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Où Tibert nous explique qu’il parle parfaitement bien le français

Génie en herbe

Je ne vous l’ai sûrement jamais dit, mais mon chat a un secret.
C’est un chat qui parle.
Comme vous et moi.
Il peut parfaitement bien s’exprimer, d’un français limpide et savoureux. C’est peut-être même mieux qu’il vous l’explique lui-même.
Tibert, tu veux bien nous dire deux ou trois choses?

– Miaou.

– Tibert! En français, s’il te plaît!

– Qu’est-ce que tu veux que je te dise, moi? (il bâââille)

– Je ne sais pas, moi… C’est pour mes lecteurs, tu comprends. C’est sans doute la première fois qu’ils apprennent qu’un chat peut parler.

– Ah. Mouais. Mrrraou (il s’étire)

– Allez, fait un effort, quoi! Explique-leur pourquoi tu parles rarement, par exemple!

– Pourquoi je parles rarement? C’est très simple, ça, maître: parce que votre conversation d’humain est très ennuyeuse. En fait, c’est même pour ça que les chats dorment autant pendant la journée: leurs maîtres ne savent pas les passionner. On prendrait bien un moment à discuter avec vous, à vous apprendre des trucs sur la vie, mais vous êtes tellement ennuyeux qu’on abandonne assez vite.

– Tibert! Tu es plutôt sévère avec nous…

– Mais c’est la vérité, maître! Tout d’abord, les humains parlent beaucoup trop et n’écoutent pas assez. Pourquoi croyez-vous que la Nature ait fait les êtres vivants avec deux oreilles et une seule bouche? Pour le seul confort de la stéréophonie? Voilà bien le symbole de vos courtes vues! Si l’évolution nous a doté ainsi, c’est parce qu’il faut passer deux fois plus de temps à écouter qu’à parler. (il se lèche la patte)
Vous, les humains, vous vous exprimez sur tous les sujets sans rien savoir, vous faites des suppositions sur des phénomènes qui vous échappent totalement, et vous échafaudez des théories ineptes sur tous les sujets qui vous passent sous les griffes – pardon, je veux dire, pas les griffes, mais sous les mains. Voilà le problème, maître.

– Je suis très étonné, parce que tu prends des airs supérieurs, mais tu continues à m’appeler « maître »…

– Ah, attention! Il ne faut pas tout confondre! Si je t’appelle comme ça, c’est d’abord parce que j’ai beaucoup d’estime pour toi; mais je sais également que tu es sensible à la flatterie… Et puis c’est donnant-donnant: tu me tiens au chaud et tu me donnes des croquettes au goût de bœuf-champignons, et en échange, je t’appelle « maître ». Crois-moi, en matière de transfert de biens et services, je gagne à tout point de vue. Les chats domestiques réussissent la prouesse d’être les plus cyniques des parasites, tout en étant très estimés par leur maître (il ronronne).

– Tu dis ça pour te rendre méchant. Je sais que tu es très gentil, au fond.

– Vous et votre manie de tout séparer en catégories… bien ou mal, gentil ou méchant, chaud ou froid! C’est bien un truc d’humain: vous collez des étiquettes sur les êtres qui vous entourent – soit-disant pour vous y retrouver dans la réalité; et puis la minute d’après, vous figez les choses dans leur contexte, pour être plus tranquilles. Les choses changent, humains! Vous avez même un  joli mot pour décrire ça: « l’impermanence » (il se lèche fébrilement). Il y avait deux ou trois humains qui étaient assez malins pour vous faire voir ça – Héraclite et Lao-Tseu, je crois – je suppose qu’ils étaient inspirés par des chats. C’est connu, ça: la plupart des génies ont un chat qui leur souffle des idées.

– J’ai tout de même de la peine à vous croire si sages que ça, vous les chats.

– Maître! Ne m’as-tu pas encore observé assez longtemps? Dormir, manger, câliner des chattes et chasser des souris; n’est-ce pas la plus sage des existences?

