Actualité, Improvisation et créativité

Comment éviter de se faire casser la gueule dans la rue

Ces derniers temps, les médias montent en épingle la violence urbaine; Yverdon-les-Bains et Lausanne sont les pôles vaudois des incivilités juvéniles, avec des situations qu’on avait plutôt l’habitude de voir cantonnées aux blockbusters hollywoodiens: guerre des gangs, passage à tabac, tournante dans les caves, sévices sur des chats castrés, etc.

Je ne cherche pas à tout prix à démontrer l’utilité de l’improvisation théâtrale dans la vie de tous les jours, mais quand une excuse me tombe sous la main, je suis enchanté de pouvoir faire le lien entre un exercice d’acteur et son application réelle. Démonstration, avec le travail sur les statuts (cf. Johnstone, Impro et Impro for Storytellers).

Tibert à l’attaque des idées reçues (aucun rat n’a été blessé pendant la prise de vue)

Principe essentiel: l’homme est un animal comme tous les autres, et c’est donc la loi de la jungle qui s’applique. Par exemple, que fait un coyote californien quand il est poursuivi par un grizzly ? Il fait le mort, tout simplement. Par conséquent, si vous êtes menacé par un Léopold en blouson qui a sorti son cran d’arrêt, retenez votre respiration. Ensuite, évitez de lui balancer des « qu’est-ce’tu m’cherches, sale racaille, dégage » du haut de votre mètre-soixante. D’ailleurs, soit dit en passant, ne dites pas « racaille », mais bien plutôt « kaïra », c’est bien plus hype.

Évitez donc de faire des vagues, et concentrez-vous sur votre personnage de serviteur inoffensif, qui ne cherche même plus le conflit. Quelques « trucs » peuvent vous aider à passer inaperçu: rentrer la tête dans les épaules, faire des petits pas, courber généreusement l’échine, regarder à terre, fuir les contacts visuels, paraître mal à l’aise. Siffler distraitement le cantique suisse n’est pas une bonne idée.

Dans le cas où, malgré toutes ces précautions, un loubard vous aborde, ne perdez pas votre sang-froid: fuyez son regard à tout prix, bredouillez quelques excuses en mauvais français et partez en courant. Si votre bourreau vous prend en chasse, vous ne pouvez plus faire demi-tour: tâchez donc de courir en direction de la clinique la plus proche afin de faciliter le travail des ambulanciers (qui ont déjà fort à faire avec leurs horaires irréguliers). Mais puisqu’il est probable que votre poursuivant soit armé, adoptez une course « ras-terre » qui vous permettra d’éviter les premières balles. En outre, cette position vous permettra de signaler à votre agresseur que vous lui faites allégeance, rituel d’apaisement classique chez tous les animaux.

Finalement, le mot d’ordre est: paraître insignifiant. Vous devez vous efforcer d’élever votre agresseur au-dessus de vous. Vous devez lui faire sentir que vous « n’en valez pas la peine. »

Tout être humain souhaite créer; le loisir de la « kaïra » des villes, c’est détruire, ce qui pour eux devient acte de création (ne me demandez pas la logique de leur raisonnement). Or, si vous jouez la carte du profil bas, vous n’attirerez rien d’autre que la compassion des gens qui voient en vous une sous-merde. Et personne ne viendra vous taper dessus, parce que les gens savent que taper dans la merde, ça éclabousse.

Par défaut
Improvisation et créativité

Un rire vaut mieux que deux-tu-l’auras

Desperate Housewives est en train de devenir ma série préférée… Non seulement, c’est drôle, émouvant, moderne, léché, excitant et bien joué, mais c’est surtout très bien construit: amitié, amour, haine, sexe, crime, horreur; tout Shakespeare en 40 minutes! Je doute que le succès de la série soit dû – comme certains analystes le prétendent – au fait que nous nous « reconnaissions » dans les personnages caricaturaux de Wisteria Lane. Autant affirmer que nous nous « reconnaissons » dans Hamlet, Roméo et Juliette, quand nous en arrivons à pleurer et rire des drames de Shakespeare.

