Écriture

Relecture

À l’instar de la Mère Michel, je cherche toujours mon chat.

Une annonce est parue ce matin dans la presse, et j’ai reçu déjà trois appels pour signaler un matou jaune en vadrouille (avec strabisme convergent, précisait l’annonce). C’est à croire que Tibert apparaît aux fidèles comme la Vierge Marie (je me demande où sont les stigmates?) dans tout le canton de Vaud.

Vu que ça fait un mois que je le cherche, je suis à l’affût du moindre petit miaulement, de la plus insignifiante des taches jaunes qui se déplace dans mon champ de vision. J’ai « découvert » une dizaine de nouveaux chats dans mon quartier. Je mets ma découverte entre guillemets, parce que finalement ces chats faisaient déjà partie de mon environnement, mais je ne leur avait pas prêté attention. Être observateur, c’est regarder la réalité avec un angle.

Ça me rappelle le temps où je retapissais mon premier appartement, et j’étais attentif au moindre défaut dans la décoration intérieure des autres lieux où j’allais. Cela m’a même conduit à me fâcher avec un ami très cher pour lui avoir soutenu qu’on voyait les coups de peinture sur une paroi de son salon – je précise que j’avais raison. Même chose lorsque je me suis mis au jardinage: j’étais pris d’une passion pour les fruits et légumes, et je découvrais des trésors floraux à des endroits que j’avais pourtant foulé cent fois.

Il en va de même avec la lecture: lorsque vous reprenez un livre que vous connaissez bien, vous découvrez de nouvelles choses que vous n’aviez pas vu aux premières lectures; puisque vous cherchez autre chose (dans votre vie, dans vos études, dans l’étude de votre vie), vous êtes attentif à d’autres éléments (ça rejoint mon constat sur le changement de la personnalité). En fait, le livre n’a pas changé, c’est VOUS qui le lisez d’une autre manière – le livre devient le témoin de votre changement intérieur; plutôt rassurant, non?

Si ce phénomène vaut pour l’environnement extérieur (les chats du voisinages, la paroi de mon ami très cher, le jardin de ma grand-mère), il en va de même pour l’environnement psychologique: si je me laisse intriguer par un bouquin inspirant (mettons Le Petit Prince), j’aurai tendance à voir les autres comme des renards à apprivoiser, des roses à arroser ou des moutons à dessiner.

Alors, quand ce sacré Tibert aura décidé de refaire surface,ma vision du monde s’en trouvera changée: je serai un peu moins obsédé par les chats jaunes, et je m’intéresserai un peu plus aux humains.

dans-lherbe

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Alors

Les gens ont peur,
alors ils avalent des anxiolytiques chez leur pharmacien et recrachent leur passé chez le psychologue,
alors leur confiance implose et les coûts de la santé explosent,
alors les assurances s’imposent et les impôts deviennent inquiétants,
alors les gens font des heures supplémentaires en espérant des vacances réglementaires,
alors ils sont crevés le soir et ça les gonfle,
alors ils allument la télévision pour éteindre leur foyer,
alors il y a nouvelles du monde qui se répètent se répètent se répètent,
alors les préjugés s’impriment et les téléspectateurs dépriment,
alors il y a des publicités commerciales pour combler des manques personnels,
alors les gens entassent des possessions extérieures pour combler des vides intérieurs,
alors ils lèvent les bras au Ciel en interrogeant Dieu.

Mais Dieu ne leur répond rien,

alors les gens ont peur.

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Écriture, Choses politiques, Enseignement

Examens finaux

Un jeune moine voulait atteindre la sagesse.
Il se rendit donc au monastère de Zsouh, où enseignait le grand maître Bagha. Celui-ci le prit sous son enseignement pendant une année. Le jeune moine apprit l’art de la méditation, des mathématiques et du jardinage.
Au bout d’une année, le maître Bagha appela le jeune moine dans sa tente.

« Jeune moine, je t’ai convié sous ma tente pour que tu puisses prouver ta sagesse.

– Merci maître.

– Il n’y a pas de quoi. Avant de passer les épreuves, je vais te poser une question décisive.

– Je vous écoute, maître.

– Jeune moine, te sens-tu capable de réussir des épreuves de sagesse? »

Le jeune moine réfléchit un moment. Il avait beaucoup appris aux côtés du maître, et il pensait avoir fait des progrès adéquats. Il répondit donc:

« Oui, je me sens capable de réussir les épreuves, maître.

– Sors d’ici, prétentieux! Tu ne mérites pas que j’examine tes compétences! »

Très surpris, le jeune moine ressortit de la tente. Et pendant une année supplémentaire, il suivit l’enseignement du maître. Il apprit de nouveau l’art de la méditation, des mathématiques et du jardinage.
À la fin de l’année, Bagha fit revenir le jeune moine sous sa tente, pour à nouveau éprouver sa sagesse.