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Toi aussi, joue avec les scams africains

Meuh oui, je suis sûr que vous avez déjà reçu ce genre de message:

De: zone010@ezg12.com
À: finpoil@danstabouche.com

Bonjour ,

En septembre 2003  des millions ont été dérobé dans la succursale de la BCEAO de Man (ouest d’Abidjan) par des ex rebelles qui étaient censés assurer sa sécurité . C’est le quatrième « casse » de ce genre dans les agences de ladite banque installées en zone ex rebelle, et le deuxième perpétré  en Côte d’Ivoire. Étant en service dans cette localité en tant qu’auditeur , j’ai pris connaissance d’un dossier portant sur une importante somme d’argent appartenant à feu M. Richard  qui était client à la banque.

Depuis lors, j’ai mené plusieurs enquêtes  pour localiser un des parents du défunt client mais en vain. Après plusieurs tentatives échouées, j’ai décidé de m’investir un peu plus pour pouvoir trouver un membre de sa famille et c’est ainsi que je rentre en contact avec vous.

N’ayant pas trouvé de parent au cours de 2 dernières années, je voudrais si vous êtes intéressé  pour que je vous introduise comme un parent proche du défunt et par conséquent l’héritier légal pour que les fonds puissent vous êtes versés ainsi le partage se fera entre vous et moi. J’aimerais avoir votre entière et honnête coopération pour nous permettre de réaliser cette affaire.
Espérant que vous voudriez bien répondre à ma proposition , je vous salue cordialement ,

H.Dagri

Donc je reçois ce message la semaine passée; et je renvoie immédiatement mon message-type pour ce genre de demande (que je vous invite à copier-coller pour vos propres ripostes):

De: finpoil@danstabouche.com
À: zone010@ezg12.com

Bonjour,

Vous cherchez des victimes crédules pour une escroquerie connue sous le nom de « scam africain » (http://www.hoaxbuster.com/dossiers/detail.php?idDossier=3595). Vous êtes une personne malhonnête et vous insultez mon intelligence en me prenant pour un naïf utilisateur de l’Internet.

Je crois à des valeurs de respect, et j’espère que vous les rejoindrez un jour.
Je crois à la valeur du travail, et j’espère que vous vous y mettrez un jour.
Je crois à l’idée du karma, et je sais que vous noircissez le votre. Pire: vous insultez vos semblables en donnant des exemples aux racistes qui dressent l’égalité « Africains = Voleurs ».

Je vous plains, et en même temps je suis persuadé que vous avez la possibilité de changer en quelqu’un de bon.
Je n’échangerai plus aucune correspondance avec vous.
Quelqu’un qui vous veut du bien.

Peut-être un peu bon enfant, comme réponse, mais ça a le mérite d’être non-violent et de les envoyer poliment paître. Palsambleu! Que ne fut pas ma surprise en découvrant cette réponse, qui se passe de commentaires (les typos sont d’origine, vous pensez bien…). Ça m’apprendra à être poli, bordel de merde!

De: zone010@ezg12.com
À: finpoil@danstabouche.com

Toi , le fils de pute que tu es !!!! losrque vous et vos dirigeants et vous sales cochons allez cesser de foutre le bordel sur notre peuple Afrivain , nous allons aussi cesser de vous soutirer de l’argent .

Vous venez piller nos richesses pour aller construire vos villes et pays . Vous organisez les guerres civiles partout en Afique et vous voulez qu’ait pitié de vous ? Vous nous montez les uns contre les autres !!!

Va te faire mettre bien dans CUL de ta mère bien profondement .  C’est bien vous les VOLEURS . Vous pensez que l’Afrique est votre POUBELLE ?

SALES COCHONS que vous êtes , Fais passer mon messages sur toutes vos chaines de télés sans oublier le cul de ta mère et ta grd mère aussi ainsi chanque matin en lavant son CUL à travers lequel t’es venu au monde elle se souviendra .

Si t’as une un tête réflechis bien car vous les COCHONS , vous reflechissez qu’avec vos QUEUES …

Allez, sans rancune…

Jesus_Loves_You

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Écriture, Choses politiques

Les deux manières

Il y a deux manières d’être riche: avoir beaucoup, ou désirer moins.
Il y a deux manières d’aimer son prochain: le rendre aimable, ou le trouver parfait.
Il y a deux manières de rencontrer Dieu: le chercher toute sa vie, ou savoir qu’il est en chacun de nous.

à l'abri

Il y a deux manières d’être riche: avoir beaucoup, ou désirer moins.

