Jeux

Le jour où j’ai invoqué un dragon pour cramer une bourbine

(avec un fort accent zürichois)
– Wow, Inverter of Truth, that’s exciting! Now, I have to kill you before you kill me. That is really exciting!

Madeleine Schürberg, le 23 janvier 2016 à Wettingen

Time_WalkJ’avais treize ou quatorze ans, c’était un article dans l’Hebdo, et il y avait cette photo d’une carte étrange. Une image surréaliste, des symboles cryptiques et une ambiance de mort. Ça sentait le soufre, le mystère et le monde des adultes. Le journaliste présentait Magic: l’Assemblée comme un phénomène, un nouveau type de jeu de cartes à jouer et à collectionner, dont certaines s’arrachaient déjà plusieurs centaines de dollars. J’en avais déjà entendu parler au collège, où quelques geeks s’agenouillait sur les escaliers de la récréation pour poser leurs bouts de cartons et invoquer des règles compliquées. C’était une autre manière de se friter la gueule, et vu que j’étais déjà pacifiste (et plutôt nul en bagarre), l’idée m’avait séduite.

Magic se joue surtout à deux: on y incarne deux magiciens qui lancent des sorts et des créatures pour réduire les points de vie de l’adversaire de vingt à zéro.

Un pote m’avait initié pendant les relâches d’hiver: comment lancer des sortilèges pour gagner des points de vie, comment invoquer des vampires qui sucent l’adversaire jusqu’au sang; les règles restantes (compliquées), il les inventait à la mesure, ce qui lui permettait probablement de me mettre la pâtée avec des pauvres gobelins esseulés sur le champ de bataille. Un soir, j’avais mis la main sur un livre de règles (un mini-recueil de lois écrites en Arial 4pt indéchiffrable) et j’avais pu ainsi saisir les subtilités de ce très grand jeu. Et accessoirement, je lui avais rendu la monnaie de sa pièce dans une partie mémorable où je brandissais les règles toutes les deux minutes (j’ai gagné la partie, et j’ai perdu un ami).

Magic se joue avec un jeu – un « deck » – de 60 cartes ou plus , librement sélectionnées à partir de la collection du joueur. Un peu comme si vous jouiez aux échecs avec les pièces que vous aviez choisies vous-mêmes.

PanoramixAvec mon cousin, on avait racheté une collection pour quelques francs à un premier joueur. J’ai compris des années plus tard qu’on avait mis la main sur quelques trésors qui remboursaient largement l’achat initial. On jouait assez benoîtement, vraiment pour le plaisir; j’étais assez isolé du reste de la communauté de joueurs, centrée sur Lausanne, Genève, ou dans les grandes villes françaises. Mais je restais très excité à l’idée de pouvoir participer un jour à un tournoi de Magic: pour moi, ça revenait à l’assemblée des druides dans la forêt des Carnutes, une manière de se distraire entre gens éduqués avec des règles complexes et sibyllines. Envoyer des Chevaliers Noirs en travers de la tronche d’un Parisien de 17 ans était une idée sexy, mais c’était encore l’époque où j’étais terrorisé de faire des trucs hors de mon cercle de confort: j’étais épouvanté à l’idée de me retrouver tout seul dans un TGV pour Lyon avec un deck mal équilibré, pour ensuite rencontrer des Strasbourgeois en capuche qui m’adresseraient du jargon inconnu.

À chaque tour, un joueur effectue plusieurs phases: ressourcer (dégager) ses terrains qui produiront de l’énergie magique (le mana), piocher, lancer des sorts et attaquer l’adversaire. Les parties durent entre 3 et 45 minutes environ.

J’étais donc resté à un niveau très naïf du jeu, même si je fantasmais sur quelques cartes que j’avais aperçu dans un magazine spécialisé, The Duelist, qui reste probablement le périodique le plus intelligent que j’aurais lu sur la théorie des jeux. À travers lui, je prenais conscience d’une communauté immense de joueurs et d’un metagame infini: au-delà de la partie avec l’adversaire, c’était surtout une stratégie à long terme qui s’élaborait: si j’avais perdu le mardi contre un deck avec des elfes, je pouvais probablement battre mon cousin le jeudi avec des gobelins. Changeforme permanent, le jeu était infini, et je passais des heures à élaborer des stratégies gagnantes sur le tapis du salon. Combinatoire, statistiques de tirages, victoire au cinquième tour, je devenais le geek de la chambre à coucher. Si un jour des biographes se penchent sur mon adolescence, ils découvriront que ma solitude souhaitée était aussi productive pour mon imaginaire que misérable pour mes compétences sociales.

Le jeu regroupe plus de 20 millions de joueurs à travers le monde, qui peuvent s’affronter dans des tournois locaux, régionaux et mondiaux. Il y a même un tournoi professionnel. Le gagnant repart avec 50’000 dollars.

Biblioth_que sylvestreEt puis en deuxième année du gymnase, davantage intéressé par les sorties, l’examen de latin et les filles en minijupe, j’ai laissé tomber le jeu. Ma collection dormirait dans un tiroir jusqu’à mon premier déménagement. En 2011, j’ai même vendu une partie de mes cartes pour générer un peu de cash. Huit francs cinquante pour une Bibliothèque sylvestre, je le regrette encore.

