Actualité, Écriture

Vous êtes un pur, vous au moins!

Je suis civiliste, ce qui implique que je devais me trouver un établissement où faire un service de 30 jours en été pour une institution de la région. Hier, je rencontrais la responsable, qui m’a engagé comme aide-cuisine.

– Alors quelle période vous préférez, pour l’engagement?

– Plutôt… plutôt pendant les vacances scolaires; c’est la morte saison, pour les comédiens, vous comprenez.

– D’accord, mais vous avez peut-être prévu des vacances, non?

– Pas pour le moment. Je vais peut-être faire un pèlerinage d’une dizaine de jours, Compostelle ou Avignon, un truc du genre… mais c’est un vague projet pour le moment. Engagez-moi sur juillet, mettons.

– D’accord, ça me va bien aussi. Et… et pour venir au travail, vous viendrez en transports publics ou en voiture? Vous savez déjà?

– Je viendrai en vélo. J’habite tout près.

– Hé bien vous alors! Venir en vélo, faire Compostelle… Vous êtes un pur, vous au moins!

– Un pur? Pas tant que ça. Disons que… Vous devez avoir l’habitude, avec tous ces civilistes: on est tous un peu dans la même mouvance, non? Légèrement écolos sur les bords, non-violents… le genre euh… le genre euh… vous voyez le genre, non?

– Oui, c’est vrai, vous avez tous quelque chose en commun. Je ne saurais pas vraiment dire quoi… Comment dire… Vous avez tous le même… Le même…

– Le même idéal, peut-être?

Tibert a disparu depuis bientôt un mois, le gredin!

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Actualité, Choses politiques

Peut-être mon dernier billet

Randy Pausch est décédé il y a une semaine d’un cancer du pancréas.

C’était un charmant gaillard.

Je l’ai découvert en visionnant une vidéo sur la manière de gérer un peu mieux son temps, alors que j’étais dans une période où je procrastrinais relativement pas mal (ça veut dire beaucoup). Randy Pausch m’a convaincu qu’il était redoutablement efficace de traiter ses e-mails régulièrement et de se coucher avec une boîte de réception vide (conseil que j’applique avec succès depuis 3 mois, yeah).

En quelques mots, Randy Pausch est un universitaire brillant, mais pas seulement: c’est un humaniste profond, un orateur hors pair et un philosophe incroyablement pratique: le genre de mec qui vous donne des conseils de time management alors même qu’il sait qu’il n’a plus que 6 mois à vivre. Il avait ainsi pris l’habitude, dans ses conférences, d’annoncer de but en blanc sa mort imminente. « S’il y a un éléphant sur scène, autant le présenter tout de suite au public, » disait-il, en commentant le diapositive qui montrait les tumeurs sur son pancréas.

En septembre 2007, il avait donné une conférence intitulée The Last Lecture pour encourager les gens à réaliser leurs rêves de gosses. Perso, c’est plutôt sa précédente causerie qui m’avait le plus impressionné, mais cette « dernière conférence » est peut-être plus émouvante; elle a réalisé l’improbable prouesse d’être une vidéo qui a dépassé les 5 millions de visions sur YouTube, alors même qu’elle dépasse une heure.

Ce qui me semble intéressant à dire, c’est que Randy Pausch illustre une prise de conscience assez courante chez nous: on a tous entendu parler de quelqu’un, proche ou pas, qui a subitement ré-orienté sa carrière, sa manière de vivre ou ses priorités suite à une crise de santé / un accident gravissime / une expérience de la mort.

Mais oui, vous connaissez tous l’histoire de l’oncle Richard qui, suite à son accident quasi-mortel, a revendu son entreprise qui était sa vie, lâché ses actions Swisscom, et prend son pied à donner des cours de macramés aux enfants handicapés du Bénin.

Je fais le lien avec Eckhart Tolle, que j’ai lu récemment, qui disait que la sagesse vient après avoir décidé de lâcher son ego, de « mourir avant sa vraie mort »: c’est tellement dommage d’avoir besoin d’une rencontre choquante avec la mort pour faire le point sur sa vie.

Dieu m’est témoin que je ne vous souhaite ni cancer exécrable, ni perte de votre animal favori, ni accident de voiture avec du sang sur les vitres.

Mais faites-vous plaisir avant que ça vienne, bon sang.