Tibert, intéressé par une histoire d’en haut

Or, je pense plutôt que ce soit justement le drame lui-même qui nous intéresse. La trame. L’histoire. Le suspense. Bree, Susan, Lynette et Gabrielle sont certes attachantes, mais c’est surtout ce qui pourrait leur arriver qui nous intéresse, bien plus que le fait qu’elles pourraient nous ressembler à un quelconque degré. Et dans cet ordre d’idée, j’aimerais montrer que c’est la structure de l’histoire – ses éclats et rebondissements – qui est le plus susceptible d’intéresser les spectateurs. Dans le cadre de notre pratique d’improvisation théâtrale, nous devons donc nous efforcer de soigner tout particulièrement la narration et la théâtralisation de nos scènes.

Je dois souvent me justifier (par rapport à mes amis, élèves et collègues improvisateurs) sur le style d’improvisation « construite » que je défends. Je reprends ici Dan Diggles (Improv for Actors, Allworth Press, NY, 2004, p. 9):

« I make a distinction between two kinds of improv: gag improv and narrative improv. Most people are intimidated by improv because most of the improvisation they are familiar with is gag improv: two stand-up comedians trying to top each other. This can be an exciting art form in the hands of skilled performers. However, it is highly competitive and dangerous in the hands of unskilled performers. »

(je traduis du mieux que je peux:)

« Je distingue deux catégories en improvisation théâtrale: l’impro « gag » et l’impro narrative. La plupart des gens fuient l’impro parce que la catégorie qu’ils connaissent le plus souvent est celle du « gag »: deux comiques qui essaient d’être plus drôle que leur partenaire. Ça peut devenir intéressant si on a affaire à deux artistes confirmés. Mais c’est un genre très compétitif, qui peut devenir dangereux dès le moment où il implique des comédiens moins talentueux. »

Ce que Diggles implique ici, c’est que les comédiens-improvisateurs ne devraient pas se laisser à trop d’excès comiques: le genre nécessite en effet un gros travail d’écriture pour durer; et seuls les plus grands sont capables de nous faire rire pendant deux heures d’affilées (d’ailleurs, les génies de l’humour construisent toujours leurs scènes autour d’une bonne histoire). Combien de matches ai-je vu sombrer dans des « blagues » de plus en plus lourdes, noyant d’un seul coup les limites du mauvais goût? Combien d’improvisateurs se sont débattus dans la boue du misérable gag, empêtrés derrière un demi-personnage mal incarné?

Par opposition, on ne compte plus les vertus de l’improvisation dite « narrative »: en racontant des histoires, vous gagnez le droit d’intéresser les gens pour deux heures, au minimum. Vous ne vous souciez plus du « bon mot » qui ne viendra jamais, vous vous régalez à surprendre le public en lui révélant ce qui attend le héros derrière la porte du château fort. Un ours? Une princesse? Un expert-comptable?

L’improvisation narrative nous permet aussi des variations de styles: à l’instar d’une symphonie, vous pouvez surprendre, effrayer, émouvoir, toucher, interroger, exciter. À l’inverse, en cherchant l’humour, vous ne pouvez que faire… rire. Et c’est bien peu, parce qu’un spectacle de deux heures ne tiendra pas sur cette seule note. L’improvisation a horreur de la routine – ou alors, c’est pour mieux la briser!

Je prie donc chaque soir au pied de mon lit pour que les improvisateurs du monde entier comprennent que nous devons tendre à une improvisation plus shakespearienne, plus symphoniques, plus disperato-housewifée: parce que lorsque nous serons capable d’émouvoir, d’effrayer et d’étonner, lorsque nous serons capable de susciter autre chose que le rire, nous serons devenus plus… drôles.

Par défaut
Enseignement, Improvisation et créativité

Contre les taxidermistes: banalité et originalité

La plupart des gens pensent qu’ils n’ont aucune imagination. « Je suis incapable d’inventer une histoire! », dit l’un. « Je ne suis pas très créatif », dit l’autre. « Ah, pour faire de l’impro, il faut avoir le don: toi, tu as de la répartie, mais moi je ne pourrais pas inventer autant de choses à la fois. »

Si c’était le cas, mon gars, tes rêves seraient mortellement ennuyeux. Or, je suis prêt à parier que tes scénarios nocturnes sont plus originaux que la collection Kubrick, plus créatifs que les films de Gus Van Sant et plus drôles que les derniers Walt Disney (bon, c’est pas vraiment dur non plus, pour ce dernier exemple fort mal choisi).