Chaque année, les éditeurs du jeu publient deux nouvelles éditions de quelques centaines de cartes. À ce jour, il existe donc environ 14’000 cartes différentes. C’est comme si vous pouviez choisir vos 9 pièces d’échecs à partir d’une banque de 14’000 nouveau « rôles » sur l’échiquier (évêque, archimage, écuyer… Kasparov vendrait du rêve).

Enfin, il y a eu cette prise de conscience en 2015: on était plusieurs improvisateurs à avoir joué à Magic pendant notre adolescence, et on s’est mis à faire quelques parties dominicales pour le fun. Decks déséquilibrés, nouvelles cartes et madeleines de Proust: entre gros rires et prise au jeu, ça avait de toute manière du panache: boire de l’Humagne Rouge d’adulte en lançant des Tuteurs Démoniaques, c’est une belle idée de l’existence. Une grande revanche sur l’adolescence, comme si le costume de geek pouvait redevenir cool.

Avec mon pote Quentin, on a croché sévère. Jusqu’au jour où je lui ai proposé un tournoi officiel à Wettingen, dans les environs de Baden. Plus effrayant qu’un tournoi en France: un championnat en Suisse Alémanique, avec cinquante duellistes de la région de Zürich qui ont dû parler en anglais pour pouvoir jouer contre nous.

Horaires de course d’école, trajet en train aux aurores. On débarque à 10h00 dans un local propret situé au troisième étage d’un grand centre commercial; certains joueurs ont un tapis spécial en Néoprène à poser face à leur adversaire, pour que les cartes ne glissent pas. En cas de doute sur les règles, il y a une arbitre officielle (insignifiante: -12 en charisme et un anglais qui tâtonne).

Dans un tournoi « limité », le joueur se voit remettre 6 boosters (75 cartes) aléatoires; il doit construire un deck de 40 cartes qu’il utilisera contre ses adversaires (match en 2 parties gagnantes, 4-6 matches).

Je touche des cartes intéressantes, avec l’avantage d’avoir déjà fait des tournois d’avant-première qui m’avaient familiarisé avec les forces et faiblesses de l’extension. Je bâtis un deck agressif et risqué. You Live Only Once, comme le plaît à me le rappeler Quentin. Ouvrir des paquets de carte, c’est un peu comme gratter un Tribolo: tu as un certain pourcentage de chances pour tomber sur une rare à 20 balles, et c’est le jackpot. Le truc cool, c’est que de toute manière tu pourras jouer avec les cartes (le jour où j’invente un jeu avec les billets de loterie perdants, je vais me faire un max de blé).

J’enchaîne les victoires avec surprise (et pas mal de chance, j’avoue), pour me rapprocher suffisamment des bonnes tables; celles où les meilleurs s’affrontent pour le haut du classement, à grands coups de sortilèges rouges et d’enchantements noirs. Je m’assois en face d’une geek d’une trentaine d’années au strabisme convergent, qui m’annonce jouer quatre couleurs (gage d’une variété de sorts plus élevée) en les ayant toutes ici assez bien tirées  (gage de forfanterie).

InverterDe mon côté, je commence à transpirer du dos; je me mange une défaite au premier duel, avant de pouvoir égaliser en deuxième partie. Après la troisième donne, je touche une grosse créature que j’arrive à poser. Une bête bien balèze qui inverse le jeu: pour vous la faire courte, je peux tuer mon adversaire en trois tours, mais j’ai aussi un compte à rebours de 5-6 tours à jouer. Sinon, je perds. L’alémanique me parle:

– Wow, Inverter of Truth, that’s exciting! Now, I have to kill you before you kill me. That is really exciting!

Et là, je comprends pourquoi j’aime ce jeu: je suis en train de salement friter sa gueule à cette adorable argovienne, et ça la fait marrer. Comme ça m’a fait marrer de râper mes ménisques dans un duel enflammé avec Quentin lundi passé. Parce que je meurs, mais pas pour de vrai. Parce que Magic est un jeu intelligent, infini et insaisissable.

Ce que Richard Garfield a su créer, c’est un jeu qui génère son propre environnement (le metagame), où la stratégie dépasse la simple partie à deux joueurs. Il y a des centaines de sites où les gens discutent de leurs decks, de leurs stratégies futures, où ils se conseillent sur le meilleur parti à tirer d’un serpent de mer volant ou d’un crapaud bleu. Grâce à Magic, outre le fait d’avoir reconnecté avec mon ado intérieur (on parle toujours de l’enfant intérieur, mais l’ado intérieur, hein, hein, il a aussi le droit à l’expression, non?), j’ai rencontré un monde adorable de quinquagénaires (deux à Wettingen), de filles (8% des joueurs) et de geeks à l’hygiène douteuse qui aiment se briser les os par procuration et s’enterrer par sortilèges interposés.

J’en reviens à ça: il ne faut pas cesser de jouer. Jouer à se faire peur avec un point de vie et deux cartes en main. Jouer au grand méchant, avec une batterie d’orques des montagnes sous vos ordres, prêts à ratiboiser l’ignoble sorcier de l’autre côté de la table. Jouer avec son imaginaire, puisque Magic est un beau jeu qui est parvenu à marier surréalisme, humour et fantasy tout en garantissant aux joueurs qu’on peut continuer à gagner avec des dragons digne de la Chapelle Sixtine. Oui, parce que j’ai oublié de le dire: en plus, les cartes sont belles. Quitte à jouer, autant le faire avec style.