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Actualité, Improvisation et créativité, Internet

Enigma Variations

J’ai reçu récemment (et plusieurs fois) sur mon profil Facebook l’énigme suivante:

Whats wrong here

AAA
BBB
CCC
DDD
EEE
FFF
GGG
HHH
III
JJJ
KKK
LLL
MMM
NNN
OOO
PPP
QQQ
RRR
SSS
TTT
UUU
VVV
WWW
XXX
YYY
ZZZ

Did you know that 80% of UCSD students could not find the error above? Repost this with the title « what’s wrong here », and when you click « post « , the answer will be really obvious.

Bien sûr, j’ai soigneusement évité de forwarder ce message, parce que je me méfiais d’un spam. Mais comme je suis un poil joueur, je me suis dit que j’allais tenter une recherche des solutions possibles, en visitant les forums de gens qui comme moi veulent toujours avoir le dernier mot. J’ai donc trouvé une épéclée de variantes possibles dans la formulation de l’énigme, et tout autant d’hypothèses à proposer.

Je vais donc tenter d’en dresser l’inventaire plus ou moins passionnant pour démontrer que les internautes ont développé des trésors d’imagination pour « trouver » des erreurs. Ça me fait bien penser à certains tests de créativité qui vous présentent une tâche impossible à résoudre (imaginer le maximum d’utilisation différente d’une brique, par exemple) pour évaluer votre productivité créatrice.

Je sens maintenant poindre dans vos yeux un intérêt certain; je suis même prêt à parier mon chat que vous avez déjà relu trois fois la liste pour voir où était l’erreur. C’est normal: si on vous dit en bas de mail que « 80% des étudiants de l’Université de Californie de San Diego n’ont pas trouvé l’erreur », vous cherchez naturellement à faire mieux qu’eux. Et c’est une des explications du succès de ce spam.

Alors, voyons les réponses envisageables, voulez-vous?

1) La piste grammaticale

L’erreur serait dans la question même de l’énigme: « whats » plutôt que « what’s ». C’est l’hypothèse la plus plausible, puisque la question est correctement orthographiée dans la fin du message. Mais c’est pas vraiment rigolo, comme énigme, alors. On peut aussi se dire que l’absence de point d’interrogation relève d’une erreur.

2) La piste typographique

L’erreur, selon certains (qui ont poussé le vice jusqu’à vérifier le code-source de chaque lettre) serait dans l’insertion de caractères « semblables » aux lettres attendues. Par exemple, trois L minuscules pour les trois « i ». Ou alors trois zéros pour les trois « o ». Ou alors deux V insérés entre les « w », ah ahaaa, quelle sacrée feinte. Mais toujours pas de quoi se rouler par terre.

3) La piste informationnelle

Certains internautes pensent que la statistique de 80% est erronée, et donc qu’il y a erreur; d’autres pensent que ce n’est pas la bonne université qui est mentionnée. Quelle bonne blague, ha ha, qu’est-ce qu’on rigole sur FaceBook.

4) La piste logique

À mon avis, c’est le genre de raisonnement le plus intéressant. Mais là, il faut s’accrocher, parce qu’il y a plusieurs théories parallèles qui fonctionnent toutes indépendamment:

– Si l’on part du principe (prémisse 1) que la question initiale vise la liste, et qu’il n’y a pas d’erreur dans la liste (prémisse 2), alors nous sommes devant un paradoxe (conclusion), qui démolit donc notre premier prémisse; ce paradoxe est donc une erreur. « Tous les Crétois sont des menteurs », comme disait Épiménide.

– Une variante de l’énigme comportait encore la mention: « It’s impossible » après la liste. Si l’on part du principe que l’énigme est bel et bien impossible à résoudre (prémisse 1) et que 20% des étudiants ont tout de même réussi à la résoudre (prémisse 2), alors notre conclusion est de nouveau paradoxale car elle démolit notre premier prémisse.

– Si l’on part du principe que la question finale est littérale, alors on devrait lire: 80% of UCSD students could not find « the error » above? Comme l’occurrence « the error » n’apparaît pas dans liste, voilà l’erreur. Comme si je vous demandais: « Cinq suissesses sucent des cerises. Combien de « s » il y a dans cette phrase? ». La réponse est 1, puisqu’il y a un S dans « cette phrase ». Ha ha ha hi.

5) La piste philosophique (un peu de bon sens)

Ni la liste, ni l’énigme ne comportent d’erreur. La solution est à chercher dans le contexte, à savoir:

– c’est une erreur de se pencher sur une énigme aussi futile, qui plus est n’ayant pas de solution apparente;

– c’est une erreur de vouloir se comparer aux 20% des étudiants doués de l’Université de San Diego;

– c’est une erreur de transmettre ce message à ses amis (si on les aime, on ne va pas chercher à les torturer avec une énigme sans solution);

– le KKK est une erreur, puisqu’il représente une organisation raciste, et que les racistes sont des erreurs;

– réciter l’alphabet avec trois lettres chaque fois est une erreur;

Moralité: qu’est-ce qu’on se marre sur FaceBook.