Au début, les gens mangeaient leurs légumes, cultivaient leur jardin et discutaient au clair de lune. Et puis un fou est arrivé, leur a dit que dans un pays lointain, les gens labouraient avec de meilleurs outils, semaient de meilleures semences et faisaient de meilleures récoltes (ce qui leur permettait de prendre des vacances en Italie). Les gens ont pris le fou au sérieux, ont voulu construire des charrues à trois socs, sont allés chez le forgeron qui voulait être payé avec de la nourriture; alors les gens ont voulu défricher plus de terres cultivables pour nourrir le forgeron, sont allés chez les bûcherons qui voulaient être payés avec plus de nourriture; alors les gens ont voulu envahir leurs voisins pour nourrir les bûcherons. Mais l’armurier était malade, alors ils ont du travailler comme des fous, et ils attendent encore leurs vacances (en Italie).
Depuis, le fou est mort et enterré, mais les gens continuent à croire à ses promesses.

Il y a deux manières d’aimer son prochain: le rendre aimable, ou le trouver parfait.

Au début, on s’aimait comme des fous, insouciants et stupides: on folâtrait dans la nature avec les vaches et les brebis. Et puis Femina a fait paraître ce fameux quiz « Avez-vous le partenaire idéal? » et tu l’as fait pour moi et je l’ai fait pour toi et on s’est fait la gueule pendant un mois, en croyant que l’idéal était plus important que le moment présent. Quand l’idéal est entré dans nos vies, nous sommes entrés dans nos têtes: tout devenait conditionnel, tout devenait futur; tout devenait intellectuel, tout devenait culture; et on a commencé à croire que l’un devait compléter l’autre, que l’autre devait stimuler l’un. On s’est pris mutuellement en défaut, alors que l’on était déjà parfaits.
L’amour, ça se construit; les briques ne manquent jamais.

Il y a deux manières de rencontrer Dieu: le chercher toute sa vie, ou savoir qu’il est en chacun de nous.

Au début, je vivais avec la nature, le ciel et les nuages. Un jour, un homme est arrivé, tout en noir avec une tache blanche au cou. Il m’a dit que Dieu était mort pour moi sur la croix, et que les différences entre le Bien et le Mal étaient inscrites sur les pages d’un grand livre (plutôt que sur les veines de mon cœur). On m’a dit que Dieu nous regardait d’en haut, qu’il nous aimait mais nous laissait libres. Moi, ça m’étonnait. Dieu, je l’avais toujours entendu à l’intérieur de moi. Et je ne l’appelais pas Dieu. Je ne l’appelais pas: je le sentais.
Le jour où je me suis rappelé que j’étais Dieu, que tout le monde était Dieu, j’ai souri.
Et je souris encore.

Quel scandale pour le productivisme, si les gens savaient qu’ils ont déjà tout.
Quel scandale pour le sentimentalisme, si les gens savaient qu’ils sont tout.
Quel scandale pour le fondamentalisme, si les gens savaient qu’ils sont Le Grand Tout.

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Actualité

Pour que Doris relise Boris

Un interview de Doris Leuthard pour le 24Heures m’a fait bondir sur ma chaise. Ma tête à cogné le plafond, et ma cervelle s’est répandue sur le carrelage de la cuisine, tandis que ma boîte crânienne retombait comme une feuille aux couleurs d’automne. Mes deux chats jaunes sont venus se régaler de ma matière grise, et j’étais vert de rage lorsque j’ai repris mes esprits.Doris

S’il était encore vivant, je proposerais volontiers à Mme Leuthard de laisser son poste à Boris Vian; mais vu qu’il est mort depuis 50 ans, c’est un peu difficile. D’ailleurs, qui s’est soucié de lui rendre hommage cette année, hein? Personne! Alors bravo la reconnaissance, bordel! Mais ce qu’il y a de bien avec un écrivain mort, c’est qu’on peut le relire avec la certitude qu’il a laissé quelque chose à la postérité, à la différence des politiciens de droite.