DragonLord

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Écriture, Poésie

Coupe d’enfer

C’est un petit salon de coiffure, dans une rue commerciale d’Yverdon-les-Bains. Du carrelage consensuel, des arômes de cosmétiques et un bichon maltais dans un pouf prévu exprès, dans un coin rien que pour lui. L’idée venait de ma chère et tendre: un bon de 55 francs pour un soin « Pour vous, messieurs » (avec les guillemets). Coupe et soin de la barbe. Tu verras, ça te fera une expérience sociologique, il y a des dauphins contre les murs et des photos de baleines, je pense que tu vas adorer.

Je suis toujours preneur de ce genre de facéties, je pense sincèrement qu’un artiste doit mener une vie curieuse. Deux jours avant, j’ai pris rendez-vous pour 8h00, un peu la tête dans le ‘uc, des cernes à quatre étages, de quoi ne pas me reconnaître dans la coiffeuse, même après un soin de septante minutes.

– Et alors, je vous les coupe comment?

Même chez mon coiffeur attitré, je suis toujours emprunté pour répondre: saperlotte, si je viens confier ma tête à une professionnelle, autant qu’elle prenne la meilleure décision à ma place, non? C’est vrai, quoi, je vais pas chez mon garagiste pour qu’il me dise « Et alors, qu’est-ce qu’on va lui faire comme réparation, à cette petite Polo, cette fois-ci? »; moi, si je viens dans un salon de coiffure, c’est pour avoir un avis d’expert. Réparez mon look, s’il vous plaît! Ravalez-moi la façade! J’articule un « court, mais pas trop » qui lui donne latitude. Je n’ai pas été déçu. 

– Et alors, en vacances?

C’est loin d’être la meilleure entrée en matière pour entamer la conversation, mais je lui réponds qu’en tant que comédien, je peux prendre mes « vacances » quand je veux (Ah, mais vous les saltimbanques, vous êtes tout le temps en vacances, non? aurait-elle pu répondre). Je lui apprends que je travaille avec les Meurtres & Mystères, oui, vous savez, ce genre de Cluedo géant. On joue les scènes d’une intrigue policière entre les plats, blabla, et puis tout à coup il y a un crime, blabla, et là on distribue des coupons-réponses pour que les gens enquêtent. C’est du théâtre ludique, si vous voulez. Blabla.

– Ah oui, je connais. J’en avais déjà fait un. Mais je me demandais: pourquoi toujours des assassinats? Ça pourrait tourner autour d’autres intrigues, non? Des histoires de familles, par exemple un frère qui battrait sa sœur, ou alors des enfants abusés, vous voyez, ce genre de trucs.

Je lui explique que c’est déjà des éléments auxquels on a recouru dans d’autres scénarios: en fait, les histoires de famille font presque toujours partie de l’intrigue, puisqu’elles permettent de grossir l’enjeu des protagonistes. On essaie de varier les univers, pour permettre aux spectateurs de s’immerger différemment d’un spectacle à l’autre. Je lui relate les derniers exemples de scénario: un abordage pirate, une troupe de théâtre qui joue du Feydeau, un collège américain dans les années 50, mais aussi nos fantasmes d’atmosphères pour les prochains scénarios: traiter l’univers des vampires ou des zombies, ce genre de…

– Oui, mais c’est un peu noir, vous ne trouvez pas? Vous savez qu’à force d’en appeler à Satan, il finit par venir?

Là, je m’interloque. Elle a tout de même ses ciseaux à seulement quelques centimètres de ma gorge, et son oeil gauche un peu trop écarquillé me rappelle Jack Nicholson dans Shining.

– Oui, parce que vous savez, le diable existe, hein! Les gens pensent que c’est des histoires, mais moi j’ai vécu des choses, si vous saviez. Une fois, j’étais seule chez moi, j’ai été projetée contre mon lit par une force, une forme, une entité noire, et je ne dois mon salut qu’au fait que j’ai prononcé le doux nom de Jésus. Sans ça, Dieu sait!

Sur ma chaise, je relève le sourcil. Bouddha dubitatif avec une serviette autour du cou, je reste interdit. Son ciseau crisse toujours à mes oreilles, donc j’évite de faire le malin.

– Et ça va bien plus loin que ça, vous savez! Les gens qui ont le secret, hein? Le secret pour les brûlures, le secret pour les verrues, le secret pour plein de choses… C’est le Diable qu’ils invoquent, vous savez! Ils font des prières païennes, des sortilèges d’autre fois. Et il paraît que les médecins commencent à les appeler. C’est le diable qui entre dans nos hôpitaux!

Dans le coin du salon, le bichon maltais commence aussi à s’exciter. Je vois ses babines se retrousser. Bon sang, il va m’attaquer. Elle continue son monologue sur l’existence du diable. Elle ponctue sa diatribe par des coups de ciseaux dans le vague. Je vais y perdre un oeil, c’est sûr. Dans son excitation, je vois le fond de teint se craqueler sur son front. Elle a des rides aux coins des yeux, de quoi cacher quelques rouleaux de la Mer Morte. La nouvelle prophétesse. Galadriel chez les Mormons. Elle vient de s’interrompre. Elle me sourit.

– Je vous dis ça, c’est parce que les gens doivent comprendre que Dieu existe vraiment, vous savez. Quand on en a fait l’expérience directe, c’est plus facile, je sais. Alors je témoigne. Vous savez, moi j’ai eu une existence difficile, hein. Abusée quand j’étais enfant, et battue par mon frère. C’est difficile, vous savez. C’est comme si tout s’acharnait contre moi. Et puis Jésus m’est apparu, et j’ai repris confiance. Et tout va mieux.