D’autres blogueurs se sont lancés dans un inventaire des réponses possibles: citons bbxdesign.com, et Bleebot qui lance une réflexion intéressante sur la naïveté des FaceBookers et la quantité de spam générée par le site.

Le plus intéressant à retenir, dans cette énigme, c’est sa capacité à nous culpabiliser de ne pas la résoudre. Un teasing magistral qui a réussi à en faire mousser plus d’un. Un peu comme si je vous disais qu’il y a une faute d’orthographe dans ce billet, et que 78% des mes élèves du cycle initial l’avaient trouvée en moins de 3 minutes…

Alors? Prêt pour une relecture?

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Actualité, Internet, Vidéos

La gare d’Yverdon bouge!

Okay, elles ont largement passé la date de péremption, mais voilà deux vidéos qui parlent de la gare d’Yverdon-les-Bains. La première est un bijou d’ironie dramatique, avez Michel di Tria dans le rôle du reporter qui lutte pour garder son calme.

Et dans la catégorie « film d’anti-propagande de l’UDC », une démonstration de la force argumentative de son délégué au Conseil Communal de la ville, j’ai nommé Fabien Richard. Pour la petite histoire, le groupe yverdonnois de l’UDC s’est positionné en faveur de l’introduction de caméras de vidéosurveillance à la gare d’Yverdon-les-Bains. Voilà qui va enfin éduquer cette satané population, ha ha ha.

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Actualité, Internet

Pour répondre aux gaillards qui encensent la liberté

Parmi les blogs les plus célèbres de WordPress, on compte soit 1) des blogs à ragots qui parlent de la dernière frasque de Justin Timberlake 2) des blogs technologiques qui parlent de la dernière fourre iMac tellement hype 3) des blogs libéraux, libertaires, libertariens, qui prônent l’abandon de l’État Social, la liberté individuelle comme valeur prééminente et la désobéissance civique en ce qui concerne les impôts.

Précisons que je ne suis ni un fan de Britney, ni un geek. Je ne lis donc que certains blogs de libertaires, qui ont au moins le mérite de stimuler ma réflexion politique. Mais je suis rarement d’accord avec ces gaillards, et je suis à chaque fois très embêté de ne pas savoir quoi leur répondre à la face.

L’autre jour, je fouine dans ma bibliothèque, et je retrouve Le Prophète de Khalil Gibran, qu’une amie m’avait offert. Je connaissais quelques-un des textes, parce que tous les mariés du monde semblent s’être donné le mot pour lire les pages trente-six à trente-sept, qui parlent du Mariage, de l’Amour, bla bla bla. Comme si on pouvait écrire des textes sur un sujet aussi grave.

Bref, je finis par tomber sur un passage qui parle de la liberté. Et c’était la réponse que je cherchais:

Un orateur dit: Parle-nous de la Liberté.

[Le Prophète] répondit:

Aux portes de la ville et auprès des foyers, je vous ai vus prosternés dans l’adoration de votre liberté,

Comme des esclaves s’humiliant devant un tyran et le louant cependant qu’il les massacre.

Oui, dans le bosquet du temple et à l’ombre de la citadelle, j’ai vu les plus libres d’entre vous porter leur liberté comme un joug et des menottes.

Mon coeur a saigné, car vous ne pourrez être libres que si le désir même de liberté devient pour vous une attelle et si vous cessez de parler de liberté comme d’un but et d’un accomplissement.

Vous serez libres, pleinement, lorsque vos jours n’étant pas délivrés de tout souci et vos nuits de toute peine,

Vous saurez, avec toutes ces restrictions encerclant vos existences, vous élever au-dessus d’elles, nus et affranchis.

Et comment vous élever au-dessus de vos jours et de vos nuits si vous ne rompez pas les chaînes que vous avez vous-mêmes, à l’aube de votre entendement, attachées autour de votre zénith?

En vérité, ce que vous nommez liberté est la plus solide de ces chaînes, bien que ses maillons étincellent au soleil et éblouissent vos yeux.

[…]

Si c’est un tyran que vous voulez détrôner, veillez d’abord à ce que son trône, érigé en vous-mêmes, soit détruit.