« Jeune moine, je t’ai à nouveau convié sous ma tente. Je te repose la même question: te sens-tu capable de réussir les épreuves de sagesse? »

Le moine avait réfléchi pendant toute l’année à cette question. Il trembla un peu, puis répondit:

« Non, maître. »

Bagha se mit à nouveau dans une colère noire:

« Sors d’ici, fainéant! As-tu donc paressé toute l’année pour n’avoir rien appris de plus? »

Le jeune moine était tout à fait interloqué. Il ne comprenait pas pourquoi sa réponse ne lui avait pas ouvert les portes des épreuves de sagesse. Mais il respectait son maître, et il travailla encore à son service pendant une année.
Le temps venu, le maître Bagha fit venir une troisième fois le jeune moine sous sa tente:

« Jeune moine, je t’ai enseigné l’art de la sagesse pendant trois bonnes années. J’aimerais à nouveau te soumettre aux épreuves, mais avant cela, je vais te poser la même question que les années précédentes. Tâche cette fois d’y répondre avec sagesse. Alors, te sens-tu capable de réussir les épreuves de sagesse? »

Le moine fit mine de réfléchir, mais il avait la réponse depuis deux jours:

« Maître, je ne sais pas. Je ne connais pas encore ces épreuves, mais je ferai de mon mieux. »

Son maître Bagha sourit et lui dit:

« Très bien, jeune moine. Tu as répondu judicieusement. Tu vois, la première année, tu étais plein de confiance, rempli d’égo: je devais te purger de ta vanité. La deuxième année, tu hésitais, tu doutais, tu n’avais plus de repères. Je devais te montrer le chemin. Par ta nouvelle réponse, tu viens de me prouver que tu as trouvé un équilibre entre doute et confiance. C’est ça, la sagesse.

– Merci, maître.

– Tu peux maintenant repartir chez toi, jeune moine, car je n’ai plus rien à t’apprendre. »

Et le jeune moine repartit chez lui. Plus sceptique, plus confiant, et plus sage.

grat grat grat

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Choses politiques

Ce que je n’arrive pas à comprendre chez les humains

Mon chat Tibert (toujours en fugue) m’a laissé une liste de choses qu’il ne comprenait pas chez les humains:

les femmes enceintes qui fument

Tibert ne comprend pas pourquoi les humains cherchent à connaître en détails certains phénomènes médicaux, pour les ignorer grossièrement la minute d’après.

– l’engouement pour les sports automobiles

Qu’est-ce qu’il y a de spectaculaire? (m’a demandé un jour Tibert). L’impression de vitesse, sans doute (lui ai-je répondu). Mais pourtant, c’est la vie qui va déjà trop vite (m’a-t-il rétorqué).

– l’armée suisse

Tibert estime que le concept « d’armée défensive » est la plus grande mascarade rhétorique du siècle.

– la presse people

On dirait que vous cherchez à vous intéresser à ce qui est le plus bizarre, le plus lointain, le plus exceptionnel de vos propres âmes. Pourtant vous avez quantité de philosophes qui auraient dû vous convaincre que le voyage en vous-mêmes était le seul qui vaille la peine.

– les gens qui ne se saluent pas dans la rue

C’est peut-être parce que je suis un chat (me dit-il), mais je ne comprends pas comment vous pouvez passer les uns à côté des autres sans vous adresser ne serait-ce qu’un signe de reconnaissance. Moi, je salue même les fleurs et les abeilles, tu sais. On fait tous partie du monde vivant, oui ou merde?

Tibert et sa liste

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Enseignement

Ce que j’aimerais dire à leurs parents

Madame, Monsieur, Cher Parents,

Pour enseigner à votre gosse, j’ai besoin qu’il soit nourri et reposé. J’ai besoin qu’il soit calme, oxygéné; j’ai besoin qu’il se soit dépensé, épanoui dans son corps. Alors pourquoi le laissez-vous se vautrer devant la télé jusqu’à 11 heures du soir?

Pour éduquer votre gosse, j’ai besoin de lui poser des limites. Il doit connaître les concepts de discipline, d’empathie et de respect des autres; il doit faire la part des choses. Alors pourquoi le laissez-vous quitter la table sans finir son assiette?

Pour éduquer votre gosse, j’ai besoin de votre aide. J’ai besoin que vous soyez de mon côté. Nous devons aller dans la même direction, donner des signaux clairs à votre enfant. Alors pourquoi me collez-vous un procès pour la punition de mardi dernier?

Pour enseigner à votre gosse, j’ai besoin qu’il écoute. J’ai besoin qu’il sache que la parole de l’autre est sacrée; que nous avons deux oreilles, et une seule bouche. Alors pourquoi me coupez-vous tout le temps?