Touchant. Too much. Tourneboulant. Un abîme d’humanité en trois coups de ciseaux. Je suis donc tombé sur la seule coiffeuse prosélyte d’Yverdon-les-Bains. Confession-express avec shampooing revitalisant. À chaque instant, je m’attends à ce que son bichon me tende une patte amicale pour m’inviter à soigner une pétition en faveur de l’existence de Dieu. Elle me tend un miroir. Bon sang, quelle coupe horrible. J’ai la même tête que MacGyver. Back to the nineties.

– Ça vous va?

J’ai dit oui (par lâcheté). J’ai acquiescé (effrontément). J’ai payé (avec le bon-cadeau).

Quand j’avais dix-sept ans, au sortir du Gymnase, je me réjouissais d’une année sabbatique où j’allais « découvrir le monde » et « vivre des aventures ». Désormais, je sais que l’aventure est au coin de la rue. Pas besoin d’aller se perdre dans les rues de Londres pour tomber sur un phénomène de foire ou un second rôle des Rougon-Macquart: il y a des perles de personnages à deux pas de chez vous, qui vous parleront du Diable et du Bon Dieu.

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Actualité, Choses politiques

Le côté obscur des votants

Si vous lisez l’anglais, ça peut être cool de lire cet article très intéressant sur l’empathie argumentative, le fait de tolérer que les avis de « ces gens-là » soient complètement fondés et méritent d’être écoutés. Le fait aussi qu’on ne publie sur Facebook que ce qui nous attirera des encouragements de la part de notre « tribu » bien-pensante. Tout ça m’inspire une réflexion difficile à mener sur les prochaines votations, avec un débat qui s’annonce déjà un peu puant, parfois médiocre au niveau des arguments mais avec des arbitres intéressants.

À ma gauche, vous avez le 85% de mes amis Facebook, éducation supérieure, une fibre écologique 100% coton Max Havelaar, des loisirs intelligents, un intérêt pour la culture et les voyages, un peu bobo sans l’avouer: ceux qui pensent que l’UDC, c’est mal, c’est moche et ça mériterait de finir dans des chambres à dans une institution psychiatrique.

À ma droite, vous avez quelques-uns de mes potes, et à vue de nez 55% des votants helvétiques. Wow, plus de la moitié. Le genre de personnes qui ne va pas en débattre ouvertement avec moi, parce qu’il a peur de me fâcher, de se fâcher, de nous fâcher, de me faire passer (moi) pour un angéliste ou de passer (lui) pour un con.

Du coup, mes potes de gauche publient des caricatures contre l’UDC et relaient des articles ridiculisant Freysinger, alors que le restant de mes connaissances postent des photos de chats, des vidéos musicales ou des invitations d’anniversaire. On fait profil bas, tout le monde rigole, certains sous cape, mais la paix des ménages est préservée.

Et pourtant, je la sens, votre douleur, à vous mes amis de droite, qui voterez probablement en vous disant que « non-ça-ne-passera-pas-mais-je-veux-juste-envoyer-un-SIGNAL », vous qui souffrez de cette ironie qu’ont les babouzes de gauche à faire passer les crimes contre la société pour de ridicules peccadilles. Vous, que ça frustre de voir des violeurs se faire relâcher après quelques années.

Comme nous tous, d’ailleurs.

Ce débat m’écoeure déjà, cette argumentaire qui s’amplifie en effet Larsen, on martèle les mêmes arguments, et ils ne comprennent rien, et les gens votent avec la peur, votre parti qui surfent sur l’émotionnel, vous ne comprenez rien, vous ne comprenez rien à rien.

Le problème que je vois, c’est que ridiculiser les gens de droite, c’est les écarter du débat, sans même savoir ce qui les anime, comment ils en sont arrivés à penser comme ça; quel est leur paradigme, leur cadre de réflexion, leur mythologie intérieure. Est-ce que le fait de ne jamais m’être fait agressé dans la rue (en fait, si, une seule fois) me pousse à faire de l’angélisme? Sont-ce mes lectures, spectacles, parents, amis, qui m’ont endoctriné à ce point pour dire qu’il n’y a pas de solutions simples à un problème complexe? Est-ce que le dernier Star Wars m’a aidé à créer une image positive de l’altérité, à créer une image frappante qui m’empêche de succomber à la peur? Puisque c’est ceci qu’il nous manque: des symboles forts de paix et d’harmonie, pour lutter contre ces images fortes de peur et de haine.

Il ne faut jamais oublier que le méchant croit toujours être le héros de sa propre histoire. Alors pote de droite, j’ai envie de comprendre ton point de vue, j’ai envie d’écouter tes arguments; parce que j’ai envie que le film se finisse bien.

 

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Improvisation et créativité, Théâtre

Rorschach

« À quoi vous fait penser cette tache, monsieur? »

Mon partenaire de scène me tend un carnet imaginaire; entre ses deux mains qui enserrent le vide, je ne vois rien, évidemment. Mon corps veut voir, mais mon regard passe à travers, et je distingue les sourires crispés des premiers rangs de spectateurs. Quelle mouche me pique de débouler sur scène sans idée, moi?

