Improvisation et créativité

Sans caucus, s’il vous plaît

Mon approche (radicale) à l’improvisation:

1. Jamais de caucus.

Sur le banc, en réserve, hors-jeu, en coulisse: ne parlez pas avec vos partenaires hors-jeu. Vous n’avez pas besoin de préparer une scène. Vous n’avez pas besoin de préciser votre prochaine idée (hey, si vous avez une prochaine idée, êtes-vous encore en train d’improviser?). Mon approche radicale s’applique au format court, au format moyen et au format long. Vraiment.

ChutMes arguments:

1) Si vous parlez (en réserve), vous n’écoutez pas la scène qui est en train d’être jouée.

Chaque seconde d’inattention vous fait manquer des informations précieuses: vos camarades sont en train de jouer, ils sont actifs et pourraient avoir besoin de vous d’une minute à l’autre. Vous ne voulez pas manquer ça.

2) Même si vous chuchotez, vos partenaires sur scène vous entendent (et le public aussi, probablement).

Si je suis en train de jouer une scène, je suis dans un état d’écoute qui me permet d’entendre le moindre battement de cil du public; DONC j’entends aussi mes partenaires en réserve s’ils chuchotent. Et ce que je reçois comme signal, c’est qu’il ne sont pas à l’écoute, et trouvent ma scène inintéressante.

3) L’improvisation, c’est pas de l’écriture.

Quand vous chuchotez à l’oreille d’un partenaire « Hé, et si on faisait après une scène docteur-patient? Je fais le docteur, je poserai la scène », vous êtes en train de priver vos autres camarades (ceux qui n’ont pas entendu, ceux qui sont dans l’autre coulisse, ceux qui jouent la scène) d’une information capitale. Et s’ils veulent entrer au début de votre scène? En cherchant la sécurité du jeu, vous vous fragilisez terriblement: vous essayez de faire de l’écriture, alors que vous devriez faire de l’improvisation.

Cette approche peut paraître très rigide, mais elle développe une discipline centrée sur l’écoute et la confiance. Si vous habituez vos élèves à ne pas parler sur le banc pendant une scène, vous allez les contraindre à être complètement disponibles pour ce qui est en train d’arriver. Ils n’auront plus peur de commencer des impros « sans rien ».

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Talking Funny

Une vidéo tourne (un peu) parmi les improvisateurs, c’est quatre stars de la comédie anglo-saxonne qui discutent à bâtons rompus. Ça vaut le coup pour ceux qui pigent l’anglais:

Et puis aussi ça, que je j’ai lu dans la splendide biographie de Del Close, The Funniest One in the Room, de Kim Howard Johnson:

« I spend most of the time telling the actors to do less. The secret of farce is to say presposterous lines with complete sincerity, and let the audience laugh, rather than trying to make them. If actors attempt to decorate lines, farce becomes overly baroque. Rule One is never joke the jokes. »

(« Je passe beaucoup de temps à dire aux comédiens de jouer moins. Le secret de la comédie, c’est de dire des répliques absurdes avec une sincérité totale, et de laisser le public rire, plutôt que d’essayer de le faire rire. Si les comédiens appuient trop leurs répliques, le comique s’alourdit, c’est très maladroit. La Règle n°1, c’est dire les blagues sans blaguer. »)

Ce qui est rassurant, quand on entend des comiques faire des théories sur leur art, c’est que ça donne l’impression que c’est transmissible, reproductible. Bien sûr, c’est complètement faux: il n’y a pas de carte, pas de plan, pas de règle-coulée-dans-le-marbre. Mais il y a des points cardinaux pour se repérer sur le chemin; le chemin pour faire se bidonner les spectateurs.

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Soyez généreux

Je me suis embarqué dans une grosse aventure, un spectacle pour fin novembre avec une centaine de jeunes musiciens sur scène, une création in situ avec une scénographie incroyable, des robots, de la sonorisation surround, 48 circuits lumières, le grand jeu. À chaque séance, on voit qu’on est ric-rac niveau budget, donc les négociations artistiques sont toujours jumelées de considérations financières.

En improvisation, vous pouvez faire le geste d’ouvrir une portière, et une Ferrari s’est matérialisée sous vos yeux (et ceux du public). Vous pouvez raconter une scène de bataille monstre, décrire un décor de péplum, vêtir votre partenaire en haute couture. Tout est possible, et pourtant je vois encore des gens qui hésitent.

Pourtant, ça coûte que dalle.

Soyez généreux: le public est venu pour ça, votre partenaire vous adorera, c’est un cercle vertueux. Vous avez des moyens illimités, vous n’êtes freiné que par votre critique intérieur (donc vous-même) (donc laissez-le sagement assis au fond de la salle, et promettez-lui que vous lui rendrez des comptes après le show).