En fait, j’ai le culot de prétendre que nous avons tous les mêmes potentialités en matière d’imagination. Oui, mesdames et messieurs. Nous sommes tous des créateurs en puissance. Mais les artistes, les créatifs et les improvisateurs ont développé (parfois instinctivement) certaines méthodes pour « apprivoiser » leurs idées, accéder à leur inspiration et créer une matière originale.

Chat couchant

Une matière originale? Pas tant que ça. C’est même le concept d’originalité qui bloque souvent toute création: vos profs vous interdisaient de « copier sur votre voisin » et vous apprenait l’existence d’un abîme infranchissable entre votre prose et celle de Maupassant. Or Maupassant a copié son « voisin » Flaubert. Et Flaubert s’est inspiré de Balzac, qui lui-même puisait chez Molière, lequel « prenait son bien » dans les comiques latins, lesquels pompaient sans doute copieusement dans les mythes étrusques racontés par des villageois qui n’avaient pas inventé la poudre.

Le mot « inventer » signifie même « reconnaître ce qui est déjà là », plutôt que « créer quelque chose de nouveau »: INVENIRE, en latin, c’est justement « venir à, rencontrer, tomber sur » quelque chose que les autres ont déjà découvert une fois. Mesdames et messieurs, il n’y a donc aucune honte à copier votre voisin: les voies de la création personnelle passent par une nécessaire confrontation aux découvertes et aux influences des autres.

L’effet pervers de notre éducation, c’est de nous avoir fait croire à un idéal de l’originalité lié à la complexité de sa mise au point. Si je compose une symphonie qui n’utilise que des grille-pains et des fers à friser pour instruments, on va crier au génie: je deviendrai le créateur d’une oeuvre « très originale, carrément novatrice ». Tout ça ne va pas vraiment faire avancer le schmilblick, à partir du moment où une telle oeuvre ne plaira qu’aux snobinards parisiens et à l’intelligentsia yverdonnoise.

De fait, on constate le même phénomène dans les suggestions données par le public dans un spectacle d’impro. Le public criera plus volontiers des mots comme « hypocondriaque, ornithorynque, taxidermiste », plutôt que des suggestions plus banales comme « malade, poisson, pompier » (mais qui nous inspireraient davantage, puisqu’elle s’inscrivent dans un contexte beaucoup plus riche en références). Ces spectateurs espiègles croient rendre le job des improvisateurs plus difficile, mais ils le rendent surtout… inintéressant.

D’ailleurs, depuis le début de la saison d’improvisation, j’ai déjà joué deux fois le rôle d’un taxidermiste. À force, je vais me retrouver avec la SPA sur le dos.

Par défaut
Enseignement, Improvisation et créativité

L’art de la glande

Aujourd’hui, j’ai abattu un boulot monstre.

Bon, par contre, j’ai glandé la moitié de la semaine. Je n’avais pas « d’acouet », comme on dit par chez moi; aucune motivation; je procrastinais gaiement, en voyant la fin de mes vacances arriver avec insouciance. J’avais fait plein de projets avant Noël, mais j’ai préféré regarder quelques beaux films et achever quelques bons livres.

Avant, dans des situations pareilles, je culpabilisais à mort. Et puis, un beau soir de désespoir, je suis tombé sur un paragraphe salvateur tracé par la plume de Brenda Ueland, dans son remarquable « If you want to write » (Graywolf Press, 1938). C’est page 37, et ça vous donne un élan prodigieux pour le restant de la semaine:

« […] what you write today is the result of some span of idling yesterday, some fairly long period of protection from talking and busyness. » (je souligne)

(et je traduis du mieux que je peux:) « ce que vous écrivez aujourd’hui est le résultat de la glande d’hier, un moment où vous vous êtes provisoirement arrêté de parler et de vous agiter. »