Je regarde mon partenaire de jeu. Il est tendu. Il se retourne à Jardin, pour faire un mime obscur, un vague geste de dévissage-de-bouteille ou je ne sais quoi. Une troisième manche de Time’s Up alcoolisée, on dirait. J’ai pas la référence, je comprends rien. Il se tourne vers moi; il a l’air tendu, presque énervé. Je respire péniblement, la tension est à son comble.

Rorschach

Débuter une scène improvisée, c’est faire le test de Rorschach: à partir d’une vague énigme, on va laisser faire notre inconscient, notre instinct, pour mettre du spécifique sur du flou. Parce que l’improvisation théâtrale, c’est construire sur du vide: pas de costume de Richard III, pas de décor en plan incliné; à peine un thème ou une suggestion qui flotte dans l’esprit du spectateur. Il va falloir bâtir sur le vide, sans chercher à toujours remplir. Mon Royaume pour une idée!

Le public est venu voir des comédiens sans peurs et sans reproches se débattre avec des contraintes draconiennes: comment va-t-on enchanter cette scène vide, avec du contenu qui ait du sens? Devant moi, quelques vagues indices que m’a donné mon partenaire. L’énigme. Je lutte, je sue; et en même temps, c’est bon; ce sont aussi ces gouttes de sueur que les 98 spectateurs sont venus voir: un comédien-dramaturge qui crée en direct, comme dans ces restaurants asiatiques où on vous grille une plancha de poulpes coupés juste devant vous. L’impro a ce petit goût de fait maison.

Pendant ce temps, je continue mon enquête.

« À quoi vous fait penser cette tache, alors? »

L’improvisateur est un chien policier qui renifle les petites transformations du plateau de jeu, pour en extraire la substantifique moelle. Après, il s’agira de ronger ce squelette d’idée, de jeter les osselets pour suivre le fil narratif. C’est ce que je me tue à dire aux élèves avancés qui ont encore peur de la scène vide: venez sans rien. C’est le meilleur état de création. Vous allez « voir » la scène qui se fera devant vous, sans avoir l’impression de créer. La création sans travail. L’effort sans effort. Wu Wei.

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Pourquoi je cours

J’avais vingt-deux ans, et je voyais chaque semaine le même joggeur au bonnet rouge qui passait devant la maison. Ça me paraissait futile, ça, faire du sport individuel. En tant qu’ancien handballeur amateur, qu’ex-footballeur-du-dimanche et de partenaire occasionnel pour une partie de badminton, je ne comprenais pas le sport individuel. Qu’est-ce qui pouvait bien motiver un quarantenaire malingre à chausser des collants noirs pour crapahuter sur les chemins bétonnés?

Dix ans plus tard, me voilà avec une montre GPS, un survêt technique Adidas et 2 gourdes de 320ml pleine de Powerade qui branlent autour de mes hanches.

À l’assaut de l’Yverdon-Chasseron.

Vingt kilomètres de transpiration et 1’200m de dénivelé positif.

Fais-moi mal, Johnny.

Ma dulcinée est venu m’encourager. « T’es complètement cinglé, Richardet. Mais ça l’air bon enfant. » (le soir, elle m’a avoué que ça avait eu un côté émouvant, voir 200 masochistes en fluo s’élancer comme un seul homme sur la piste). On courait pour une bonne cause, collecter des fonds pour la SEP, une assoce qui informe et soutient les personnes atteintes de sclérose en plaque. Le grand avantage des courses solidaires: les coureurs te tapent sur l’épaule dans un esprit bon enfant, ta finance d’inscription part pour la bonne cause et tout te ramène à une motivation philanthropique: quand tu craches des petits morceaux de poumons au 17e kilomètre, il te reste cette douce espérance de te sentir coupable d’être encore en vie.

J’avais suivi distraitement un planning d’entraînement bouquiné ça et là, avec du fractionné et de la préparation au dénivelé. Ça m’a pas empêché de rejoindre la colonne des marcheurs juste après Vuiteboeuf, un béquet à 21% qui me ramenait aux théories sur la gravitation universelle. Newton forever.

Heureusement, je n’étais pas seul: après m’être fait dépasser par trois bonasses probablement dopées au sucres de raisin, je décidai de m’accrocher (symboliquement, hein) à l’arrière-train d’une petite tigresse en rose, qui soupirait profondément tous les 200 mètres. Râle, petiote: tu nourris mon orgueil de ne pas te lâcher les baskets. Mon mantra de psychopathe a fait ses preuves sur trois kilomètres de rude ascension. Mais je crois que j’ai fini par l’indisposer, puisqu’elle a crié « Courage, mon amour! » à son partenaire 50 mètres plus bas: ce fameux moment dans l’approche séductrice où l’autre mentionne très explicitement qu’il est en couple.

Je l’ai dépassée rageusement.

(elle m’a doublé deux cents mètres plus haut, et je ne l’ai jamais revue)

À l’approche du sommet, les jambes avancent toutes seules. L’esprit, lui, se met à vagabonder hors du temps: qu’est-ce que je fais là? La souffrance a-t-elle une limite? Mais surtout: avec combien d’entrecôtes parisiennes je vais pouvoir combler ce déficit calorique? Les visions de viandes marinées s’enlacent aux vivats des premiers arrivés (qui redescendent déjà, les saligauds), les odeurs de transpi s’accompagnent de petits coups de froid dans les virages, et les goûts s’emballent: le tiers de balisto s’est coincé sous mon palais, me divertissant à peine des remontées acides de toutes ces boissons isotoniques. C’est salé, c’est sucré, je sais plus ce que j’ai mangé, tiens, voilà que tout mon corps tremble, accroche-toi, mec, encore quelques centaines de mètres.