Je propose donc officiellement à Mme Leuthard de relire la prose (et la poésie) de M. Vian, écrivain, ingénieur, inventeur, musicien, auteur, parolier, poète, critique, scénariste et traducteur (excusez du peu; c’est vrai qu’avant TF1, les artistes se mêlaient de tout et refusaient les étiquettes qui collent).  À la lumière des brillants passages de Boris, Doris pourra certainement trouver des contre-arguments de choix, ce qui lui évitera de nous jouer du pipeau (Boris jouait de la trompette) quand elle nous dit que les « armes ont une fonction dissuasive, et peuvent servir en ce sens d’instruments de dialogue. » À ce niveau d’argumentation, moi j’ai tendance à prêcher la décapitation immédiate, mais je me retiens (après tout, la guillotine est-elle un instrument de dialogue?) pour laisser la parole au poète:

Colin entra. La pièce était petite, carrée. Les murs et le sol étaient de verre. Sur le sol, reposait un gros massif de terre en forme de cercueil, mais très épais, un mètre au moins. Une lourde couverture de laine était coulée à côté par terre. Aucun meuble. Une petite niche, pratiquée dans le mur renfermait un coffret de fer bleu. L’homme alla vers le coffret et l’ouvrit. Il en retira douze objets brillants et cylindriques avec un trou au milieu, minuscule.
– La terre est stérile, vous savez ce que c’est, dit l’homme, il faut des matières de premier choix pour la défense du pays. Mais, pour que les canons de fusil poussent régulièrement, et sans distorsion, on a constaté, depuis longtemps qu’il faut de la chaleur humaine. Pour toutes les armes, c’est vrai, d’ailleurs.
– Oui, dit Colin.
– Vous pratiquez douze petits trous dans la terre, dit l’homme, répartis au milieu du cœur et du foie, et vous vous étendez sur la terre après vous être déshabillé. Vous vous recouvrez avec l’étoffe de laine stérile qui est là, et vous vous arrangez pour dégager une chaleur parfaitement régulière.
Il eut un rire cassé et se tapa la cuisse droite.
– J’en faisais quatorze les vingt premiers jours de chaque mois. Ah!… j’étais fort!…
– Alors? demanda Colin.
– Alors vous restez comme ça vingt-quatre heures, et, au bout de vingt-quatre heures, les canons de fusil ont poussé. On vient les retirer. On arrose la terre d’huile et vous recommencez.
(L’Écume des Jours, chapitre 51)

Ça, c’est pour le côté émotionnel et onirique de l’argumentaire; à l’image des canons de Colin, Doris Leuthard s’enfonce encore plus avant dans la bêtise, en criant au massacre de 5’100 emplois. Voilà où se situe le débat: des guerres contre des emplois! « De la chair contre du papier-monnaie »! C’est juste une variation sur le thème du « pétrole contre des médicaments ». Et on revient toujours à ce sacro-saint argument de l’emploi: le travail, toujours le travail, comme une litanie, un mythe de paix dans le monde. Lorsque tout le monde travaillera, la paix universelle sera atteinte, ha ça oui! Leuthard nous présente le travail comme un but, une fin en soi, l’Achèvement Ultime!

Le paradoxe du travail, c’est que l’on ne travaille, en fin de compte, que pour le supprimer.
Et refusant de constater honnêtement son caractère nocif, on lui accorde toutes les vertus pour masquer son côté encore inéluctable.
De fait, le véritable opium du peuple, c’est l’idée qu’on lui donne de son travail. Comme si le travail était autre chose qu’un moyen, transitoire, de conquête de l’univers par l’homme.
[…]
La guerre est la forme la plus raffinée et la plus dégradante du travail puisque l’on y travaille à rendre nécessaire de nouveaux travaux.
(Traité de civisme, fragments II et note D)

En outre, Boris Vian s’appuie lui-même sur les travaux de Lewis Mumford pour montrer à quel point la guerre, en tant qu’entreprise économique, relève d’un cynisme dégoûtant:

L’armée est le consommateur idéal, car elle tend à réduire à zéro l’intervalle de temps entre la production initiale profitable et le remplacement profitable. La consommation rapide du ménage le plus luxueux et le plus prodigue ne peut rivaliser avec celle d’un champ de bataille. Mille hommes fauchés par les balles entraînent plus ou moins la demande de mille uniformes, mille fusils, mille baïonnettes supplémentaires. Un millier d’obus tirés ne peuvent être récupérés et ré-employés. À tous les malheurs de la bataille, s’ajoute la destruction plus rapide des équipements et du ravitaillement.
(L. Mumford, Techniques et civilisation, cité par Vian)