Tibert se prépare à produire un chef-d’oeuvre, demain

Mon prof de trompette me disait toujours, au début d’exercices particulièrement astreignants et « nouveaux » pour moi: « Ce que tu vas faire, c’est pratiquer ces exercices pendant cinq minutes, mais vraiment calmement, et vraiment correctement, sans forcer, sans te crisper. Ensuite, tu vas te reposer pendant dix minutes. Vraiment. Prends un café, lis une bédé, va te promener un moment. Après ces dix minutes, reviens sur le même exercice. Tu sentiras que tu auras progressé. Parce que tes lèvres auront continué à « travailler » pendant que tu faisais autre chose. »

C’est drôle, parce que mon vénéré prof de trompette avait déjà compris tout seul ce que les psychologues de l’apprentissage ont mis des années à démontrer: le rôle positif que jouent le repos, le rêve et le jeu sur l’acquisition de nouvelles connaissances. Autrement dit, la glande nous aide à mieux travailler!

Quand le Narrateur de À la Recherche du Temps Perdu veut s’engager dans son premier « travail » littéraire, il est terrassé par la procrastrination. Je me risque à citer un trop maigre extrait de ses tentatives de justifications (dont la totalité s’étale tout de même sur une bonne page et demi), que tous les cancres respectables se devraient de copier-coller sur leurs justificatifs de devoirs non faits (I, p.569):

« Si j’avais été moins décidé à me mettre définitvement au travail j’aurais peut-être fait un effort pour commencer tout de suite. Mais puisque ma résolution était formelle, et qu’avant vingt-quatre heures, dans les cadres vides de la journée du lendemain où tout se plaçait si bien parce que je n’y étais pas encore, mes bonnes dispositions se réaliseraient aisément, il valait mieux ne pas choisir un soir où j’étais mal disposé pour un début auquel les jours suivants, hélas! ne devaient pas se montrer plus propices. Mais j’étais raisonnable. De la part de ce qui avait attendu des années il eût été puéril de ne pas supporter un retard de trois jours. » (je souligne)

Nous sommes donc tous faibles et lâches devant le travail; et c’est tant mieux pour nos neurones et synapses. Glandouillons aujourd’hui, pour mieux trouver l’illumination demain!

Par défaut
Improvisation et créativité

Contraintes et créativité

Réunions de famille. Repas gargantuesques. Discussions à bâtons rompus.

Cette année, j’ai remarqué que la majeure partie des débats concernaient le repas lui-même. C’est bête, mais lorsqu’on mange, on tend à parler de nourriture. Une façon comme une autre de s’ouvrir l’appétit. Hier, on a parlé de la cuisine végétarienne de ma soeur et des allergies alimentaires de mon petit cousin. Le constat était que ce genre de choix (végétarien) ou de handicap (allergie) vous pousse à devenir créatif en cuisine.

Réflexion universelle: les contraintes vous poussent à la créativité. Les obstacles vous obligent à vous surpasser. Les difficultés réveillent le génie qui est en vous.

Le cuisinier en plein coup de feu qui se trouve en rupture de stock, le pianiste qui découvre en plein concert que son do# ne répond plus, le comédien qui doit improviser sur un thème donné en alexandrins: tous sont stimulés artistiquement par les contraintes de l’environnement. L’idée est joliment formulée par Stephen Nachmanovitch dans son magistral essai « Free play, Improvisation in Life and Art » (New York, Penguin, 1990, pp. 80-81):

Necessity forces us to improvise with the material at hand, calling up resourcefulness and inventiveness that might not be possible to someone who can purchase ready-made solutions.
Artists often, if not always, find themselves working with tricky tools and intractable materials, with their inherent quirks, resistances, inertias, irritations. Sometimes we damn the limits, but without them art is not possible. They provide us with something to work with and against.

« Un manque nous force à improviser avec le matériel à disposition, suscitant chez nous des ressources et des trésors d’inventivité qui ne seraient peut-être pas apparus à quelqu’un qui aurait pu s’offrir des solutions toutes faites.
Les artistes se retrouvent souvent – voire même toujours – à travailler avec des mauvais outils et un matériau difficile qui possède ses propres soubresauts, ses résistances, son inertie particulière ou ses phénomènes de rejet. Nous blâmons souvent ces limites, mais l’art ne serait pas possible sans elles. Elles nous fournissent quelque chose avec et contre quoi travailler. » (ma traduction)

Ce constat me rapproche terriblement de l’optique « zen »: en sachant que les obstacles vont me permettre de me surpasser, j’appréhende les problèmes de la vie comme des défis constructifs, stimulant mon développement personnel. Quand je me casse une jambe, c’est pour mieux muscler mes bras; quand je me prends un râteau sentimental, c’est pour mieux réfléchir à la notion d’amour; quand je perds un proche, c’est pour mieux comprendre mes émotions.