Pourquoi je cours: j’ai plus d’énergie, je dors mieux, ça me vide la tête, je suis en symbiose avec la nature, je suis le dieu Pan des Asics supinatrice, je danse sur les banderoles plastiques de la banque Raffeisen, j’arrache la victoire aux spectres à dossards qui m’ont dépassé.

Merci au personnel hospitalier de la cellule d’observation de l’établissement psychiatrique de recompensation de m’avoir fourni une connexion wi-fi pour écrire cet article. 

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Improvisation et créativité

L’impro c’est pas jouer au poker

Pas de réaction.

Pas d’intérêt.

L’impro, c’est pas jouer au poker. Ni épater ses potos qui sont restés en bas du slingshot.

Alors maintenant tu vas me montrer ce que tu ressens, ce que tu as dans le ventre, et j’espère bien que ça va s’afficher quelque part sur ton corps, bon sang.

Même un battement de cil. Ça me suffit.

Tant que c’est sincère.

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Enseignement, Improvisation et créativité

Une escalope sous l’aisselle

Exercice:

1) Pensez à un objet qui vous inspire émotionnellement – ça peut être très personnel; vous avez le droit d’être trivial ou banal. Une pomme fera l’affaire. Vous pouvez aussi chercher plus loin: un hérisson, la photo de votre grand-père, une liasse de billet de mille francs.

2) Pensez à une partie du corps. Vous pouvez choisir un organe interne ou une zone dont vous ne connaissez pas le nom.

3) Commencez à déambuler dans l’espace de l’atelier, comme si vous deviez marcher avec cet objet sur l’endroit du corps que vous avez choisiPar exemple, moi, j’ai choisi de placer une escalope de porc (crue) sous l’aisselle. Ça me met mal à l’aise et me donne envie de serrer les bras contre mon corps. Vous pouvez aussi réaliser des actions simples: déplacer une chaise, ré-ajuster un tableau au mur, déplacer la poubelle. Tentez aussi des actions dirigées sur vos partenaires: serrez la main de Sophie, brossez le T-shirt d’Ismaël, relacez les baskets de Kimberley.

4) Lorsque vous croisez un partenaire, jaugez-le avec quelques mètres à l’avance, puis serrez-lui la main. La poignée de main signifie un « transfert de charge« : vous allez imiter la démarche de votre partenaire (et vice-versa). Pas d’échange verbal pour vérifier que la « charge » est correcte. On s’en contrefout. Ne venez pas tout polluer avec de l’intellectualisation et la pulsion de « faire juste ». Ce qui est important dans tout l’exercice, c’est que l’ancrage doit vous faire explorer une nouvelle manière de marcher.

Recommencez avec de nouvelles combinaisons [objet] + [partie du corps]. Ce qu’il faut encourager chez les participants, c’est le sens du jeu: qu’est-ce qui les inspire le plus, émotionnellement? Une banane écrasée? Une taupe hyperactive? Une lettre de rupture? Et comment ça les fait réagir? Sont-ils fiers de marcher avec un microphone dissimulée dans leur genou? Sont-ils honteux de cacher un furoncle purulent derrière l’oreille? Sont-ils irrités de subir un cactus dans l’estomac? Je me fous de ce que vous vous donnez, j’ai juste envie de vous voir explorer une autre manière de marcher, de vous tenir debout, de parler et de réagir à votre partenaire.

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Actualité, Écriture, Improvisation et créativité

Improvisation at the Speed of Life

C’était un ouvrage très attendu du côté de l’impro anglo-saxonne. Dans la communauté francophone, personne n’en parle (et c’est dommage) et bien peu ont déjà entendu parler (et c’est dommage) des excellents TJ & Dave, deux sommités de l’improvisation dans la mouvance de « Del Close », auteurs d’un duo génial: 60 minutes d’impro de type longform, sans artifice, sans suggestion et sans concession.
Personnellement, c’est le meilleur spectacle d’impro qu’il m’a été donné de voir en vidéo, et leur bouquin est à la hauteur de leur talent (et c’est génial).

« Je suis sûr que vous avez déjà eu ce feeling, quand vous êtes dans un Harold: une scène est en train de se jouer, vous êtes en réserve, mais les choses ne se passent pas tout à fait comme il faudrait; ou alors la scène aurait besoin de se terminer. Votre corps commence à bouger pour éditer la scène, mais vous vous arrêtez pour une raison quelconque. Peut-être que vous vous dites: « J’ai aucune idée pour commencer la scène suivante », ou « J’ai pas envie de mettre les pieds dans le plat », ou « J’ai rien de malin à ajouter ».
Dites-vous que votre première impulsion d’édition était correcte. Votre pied avait raison. Ecoutez votre pied. Soyez attentifs à ce genre d’instinct. La peur n’est jamais une bonne raison d’interrompre son élan. Il y a peut-être d’autres facteurs qui entrent en jeu, mais la peur seule n’est jamais une raison valable. »

Improvisation at the Speed of Life, Jagodowski, Pasquesi & Victor, pp. 128-129 [ma traduction]

La philosophie de TJ Jagodowski et Dave Pasquesi est relativement simple: improviser, c’est écouter, puis réagir, puis écouter, puis réagir, de manière la plus organique et la plus simple possible. Rien de nouveau sous le soleil, mais quelques perles de sagesses, et des vérités souvent très bien expliquées.