L’armée n’est plus seulement un pur consommateur, elle devient un producteur négatif: c’est-à-dire que, suivant l’excellente expression de Ruskin, elle produit le mal au lieu du bien: la misère, la mutilation, la destruction physique, la terreur, la famine et la mort caractérisent la guerre et en sont le principal résultat.
(Traité de civisme, notes éparses)

Je voudrais être clair: à mon sens, on ne peut pas défendre la production d’armes comme un métier normal. Comme beaucoup d’autres professions, c’est un métier qui échappe à l’éthique (maquereau, dealer, trafiquant, cambrioleur, voleur, jeune libéral, militaire, tueur à gages, terroriste); en élevant les ouvriers des armes au même rang que les autre professions du secteur tertiaire, Mme Leuthard glorifie toute idée de travail comme respectable; on pourrait lui objecter qu’il faudrait encourager le trafic de drogues, juste parce que l’économie permet de tourner grâce à lui. En soutenant les marchands d’arme, la conseillère se tire tout simplement une balle dans le pied.

On me dira que c’est triste, ces 5’100 personnes qui vont se retrouver au chômage.

Oui, c’est triste de se retrouver au chômage.

Et alors? Je suppose qu’ils pourront retrouver un travail plus éthique, l’occasion pour eux de changer de métier, de vivre une passion. Je veux dire, j’aurai quand même de la peine à comprendre un ouvrier qui soit réellement attaché à sa fonction de constructeur de balles! Un fabricant d’armes, qu’est-ce qu’il répond dans les soirées mondaines, quand on l’interroge sur son métier, sur ce qu’il fait de ses journées? Est-ce qu’il dit la vérité?

Ou est-ce qu’il dit juste qu’il a un travail?

Un travail.

Un cravail.

Une crevaille.

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Écriture

Dimanche culte

Quand j’étais gosse, mes parents cultivaient passablement leur sens religieux: toute la famille allait au culte au moins 3 fois par mois (ce qui explique mon excellente culture biblique, le look christique de mes 22 ans et mon goût pour les histoires invraisemblables). Depuis, il faut avouer que mes parents ne vont plus régulièrement à l’église: de religieux, ils sont devenus spirituels – ce qui est un réel progrès, à mon avis. Bon, à leur décharge, il faut avouer que le pasteur actuel a autant de charisme qu’une botte d’asperges.

Toujours est-il que mes fréquentes visites à l’église éveillaient à chaque fois une fascination sans égal: j’écoutais tout sauf la prédication, me passionnant pour les chorals dont j’essayais de reproduire la deuxième voix, dévisageant le pasteur qui articulait des prêches incompréhensibles pour un garçon de mon âge, et détaillant par le menu les scènes représentées dans les vitraux en me demandant si le monde de l’Antiquité était aussi pixellisé qu’on nous le laissait croire (au moins, il était en couleurs; contrairement au monde des années 20, qui – comme chacun sait – est en noir et blanc).

D’années en années, je repérais peu à peu les cycles thématiques du pasteur: la nativité en décembre, la résurrection en avril et la parabole du semeur au début du printemps (au bas mot, je pense l’avoir entendu au total 34 fois, cette parabole du semeur; j’ignore si le pasteur cherchait à intéresser les plus agraires de ses ouailles, mais il tendait à nous resservir cette histoire comme un vieux plat réchauffé; je pourrais vous la réciter par coeur, les yeux fermés, sans les mains et en montant un cheval au galop). En outre, j’apprenais à connaître les organistes qui se succédaient derrière le monstre aux tuyaux: la vieille qui tremblait, la jeune qui toussait, la moche qui se gourait.

Après quelques années, j’étais devenu aguerri dans la plupart des rituels: comment trouver la bonne page du psautier avant tout le monde; comment avaler avec distinction la boule de mie pâteuse que le pasteur nous donnait pour la cène; comment introduire avec discrétion la pièce de cent sous que mon père me glissait cérémonieusement pendant le dernier cantique (râaaaah, le bruit libérateur des doigts qui fouillent les porte-monnaies).

Et puis, il y avait surtout la poignée de main.