[…]

Si c’est un souci que vous voulez écarter, sachez que ce souci a été choisi par vous plus qu’il ne vous a été imposé.

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Actualité

Lauriane Gill, en toute simpli-

Le 24Heures nous apprenait mercredi passé que Lauriane Gilliéron, Miss Suisse 2005, prenait un pseudonyme pour mieux percer dans le monde du spectacle. Désormais, la jeune étudiante à l’Actor’s Studio s’appelle Lauriane Gill. C’est pour que les réalisateurs puissent plus facilement prononcer son nom, qu’elle nous dit. Effectivement, j’imagine mal Martin Scorsese articuler Hello missiz Lauwry-Ann Djeel-aïe-wraeun au téléphone. Surtout s’il a un djob de djeymss-bonnd-geuwrl à lui proposer.

Laurianne, j’aimerais te dire qu’un pote homonyme s’est surnommé J-Iron, ça fait bien plus classe. Mais je ne t’en veux pas d’amputer ton nom de famille, parce que tu viens de lancer une mode incroyable qui va faire des ravages chez les célébrités: pour mieux s’exporter Outre-Atlantique, nos politiciens vont s’y mettre: Pascal Couch (canapé), Christoph Bloch (le juif), Daniel Brel (le chanteur), Josef Zisy (facile), Jean Fatt (le gras) et Guy Parme (le jambon).

Et ce sera une épidémie, parmi nos stars: Georges Cloon (drôle), Steven Spiel (le joueur), Stanley Küb (le bouillon), Clint East (rien de nouveau), Sean Conn (facile), Roger Moo (la vache) et Nicolas Sarko.

Vous voyez, ils ont déjà commencé.

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Actualité, Choses politiques

Crop Circle

Le champ de Corcelles-près-Payerne (Vaud, Suisse, Europe) qui avait été le support d’un majestueux crop circle a été fauché hier soir. D’après les estimations de l’agriculteur-propriétaire (relayées par le quotidien 24Heures), environ 5000 personnes auraient défilé sur le site pendant les dix jours où le cercle était visible. Un amalgame hétéroclite de paisibles illuminés: spécialistes des phénomènes étranges, raëliens et gogos de tout poil voulaient « toucher » le phénomène, en « sentir » les énergies positives.

Moi je pense que tout ça c’est des branquignoleries, et que ce crop circle – comme tous les autres – n’est rien d’autre que le fait d’une poignée de sacrés farceurs.

Cat Circle

D’abord, il y a l’idée du cercle.

Les gens sont naturellement fascinés par cette forme géométrique, et puis parce que le « cercle est dessiné avec une précision formidable, ça peut quand même pas être des hommes qui ont fait ça« . Bigre! De toute évidence, les gens qui avancent ce genre d’arguments n’ont jamais utilisé un compas. Ce qui dénonce encore les manques flagrants de notre école vaudoise. Pourtant, avec une corde de 30 mètres et un piquet, je vous garantis que je peux tracer un cercle de 30 mètres. Dingue, non?

Mais ce n’est pas tout. Les gens sont fascinés par le cercle parce que ce motif nous évoque quelque chose d’universel, de parfait. Le cercle, c’est le symbole de l’unité, de la Terre, du Soleil. Et puis un cercle, c’est tout simplement beau. Alors les gens pensent que c’est forcément une créature venue du chaos qui leur a laissé un signe simple et parfait, tellement « super », tellement « génial ». Mais ils oublient que le symbole du cercle, ça ne marche a priori que pour les Humains. Vous les imaginez, vous, les designers de la planète Zglurb, se penchant sur les messages qu’ils aimeraient inscrire sur une nouvelle planète: « Eh bien, mon cher Brfifkt, je vous propose de faire une empreinte de cercle dans un champ, pour mieux communiquer l’idée de l’universalité et de la globalité; en plus, les Terriens vont accueillir notre symbole comme un signe de paix et de perfection. Et puis de toute façon, un crop losange, c’est super-compliqué à faire. »

Ha ha ha.

Bon, ensuite, il y a l’idée du champ de céréales.