« Suivre la peur » peut nous servir de repère pour avancer dans une scène formidable, consistante et durable. Partons sur l’idée d’un couple sur le point de sortir au restaurant; jusqu’ici, le spectacle nous a suggéré l’idée que le couple était en crise. On pourrait donc faire le choix « prudent » de jouer une discussion sur le choix du restaurant: italien, indien ou chinois? Ou peut-être devrait-on se faire livrer? Un choix plus « dangereux » consisterait à traiter des problèmes du couple: devraient-ils divorcer? Doivent-ils envisager une séparation de quelques semaines? Est-ce qu’ils s’aiment encore? En improvisation, nous devrions nous engager dans ces questions difficiles et compliquées, ce genre de débats qu’on s’évertue à éviter dans la vie réelle.
L’ironie, c’est qu’en traitant ce genre de sujets difficiles, l’impro devient beaucoup plus confortable à mener. La tragédie sur le mariage aboutira à une scène beaucoup plus intéressante, engageante et durable que les digressions sur la qualité de la farce à la ricotta dans les ravioli. Tenir 50 minutes sur scène en parlant de pâtes, c’est vraiment difficile. Mais parler pendant 50 minutes d’un mariage qui flanche? Fastoche! Notre boulot devient plus facile, parce qu’on a beaucoup plus de matériel à exploiter, plus d’émotions à ressentir et davantage de situations et de relations à exploiter. »

Improvisation at the Speed of Life, Jagodowski, Pasquesi & Victor, p. 75 [ma traduction]

Le bouquin se présente parfois comme une discussion informelle entre les deux improvisateurs et Pam Victor, qui co-signe le livre. Il y a un côté « le-lecteur-est-une-mouche-qui-assiste-à-une-discussion-intime-sur-l’impro » qui rend l’ouvrage très sympathique. Le style très détendu de TJ & Dave est bien retranscrit, leur approche est abondamment détaillée et nourrie de nombreux détails et anecdotes. Dans les bémols, on peut seulement relever quelques redondances (globalement, l’ouvrage est plutôt mal structuré – mais comment structurer efficacement un ouvrage d’impro, je vous le demande?) et quelques maladresses de style.

Actuellement, c’est ce que j’ai lu de mieux sur la mouvance « slow comedy », donc je le recommande chaudement comme lecture d’été.

Interro en septembre.

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Enseignement, Improvisation et créativité

Catalogue ou concentré de tomate?

Deux styles d’ateliers, selon que vous pratiquez avec un geek du rendement, ou un maître zen qui n’a plus rien à prouver.

1) Le catalogue d’exercices
Le formateur a des tonnes d’exercices à partager, à des niveaux divers, sur des modes différents. C’est fun, c’est frais, c’est généreux, ça peut partir dans tous les sens. Ça va généralement convenir aux débutants et ça dérouillera les vétérans. Les exercices sont enchaînés sans que tout le monde puisse forcément y passer, avec un abondant débriefing sur les manières d’atteindre le nirvana de l’exercice. Défaut majeur: on risque d’effleurer les sujets sans approfondir quoi que ce soit.

2) Le concentré de tomate
L’intervenant a un exercice-fétiche, autour duquel gravitent quelques exercices préparatoires. Les participants peuvent tous se frotter à l’enjeu principal, centré sur un élément de jeu bien précis. Tous les participants peuvent passer au moins une fois, et reçoivent un débriefing centré sur leur pratique individuelle. Défaut majeur: si on n’entre pas dans la démarche, si on se brouille avec le formateur, on passe complètement à côté de l’atelier.

Lorsque j’intervenais dans des équipes externes, j’ai longtemps favorisé le catalogue d’exercices. Je disais « Voilà des outils que je peux vous présenter. Je vais vous en montrer un maximum, et vous pourrez ensuite les approfondir quand je ne serai plus là. » Parfois, je rajoutais aussi « Faites ceci en mémoire de moi » mais tout le monde croyait que j’avais une maladie grave ou un complexe messianique (alors j’ai arrêté).

Il y a plusieurs limites à cette approche conçue comme un « inventaire d’exercices »: la semaine suivante, quand je ne suis plus là, les élèves ne font pas forcément les exercices que je leur ai présentés; la routine est revenue au galop, leur entraîneur régulier a d’autres chats à fouetter, la technique se disperse, on égare le cahier de notes, et voilà encore un atelier à 250 balles qui passe par la fenêtre. Normal: les improvisateurs aiment les défis; si je leur ai juste fait miroiter un objectif flou, ils n’ont pas pu se casser les dents sur un élément de jeu, ils ne sont pas stimulés. On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre (même en leur disant que c’est bon pour la santé).

Ces derniers temps, j’étais souvent de l’autre côté, en tant que participant. J’ai pu prendre conscience que ce qui était important pour l’élève-comédien, c’est d’avoir un cadre d’exercice précis et efficace avec une philosophie bien structurée tout autour. Idéalement, on souhaite un exercice simple à appréhender, mais mobilisant des compétences tellement fondamentales que la réalisation de l’exercice en appelle à un savoir-faire compliqué. Dans les stages où j’ai le plus appris, j’étais en face d’exercices réputés « impossibles »: la chaise du clown, le masque neutre, la transmission de couleurs par le mime… Le genre d’énigmes théâtrales qui peuvent vous accompagner pendant toute votre carrière, et qui vous mettent en face de vous-mêmes, en tant qu’artisan.