À la fin du culte, le pasteur – non content d’être déjà la star du spectacle – sortait en premier pour nous accueillir toutes et tous, un par un, à la sortie de l’église et nous serrer la main. À cet endroit, il était d’usage de lâcher un compliment, une félicitation, un remerciement destiné à la louange du ministre. Comble du comble: après nous avoir fait subir son galimatias dans l’obscurité d’un temple mal éclairé, le pasteur s’adjugeait donc le mérite de nous faire passer dans le dimanche ensoleillé, promesse d’un festin préparé par maman et d’une journée oisive à regarder des Disneys.

Moi, je lui souriais à chaque fois, au pasteur.

Tu penses bien, après avoir été mal assis pendant une heure.

Peu passionnés par le sermon?

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Actualité, Écriture

T’as pas deux balles?

Le peuple suisse sera amené à voter, le 29 novembre 2009, sur une initiative populaire « pour l’interdiction d’exporter du matériel de guerre ». Comme d’habitude, les partis bourgeois font campagne contre cette proposition, au nom des 800 / 1’500 / 3’800 emplois à sauver (les estimations diffèrent d’après les points de vue).

Travail à sauver
Bénédicité
Sacre de l’emploi
In deo gloria

Gloire au Dieu Dollar
À son marché noir
Sa divine pègre
Blanchit son sang nègre

Je te vends des armes
Contre mille larmes
Contre mille francs
Contre tes enfants

Béni soit Taylor
Ford et son veau d’or
Voici nos Sauveurs:
Travail et Labeur

Chérubins, Archanges!
Chantez les louanges
De nos ouvriers
Trois fois sanctifiés

Œuvrez sans relâche!
Crevez à la tâche!
Au nom du pèze
Du fric,
Et du saint père Prix.

Je rêve d’un monde
Un peu moins immonde
Un peu moins inique
Un peu moins cynique

Où vingt-cinq mille balles
Contre une dans la tête
Ne sera qu’un sale
Souvenir sans dette.

flingue et soutane

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Re-cul

jeansL’autre jour, je sors avec nonchalance du train Yverdon-Neuchâtel, en suivant le troupeau des voyageurs y débarquant avec calme, distinction et individualisme. Par hasard (ou par la volonté d’un facétieux scénariste qui écrit ma vie), je me suis retrouvé derrière une belle et splendide et pulpeuse et sexuelle brune à faire bander un mort. Le genre de bimbo latino que vous ne croisez qu’une fois par mois, avec des seins parfumés et un cul arrogant.

Là vous allez me dire que je la matais comme un gros porc.

Rien n’est plus faux, et Dieu m’est témoin que je regardais tout sauf la fille, puisque je zieutais les gens tout autour qui dilataient leurs pupilles de façon plus ou moins discrète dans sa direction: ça allait du vieillard débonnaire au lover italien, du jeune cadre dynamique au skater boutonneux; à dire vrai, même les filles la mataient, les unes avec jalousie, les autres avec le respect dû aux concurrentes qui nous surpassent en tout, surtout en élégance.

Je me suis donc esclaffé à plusieurs reprises, en voyant ces quidams lancer un regard intéressé / concupiscent / libidineux / méprisant (biffer ce qui ne convient pas) sur ladite bonasse. De fait, le théâtre qui se faisait autour d’elle était bien plus intéressant à regarder que sa charmante personne. Autrement dit, je m’attachais surtout à regarder le méta-évènement plutôt que l’évènement en lui même. Je la méta-matais, en d’autres termes (« méta-matais », ha ha ha, vanne laborieuse qui fait quand même plaisir).

Moralité: à l’arrière du train, on a une belle vue.

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Écriture

La Grande Menuisière

Fœtus achevé
Fétu tenaillé
Utérus ouvert
L’étau se resserre

Nouvel écolier
Cartable et cahiers
Résultats scolaires
L’étau se resserre

Ado boutonneux
Adieux langoureux
Pucelage vert
L’étau se resserre

Mariage d’amis
Marmaille et leurs cris
La pression du père
L’étau se resserre

Ride au coin des yeux
Bide presque un peu
Frein sur les desserts
L’étau se resserre

Troisième pilier
Trip immobilier
Crise financière
L’étau se resserre

Douleur coronaire
Doutes et colère
Radios et cancer
L’étau se resserre

Trou rectangulaire
Clous, poignées en fer
Laide mise en bière
L’étau se resserre

Sortie de champ

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Actualité

Bassesse nautique

Les dirigeants de ma ville ont un problème: ils veulent creuser un bassin nautique dans des terres cultivables plutôt que d’utiliser le lac qui est là pour ça. Alors le projet passe en votation populaire, pour savoir si les 20’000 habitants de la ville veulent que la Commune verse 800’000 francs à des promoteurs capitalistes aux dents longues économiques.

