite, rinçage.

Puis crème.

Rhâaa. Crème.

L’odeur (réglisse?) m’envahit les narines, pendant que les doigts font leur deuxième entrée. Ils glissent (re-glissent?) en faisant plusieurs tours sur mes deux hémisphères, pour calmer ma peau, masser mon cuir et nourrir mes cheveux. Les doigts me pénètrent. Bonheur. Je me laisse pénétrer. Les mains me serrent, me forcent, me caressent, me frustrent, me soulèvent, me relâchent et me libèrent tout à la fois. Les doigts me prennent, me frottent, me massent, me font mousser; ils m’émoussent, ils s’imiscent, ils s’amassent autour de moi. Ma tête flotte. Je n’entends plus rien. Je m’abandonne.

Ensuite, rinçage.

Puis re-crème.

Puis rinçage, et la demoiselle me dit de passer à côté pour la coupe. Après, c’est moins amusant. De toute façon, je serai bien incapable de recommencer. Je suis vidé. Rhâaa.

Par défaut
Improvisation et créativité

Un rire vaut mieux que deux-tu-l’auras

Desperate Housewives est en train de devenir ma série préférée… Non seulement, c’est drôle, émouvant, moderne, léché, excitant et bien joué, mais c’est surtout très bien construit: amitié, amour, haine, sexe, crime, horreur; tout Shakespeare en 40 minutes! Je doute que le succès de la série soit dû – comme certains analystes le prétendent – au fait que nous nous « reconnaissions » dans les personnages caricaturaux de Wisteria Lane. Autant affirmer que nous nous « reconnaissons » dans Hamlet, Roméo et Juliette, quand nous en arrivons à pleurer et rire des drames de Shakespeare.

Tibert, intéressé par une histoire d’en haut

Or, je pense plutôt que ce soit justement le drame lui-même qui nous intéresse. La trame. L’histoire. Le suspense. Bree, Susan, Lynette et Gabrielle sont certes attachantes, mais c’est surtout ce qui pourrait leur arriver qui nous intéresse, bien plus que le fait qu’elles pourraient nous ressembler à un quelconque degré. Et dans cet ordre d’idée, j’aimerais montrer que c’est la structure de l’histoire – ses éclats et rebondissements – qui est le plus susceptible d’intéresser les spectateurs. Dans le cadre de notre pratique d’improvisation théâtrale, nous devons donc nous efforcer de soigner tout particulièrement la narration et la théâtralisation de nos scènes.

Je dois souvent me justifier (par rapport à mes amis, élèves et collègues improvisateurs) sur le style d’improvisation « construite » que je défends. Je reprends ici Dan Diggles (Improv for Actors, Allworth Press, NY, 2004, p. 9):

« I make a distinction between two kinds of improv: gag improv and narrative improv. Most people are intimidated by improv because most of the improvisation they are familiar with is gag improv: two stand-up comedians trying to top each other. This can be an exciting art form in the hands of skilled performers. However, it is highly competitive and dangerous in the hands of unskilled performers. »

(je traduis du mieux que je peux:)

« Je distingue deux catégories en improvisation théâtrale: l’impro « gag » et l’impro narrative. La plupart des gens fuient l’impro parce que la catégorie qu’ils connaissent le plus souvent est celle du « gag »: deux comiques qui essaient d’être plus drôle que leur partenaire. Ça peut devenir intéressant si on a affaire à deux artistes confirmés. Mais c’est un genre très compétitif, qui peut devenir dangereux dès le moment où il implique des comédiens moins talentueux. »

Ce que Diggles implique ici, c’est que les comédiens-improvisateurs ne devraient pas se laisser à trop d’excès comiques: le genre nécessite en effet un gros travail d’écriture pour durer; et seuls les plus grands sont capables de nous faire rire pendant deux heures d’affilées (d’ailleurs, les génies de l’humour construisent toujours leurs scènes autour d’une bonne histoire). Combien de matches ai-je vu sombrer dans des « blagues » de plus en plus lourdes, noyant d’un seul coup les limites du mauvais goût? Combien d’improvisateurs se sont débattus dans la boue du misérable gag, empêtrés derrière un demi-personnage mal incarné?

Par opposition, on ne compte plus les vertus de l’improvisation dite « narrative »: en racontant des histoires, vous gagnez le droit d’intéresser les gens pour deux heures, au minimum. Vous ne vous souciez plus du « bon mot » qui ne viendra jamais, vous vous régalez à surprendre le public en lui révélant ce qui attend le héros derrière la porte du château fort. Un ours? Une princesse? Un expert-comptable?

L’improvisation narrative nous permet aussi des variations de styles: à l’instar d’une symphonie, vous pouvez surprendre, effrayer, émouvoir, toucher, interroger, exciter. À l’inverse, en cherchant l’humour, vous ne pouvez que faire… rire. Et c’est bien peu, parce qu’un spectacle de deux heures ne tiendra pas sur cette seule note. L’improvisation a horreur de la routine – ou alors, c’est pour mieux la briser!

Je prie donc chaque soir au pied de mon lit pour que les improvisateurs du monde entier comprennent que nous devons tendre à une improvisation plus shakespearienne, plus symphoniques, plus disperato-housewifée: parce que lorsque nous serons capable d’émouvoir, d’effrayer et d’étonner, lorsque nous serons capable de susciter autre chose que le rire, nous serons devenus plus… drôles.

Par défaut
Choses politiques

Délit de belle gueule

À chaque fois, ça me fait le coup. Je suis dans un magasin, je me rends compte que j’ai besoin de rien en particulier, je m’apprête à sortir sans achats… et je me sens tout à coup suspect. Un type qui n’achète rien dans un commerce, c’est suspect. En traversant le portail magnétique de sortie, je m’attends toujours à voir débarquer un agent de sécurité moustachu, en surcharge pondérale sévère, qui me criera « Freeze! » en me tenant en joue au bout de son Magnum calibre 38 au manche transpirant. Ça ne vient jamais, mais je m’y attends toujours.

Tibert, lui aussi, a l’air suspect

Même chose pour la douane. J’ai beau être en règle, n’avoir rien à déclarer, je me sens suspect. Je suis terrorisé à l’idée de me faire contrôler. Je me dis bien que si ces gars-là en viennent à la fouille, ils vont bien me trouver des noises: deux lingots dans les bas-de-caisses, une cartouche de cocaïne compressée dans le pommeau de vitesse, des ossements humains sous les enjoliveurs. Je suis toujours suspect.

Identique avec les flics: si je me fais arrêter pour un contrôle de routine, je ne peux pas m’empêcher de leur dire que « oui, peut-être que mes pneus sont lisses, mais je pensais les changer ce week-end, vous comprenez? ». C’est forcé. Je suis toujours suspect. J’ai la tête du coupable.

Le pire, c’est dans la rue. Je me promène tranquille, flottant entre deux activités au centre-ville, et je me fais accoster. Des humanitaires, des ONG, des sociétés de téléphonie mobile, des démarcheurs aux prétextes débiles, des scouts, des pauvres, des musiciens, des Témoins de Jéovah, des pasteurs,… à quand les imams? Et pour tous, le même refrain hypocrite: « Est-ce que je peux vous parler cinq minutes? »

Alors pour finir, le dernier qui a fait le coup de m’arrêter en pleine rue, je lui ai demandé, « pourquoi moi? ». Il m’a répondu:

« On voit que vous savez pas trop où vous aller. Et puis, vous avez une bonne tête. »

C’est ça, ouais… Une bonne tête.

Par défaut