Comme dit mon frangin:
« L’important, dans la sauce tomate, c’est les tomates. »

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Improvisation et créativité

L’art et la manière

Intérieur.
Salon chic et sobre.
Une table basse et un sofa très confortable.
Un homme s’adresse à nous.

Ça vaut pour le Match, mais aussi pour tous les concepts qui utilisent le « à la manière de ». Qu’on bosse Molière, Tarantino ou Salvador Dali, il va s’agir de faire de l’improvisation de genre. Ça va ressembler à rien de connu, c’est inédit, c’est de l’impro. Fume, c’est de la bonne.

À la manière de Jean-Baptiste Poquelin dit Molière.
À la manière de Charles-Ferdinand Ramuz dit Ramuz.
À la manière de Patrick Sébastien imitant Thierry Luron imitant Coluche imitant Georges Pompidou.
À la manière de n’importe quelle manière.

Premier réflexe du coach qui doit préparer son équipe pour le spectacle du samedi soir: piocher dans les clichés. On singe du Marcel Pagnol à l’emporte-pièce, enfilant sur le même fil de pensée un accent du Sud, un groupe de cigales et une partie de pétanque. Fume, mec: c’est de la parodie.

Le problème, c’est qu’on va retrouver toutes les semaines les mêmes lieux communs: Shakespeare se résumera à un bain de sang plein d’emphase surarticulée, Tchekhov à un lent ballet de comédiens catatoniques et Ionesco à un salmigondis d’idées disparates. À défaut d’avoir bossé à fond la catégories, on sert au public du fast-food pré-maché, sorte de transposition hasardeuse du polycop’ de terminale sur l’auteur en question, mâtiné d’une ou deux références wikipédia. C’est Mozart qu’on assassine.

(j’ai vu ça sur Facebook, aujourd’hui):

Jouer les catégories2

On court vers les clichés stylistiques, des slogans raccourcis pour éviter d’entrer dans le détail: « Kafka, c’est l’oppression d’un système incompréhensible sur un protagoniste démuni » ou « La science-fiction, c’est l’exploration pragmatique d’une technologie futuriste ». Il y a d’autres formateurs pour insister sur les enjeux thématiques: « Beckett, c’est l’absurde de l’humain face à la souffrance et à la mort. » À quand un pavé jaune et noir L’impro pour les Nuls?

Pour moi (je l’évoquais déjà là), la catégorie en impro passe par un travail d’adaptation, notamment en fonction de quatre contraintes:

  1. la contrainte temporelle
    Quand tu dois jouer du Brecht sur 4 minutes, il faut forcément que tu prennes des raccourcis. Tu ne peux pas TOUT jouer, donc tu dois réduire, épurer, condenser, pour que le public s’y retrouve, et que tu te garantisses tout de même une marge de manoeuvre d’improvisation; tu veux pas non plus jouer en accéléré, donc il faut choisir. Et choisir, c’est renoncer.
  2. la contrainte théâtrale
    Hitchcock au théâtre, ça ne peut pas être la même chose que Hitchcock à l’écran: il y a d’autres codes à mettre en place. Les oeuvres cinématographiques adaptées au théâtre sont toujours ré-écrites par un dramaturge compétent, parce que le langage est différent. Si je veux mettre en scène la séquence de la douche de Psychose, je dois adapter l’éclairage, jouer sur des angles morts, jouer sur une musique et son volume, dissimuler le climax par un artifice technique (rideau ou black-out) pour atteindre les mêmes effets.
  3. ça reste de l’impro, mec
    Il faudra bien traiter le thème ou la suggestion, écouter l’énergie de la scène, improviser avec le partenaire, pour que ça reste du théâtre spontané. J’entends des anecdotes chaque mois de catégories tellement bien préparées qu’elles « figent » l’impro dans un protocole de lieux communs; la spontanéité ne peut plus que follement se débattre comme une mouche prise au coeur d’un flan à la framboise. FRAMBOISE. J’AI DIT FRAMBOISE.
  4. la contrainte culturelle
    À moins que vous ne soyez la troupe d’improvisation des chargés de cours de Paris-Sorbonne, votre public ne va peut-être pas saisir les subtiles références historiques que vous essayez de faire passer dans votre impro proustienne. Attention, hein, je suis pas en train de dire qu’il faut prendre le public pour un imbécile. Bien au contraire: il faut viser un effet stylistique qui vient sublimer l’impro, pas un exercice de style juste pour dire ah-ce-qu’on-est-fort-d’avoir-relevé-ce-défi-en-plaçant-cette-référence-si-subtile.

Pistes à explorer (je suis pas avare de conseil oh non, alors ça pour les conseils il y a toujours quelqu’un, ha c’est malin)

Il s’agit de travailler l’improvisation de codes plutôt que les codes en eux-mêmes (si tu offres un poisson à un homme, il mangera un jour, etc). Pour moi, c’est davantage intéressant de savoir créer des codes de jeu au fur et à mesure du spectacle (des patterns, des games) plutôt que de les travailler indépendamment du jeu. Hey, je donne ce stage cet été, qui traite justement de ça!

Traiter chaque impro dans son unicité, sans forcer la catégorie. Se focaliser en premier sur le thème (ou l’énergie de la scène) et le mettre en relation avec l’esthétique de la catégorie.

(cet article n’a pas de vraie fin, il est écrit « à la manière du théâtre contemporain »)

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