Le promoteur, cet inconnu

Je me suis assez vivement opposé au projet, quitte à me fâcher avec plusieurs amis qui pensent que c’est bon pour le développement de la Ville, que ça peut dynamiser la région et que c’est super bien de dire oui à des projets orientés vers la jeunesse (si on me demande mes arguments, je trouve que c’est un projet anti-écologique qui ne concerne qu’une poignée d’individuels, pour un sport individualiste; que ma ville a d’autres priorités pour le moment, comme un centre d’accueil pour les jeunes ou un skate-park).

Du coup, j’ai carrément été engagé par le comité-qui-dit-non, pour faire une animation théâtrale de choc sur la place centrale avec le colonel Grégoire. L’idée était de tourner en ridicule le projet de base, en vendant une autre idée farfelue: celle de construire une patinoire dédiée au curling sur ladite place. Le concept, c’est qu’on vend notre truc en costard-cravate, de manière crédible, mais en allant toujours plus loin dans la démesure argumentative. N’importe quel citoyen lambda doit obligatoirement voir qu’on pue grave le canular à 20 mètres. Sauf que samedi passé, il y a une bonne moitié de citoyens lambda qui sont tombés dans le panneau (et on a même piégé un conseiller communal, c’est dire si on est efficace – ou alors c’est lui qui est vraiment stupide – rhôôo noooon, on veut son nom, on veut son nom).

Ce genre d’expérience « en contact » avec le peuple, ça aide toujours à voir quels arguments ont fait mouche dans la population: les vieux, par exemples, ils votent à l’émotion; ils se basent sur des arguments totalement subjectifs, tirés d’une représentation – souvent erronée – du projet. On a eu droit à des petites grands-mamans qui pensaient que l’eau allait vite devenir très sale (et donc qui voteraient contre; parce que l’eau sale, il faut être contre). On a eu droit à des petits grands-papas qui aimeraient que leurs petits-fils fassent plus de sports (et donc qui voteraient pour, parce que c’est trop bien, les petits-enfants qui font du sport). Les trentenaires, eux, votent par rapport à l’histoire politique de la ville: puisque les citoyens d’hier ont refusé, il y a quelques années, une attraction tout aussi novatrice qui aurait pu faire musée et curiosité (en deux mots: un nuage artificiel), les citoyens d’aujourd’hui se sentent obligés d’accepter une autre couleuvre, aussi hénaurme soit-elle.

Le débat d’idées a quelque chose de paradoxal: après deux heures à discuter avec des citoyens, on a envie de renoncer à toute idée de démocratie.

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Choses politiques

Blaise Pascal écologiste

Il y aura toujours des sceptiques pour dire que le réchauffement climatique n’a rien à voir avec les comportements humains. Grand bien leur fasse. Mais l’écrivain Amin Maalouf, dans son essai « Le dérèglement du monde » apporte, à mon goût, un argument décisif dans le débat, une raison de modifier nos comportements; il nous propose de faire un « pari de Pascal » écologique (je souligne):

« Et c’est là le fondement du pari que je formule concernant le réchauffement climatique: si nous nous montrions incapables de changer nos comportements, et que la menace se révélait réelle, nous aurions tout perdu; si nous parvenions à changer raidcalement nos comportements, et que la menace se révélait illusoire, nous n’aurions absolument rien perdu.

Car les mesures qui permettraient de faire face à la menace climatique sont en réalité, quand on y réfléchit, des mesures qui, de toute manière, mériteraient d’être prises – afin de diminuer la pollution et les effets néfastes qui en résultent pour la santé publique; afin de réduire les menaces de pénuries et les perturbations sociales qu’elles pourraient provoquer; afin d’éviter les conflits acharnés pour le contrôle des zones pétrolières, des zones minières, ainsi que des cours d’eau; et afin que l’humanité puisse continuer à avancer dans une plus grande sérénité. »

(A. Maalouf, Le dérèglement du monde, Grasset: Paris, 2009; pp. 286-287)

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