Ah ben ouais, on a pas beaucoup vu de crop circles dans les champ de betteraves. Fichtre! C’est que c’est pas couchable la betterave, et c’est sacrèment plus compliqué à arracher. Tandis que le blé, l’avoine et le maïs, ça s’écrase sans forcer (et ça fait le bonheur de la moisonneuse-batteuse, tu parles). Là encore, j’imagine mal Brfifkt souffler à Zgrtübg que « oui, dans ce champ de seigle, ça va le faire; non, surtout pas déborder dans les patates, le coucheur-d’épis-O-tron ne le supporterait pas. »

Ce que je veux dire avec ça, c’est que les Terriens sont beaucoup trop concrets dans les signes qu’ils espèrent de Brfifkt et Zgrtübg. Des cercles de cultures, c’est beaucoup trop terro-centré, ma pauvre dame. C’est quand même regrettable que ce qu’on attend chez l’Autre, c’est toujours ce qu’on aime chez soi.

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Actualité, Enseignement, Vidéos

Ce que les enseignants produisent

Voici une vidéo qui présente Taylor Mali, un orateur professionnel, également slammeur et poète. Il répond à une objection souvent opposée à la fonction d’enseignant, qui est celle de ne rien produire de concret. Ha ha. Voyons cela.

Une (très libre) traduction se trouve ci-dessous, mais vous pouvez préférer la version originale.

Ce que les enseignants produisent, ou
Objection Retenue, ou
« Si ça ne marche pas, vous pourrez toujours faire du droit ».

Par Taylor Mali

Le mec pose sa fourchette et dit que le problème avec les enseignants, c’est « qu’un gosse, qu’est-ce qu’il va apprendre de quelqu’un dont le plus grand but dans la vie était de devenir prof ? ha ha hé ha hin haaaha. »
Le mec rappelle aux convives que « c’est vrai ce qu’on dit à propos des profs : ceux qui sont capables, font ; ceux qui sont incapables, enseignent, ha ha hé ha hin haaaha. »
Je me mords la langue (plutôt que la sienne), et résiste à la tentation de rappeler aux autres que c’est aussi vrai ce qu’on dit à propos des avocats.
Meuh oui, on dîne, après tout. On est entre adultes polis.
« Mais en fait, Taylor », reprend le mec, « Sois honnête avec moi : qu’est-ce que tu produis ? »
Bon. J’aurais bien voulu éviter ça, (qu’ils me demandent d’être honnête), parce que voyez-vous, j’ai une ligne de conduite identique pour l’honnêteté et le bottage de cul : si on me cherche, on me trouve.

« Okay, mec, tu veux savoir ce que je produis ?
Je produis des gosses qui travaillent plus qu’ils n’auraient jamais pu l’imaginer.
Je distribue des 4 qui ont le goût du prix Nobel, et des 5 et demi qui ressemblent à des poings dans ta gueule : dis-moi, Célia, comment tu oses me présenter quelque chose qui vaut moins que ce que TU vaux ?
Je produis des élèves qui restent assis 40 minutes dans un silence absolu : NON, vous ne pouvez pas travailler en groupe ; NON, vous ne pouvez pas poser de questions ; NON, vous ne pouvez pas aller au robinet, parce qu’en fait vous n’avez pas soif : vous vous ennuyez, c’est tout.
Je produis la peur chez les parents d’élèves, quand j’appelle à la maison tard le soir : j’espère que je ne dérange pas, madame, je voulais juste vous parler de ce que Thomas a dit aujourd’hui. Thomas m’a dit, « Laissez-moi tranquille, m’sieur. Des fois, j’ai encore besoin de pleurer. Ça vous arrive pas à vous ? », et c’était le plus noble acte de courage que j’aie jamais rencontré.
Je produis cette prise de conscience, chez les parents, de se rendre compte de ce que leur enfant vaut vraiment, de qui il est et qui il pourra être.

Tu veux encore savoir ce que je produis ?
Je produis l’étonnement chez les mômes.
Je produis le questionnement chez les ados.
Je produis des étudiants qui cherchent à critiquer.
Je les fais s’excuser, et s’excuser sérieusement.
Je les fais écrire, écrire, écrire.
Et ensuite je les fais lire.
Je leur fais écrire délicieusement délicate, délicieusement délicate, délicieusement délicate, encore et encore, jusqu’à ce qu’ils l’orthographient correctement pour toujours.
Je leur fais montrer tous leurs travaux en math, et je leur fais tout cacher pour leur remise au propre en français.
Je leur fais bien comprendre que s’ils ont ça (le cerveau) et qu’ils suivent ça (le cœur), alors, quand quelqu’un viendra les juger sur « ce qu’ils produisent », ils pourront leur montrer ça (doigt d’honneur).
Alors laisse-moi te répéter, mec, parce que c’est vraiment important que tu comprennes : ce que je produis, c’est une putain de différence !
Bon. Et toi, qu’est-ce que tu produis ? »

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