Quelques pistes pour être généreux en impro:

  1. Montez les enchères (tout est extrême – Hamlet est extrêmement loyal, Amélie Poulain est extrêmement persévérante)
  2. Créez du silence (on respire, la tension monte, l’air devient épais)
  3. Grosse réaction intérieure; jeu extérieur mesuré (la colère blanche est plus effrayante que la colère noire)
  4. Laissez de la place au public (moins vous jouez, plus il a la place de projeter; c’est le public qui est généreux; si vous stimulez son imagination, il va adorer les espaces vides que vous lui laissez combler par l’imagination – votre public va finir par détester les effets spéciaux au cinéma – Legolas qui monte à cheval en image de synthèse, pouah)
  5. Si rien ne marche et que vous n’avez pas d’idée, regardez votre partenaire: il vous fait déjà une proposition. Si vous êtes seul sur scène, partez du principe que vous êtes votre propre partenaire (donc vous produisez toujours des idées)

Et au fait, soyez généreux avec vous-mêmes. Lisez, allez au théâtre, aimez, contemplez.

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Impro shopped?

www.unstage.com/2010/05/10-photorealistic-painters/C’est un tableau, c’est de la peinture, mais les gens pensent que c’est une photo. Du coup, ils vont chercher à crier « fake », « photoshopped » pour dénoncer ce qu’ils croient être une arnaque. Exactement de la même manière que les spectateurs quittent votre spectacle d’impro en criant que tout (ou partie) a été écrit à l’avance.

C’est le grave paradoxe de l’impro contemporain: au bout d’un moment, ça devient tellement bon que ça imite le théâtre écrit, alors que le théâtre écrit lui, cherche précisément à reproduire la spontanéité du théâtre d’impro…

Quelle est la valeur de cette photo ce tableau, donc? Son réalisme? L’émotion projetée? Le point de vue de l’artiste? Ou la prouesse technique dont il fait preuve?

Et votre spectacle d’impro, quelle est sa valeur? Est-il plus respectable du fait qu’il est improvisé? Ou tiendrait-il la route même si, soir après soir, vous le répéteriez tel quel?

Je fais du théâtre improvisé parce que c’est une expérience artistique qui me paraît risquée, engageante, libre, contemporaine et excitante. Le comique improvisé dégage une fraîcheur qui m’émeut. Et aussi, parce que j’aime soit énormément répéter, soit pas du tout. Et si le public veut penser qu’on triche, grand bien lui fasse, mais je ne pourrais jamais lui prouver le contraire.

P.S.: Depuis 15 ans, j’essaie de prouver au public que les spectacles d’impro ne sont pas préparés; je prends des suggestions, je fais des entraînements portes ouvertes, j’intègre des évènements d’actualité récente dans les scènes. Rien n’y fait. Il y aura toujours un spectateur pour croire que « ça a été préparé à l’avance », quand même.

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Frequent flyer

S’il vous plaît, chers amis créateurs/communicateurs de spectacles, quand vous m’envoyez un courriel pour votre spectacle, ne mettez pas votre flyer en pièce jointe.

Personne n’ouvre un flyer en pièce jointe.

Tout ce que vous communiquez doit tenir dans le courriel: si vous avez un beau flyer (et vous devriez avoir un beau flyer, je suis sûr que vous avez un graphiste dans la troupe), débrouillez-vous pour le mettre en corps de courriel, ou alors ajoutez juste une photo, ou encore mieux, utilisez MailChimp pour ce genre de chose.

Bonus: Personne ne va cliquer sur votre lien en fin de courriel pour l’évènement FaceBook/le site/le flyer en haute résolution. Absolument personne.

Edit: Bien sûr, j’ai tort: certains de vos fans vont lire la pièce jointe, cliquer sur le lien, aimer votre page, et vous envoyer du courrier parfumé. Mais ceux-ci viendraient à vos spectacles même si vous ne les avertissiez pas. Ce sont vos fans. Ceux que vous devez convaincre veulent toutes les infos dans le courriel.

 

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J’ai pas déjà vu cette impro quelque part?

« Oh, tu sais, la catégorie western, je ne la mets plus dans mon barillet, elle ne donne jamais de bonnes impros. Ou plutôt: je peux déjà te dire quelle impro ça donnera: deux types qui se provoquent en duel, un buisson et 3 secondes de silence, puis un coup de feu. Qui a encore envie de voir ça? »

Nous devrions être les champions du théâtre de l’avant-garde, les aventuriers de la scène improvisée. Et nous retombons dans des schémas automatiques. De quoi se tirer une balle (dans le pied).

Dans le touchant documentaire sur Robert Gravel, on apprend bien vite que celui recherchait surtout une nouvelle manière de faire du théâtre contemporain, d’interroger les limites, le cadre de la théâtralité.

Dans la plupart des écrits de Peter Brook, (L’espace vide, le diable c’est l’ennui), on voit que celui-ci cherchait à toucher l’essence du théâtre. De la même manière, les premières recherches de Del Close était tournées vers l’aspect fondamental de l’improvisation: comment peut-on faire pour que ça « fonctionne » en public?

Vous pouvez enchaîner les performances (moyennes), engranger une expérience folle (mais médiocre) et multiplier les rencontres (peu fécondes).

Ou vous pouvez faire de chaque spectacle un évènement unique, respecter la qualité de l’instant en y étant totalement dévoué, de manière aventureuse et risquée.

N’arrêtez pas de chercher.

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