Bon, en même temps, je me suis jamais cassé une jambe, alors c’est facile à dire.

Par défaut
Improvisation et créativité

Effet d’entraînement

Vous êtes en train de monter un large escalier de pierre, et vous remarquer que le rythme de vos pas s’est insensiblement accordé à celui de l’étranger qui vous précède. Le fi-schlip-fi-schlop, fi-shlip-fi-shlop chaotique a cédé sa place à un tap – tap – tap parfaitement régulier.

Vous êtes en ville, devant un chantier : vous écoutez les ouvriers qui frappent du marteau, de leurs bras vigoureux sur lesquels coule une sueur grasse qui pue comme une vieille viande qui pue : écoutez ces vaillants travailleurs, écoutez-les ! Ils frappent en rythme, ils s’accordent sur le même motif rythmique : soit en parfaite synchronie, soit carrément à contre-temps, avec la précision d’un percussionniste autrichien.

Tout ce que j’écris là ne vous évoque peut-être rien, mais c’est ce qu’on appelle communément « l’effet d’entraînement ». On pourrait continuer la liste encore longtemps : les rythmes cardiaques de deux personnes qui se connaissent bien finissent pas tomber en synchronie ; deux métronomes réglés au même tempo mais volontairement décalés vont se rapprocher insensiblement ; vous jouerez mieux au football au sein de l’équipe du Brésil qu’au sein d’une insignifiante équipe de 5ème ligue d’un obscur village normand ; d’autre part, on étudie de manière autrement plus concentrée dans une bibliothèque silencieuse remplie de jeunes gens concentrés (surtout si les toutes les belles filles sont parties à la plage) (d’ailleurs, mmmh, pourquoi ne pas les rejoindre ?).

Stephen Nachmanovitch, dans son magistral essai sur la créativité par le jeu (« Free Play : Improvisation in Life & Art ») cite ainsi d’autres exemples et nous incite ainsi à nous laisser entraîner par les autres, dans leurs délires les plus fous et les plus extravagants.

Je soupçonne cet effet d’entraînement d’être une base fondamentale de l’efficacité d’un groupe donné : si vous regardez un banc de poissons qui arrivent à se déplacer comme un ensemble cohérent, une nuée d’hirondelles qui volent comme un même organisme, vous vous apercevrez qu’ils évoluent dans la plus parfaite des démocraties, dans la mesure où l’on ne peut pas identifier leur chef. Dans le cas précis des hirondelles, plusieurs ornithologues croyaient qu’elles avaient un leader qui pouvait leur indiquer la prochaine direction. Ces savants étaient sans doute payés par l’empire capitaliste pour démontrer que même
la Nature reproduisait les plus cons de nos schémas d’autorité : deux ans de recherches en plus, et les mêmes chercheurs auraient « découverts » que les hippopotames pratiquaient la sodomie, que les chimpanzés avaient un système monétaire basé sur la banane plantain et que les moutons blancs considéraient les moutons noirs comme descendants d’une « race dégénérée ». Mais revenons à nos agneaux.

J’aime beaucoup l’improvisation théâtrale, parce qu’elle nous rapproche de ce que l’homme a de meilleur à proposer – l’art, la création de groupe, sans nous aliéner pour autant de notre côté le plus fondamental – l’animal. L’effet d’entraînement est à la base de toute la technique de l’improvisation, puisque c’est uniquement en travaillant sur sa capacité à se fondre dans la masse que le comédien-improvisateur deviendra utile pour le groupe. Une troupe d’impro, une fois qu’elle fonctionne bien, fonctionne sans chef, sans leader apparent : on ne se lasse jamais de la regarder, comme je ne me lasse jamais de regarder une nuée d’hirondelles ou un banc de poissons. Bon, les poissons, je les aime bien aussi avec du citron.

Par défaut