Chers Parents, vous devez me faire confiance. Je suis payé pour préparer votre enfant à se débrouiller dans la vie. Enseigner et éduquer, c’est mon job.

J’ai besoin que vous fassiez le vôtre.

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Médaille d’argent

Je suis le deuxième couteau
Moi, le treizième salopard
Je marche à côté du héros
Toujours en marge de sa gloire

Jamais sous les feux de la rampe
La rampe, je l’ai pas passée
Les héros sont d’une autre trempe
Et me voilà poule mouillée

Tibert dans l'ombre

Souvent on me coupe au montage
Pas grave, j’étais figurant
Je suis le misérable otage
Qu’on sacrifie à l’arrière-plan

Je suis le Sancho de Quichotte
Je suis l’ombre de Rantanplan
Brutus ou Judas Iscariote
Je suis second insignifiant

Viendra le jour où les perdants
Monteront sur les barricades
Pour dégommer à balles à blanc
Les premiers de classe malades
Vous me verrez, tel un sultan
Insulter ces puissants minables
Ce jour futur, méconaissable
Je serai sur les premiers rangs
Je serai sur les premiers rangs

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Une envie pressante d’écouter

Mon chat jaune est parti depuis voilà un mois. J’ai rêvé qu’il revenait.

– Eh ben, c’est pas trop tôt,  mon ami Tibert! Enfin revenu! Qu’est-ce que tu as fait pendant tout ce temps?

– J’étais sorti. Une envie pressante.

– Mais? Tu… tu parles, maintenant?

– J’ai toujours parlé, mais tu ne m’écoutais pas.

– Mais je, je, je t’entendais miauler, tu sais! Tu miaulais pour jouer, pour…., pour manger, pour sortir…

– Oui, mais tu interprétais mal les choses: tu croyais que j’étais un animal stupide, obsédé par mes instincts. Je demandais plus que ça dans mes miaulements. Je voulais de l’amour, moi.

– Mais alors… Pourquoi… Pourquoi est-ce que je te comprends parfaitement, maintenant?

– Tu me comprends parce que tu as besoin de m’écouter. Tu m’as perdu, alors tu veux me regagner.

– Je ne comprends pas…

– Les humains sont comme ça: tant que tout roule, ils n’écoutent pas. Un beau jour, tout s’écroule, et ils dressent l’oreille, desespérés. Ils cherchent les rumeurs, ils espérent capter des messages: la parole de Dieu, les informations à la radio, les conseils de leurs amis… C’est lorsque tout va bien qu’il faut écouter d’un peu plus près.

– Tu as raison. Je vais t’écouter. Qu’as-tu à me dire, chat? Parle, je t’écoute. Je suis tout ouïe.

– Ça serait trop facile. Si je te le disais dans la minute, tu ne m’écouterais plus. Et je repartirais.

– Mais? Je… Qu’est-ce que je dois faire, alors?

– M’écouter. Tout le temps. Pas seulement pour savoir, ou pour apprendre. M’écouter pour le plaisir de m’écouter. « Écoutez-vous les uns les autres », voilà par quoi vous devriez commencer.

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Actualité, Écriture

Vous êtes un pur, vous au moins!

Je suis civiliste, ce qui implique que je devais me trouver un établissement où faire un service de 30 jours en été pour une institution de la région. Hier, je rencontrais la responsable, qui m’a engagé comme aide-cuisine.

– Alors quelle période vous préférez, pour l’engagement?

– Plutôt… plutôt pendant les vacances scolaires; c’est la morte saison, pour les comédiens, vous comprenez.

– D’accord, mais vous avez peut-être prévu des vacances, non?

– Pas pour le moment. Je vais peut-être faire un pèlerinage d’une dizaine de jours, Compostelle ou Avignon, un truc du genre… mais c’est un vague projet pour le moment. Engagez-moi sur juillet, mettons.

– D’accord, ça me va bien aussi. Et… et pour venir au travail, vous viendrez en transports publics ou en voiture? Vous savez déjà?

– Je viendrai en vélo. J’habite tout près.

– Hé bien vous alors! Venir en vélo, faire Compostelle… Vous êtes un pur, vous au moins!

– Un pur? Pas tant que ça. Disons que… Vous devez avoir l’habitude, avec tous ces civilistes: on est tous un peu dans la même mouvance, non? Légèrement écolos sur les bords, non-violents… le genre euh… le genre euh… vous voyez le genre, non?

– Oui, c’est vrai, vous avez tous quelque chose en commun. Je ne saurais pas vraiment dire quoi… Comment dire… Vous avez tous le même… Le même…

– Le même idéal, peut-être?

Tibert a disparu depuis bientôt un mois, le gredin!

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