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Prozac le chat

Boris Cyrulnik, dans son dernier ouvrage « De Chair et d’Âme », paru aux éditions Odile Jacob (Paris: 2006), écrit en fin d’introduction:

« Curieuse contrainte de la condition humaine: sans la présence d’un autre, nous ne pouvons pas devenir nous-mêmes, comme le révèlent au scanner les atrophies cérébrales des enfants privés d’affection. Pour développer nos aptitudes biologiques, nous sommes obligés de nous décentrer nous-mêmes afin d’éprouver le plaisir et l’angoisse de visiter le monde mental des autres. Pour devenir intelligents, nous devons être aimés. […] Sans attachement, pas d’empathie. Le « je » ne peut pas vivre seul. Sans empathie nous devenons sadiques, mais trop d’empathie nous mène au masochisme. »

Quand j’ai annoncé à mon cousin que j’allais prendre un chat dans mon appartement, il a été plutôt surpris (mon cousin, pas mon chat). Il m’a dit, hé mais qu’est-ce que vous avez tous avec vos chats, tu es le troisième pote qui emménage et qui prend une de ces sales bêtes avec lui. Bon, moi j’étais un peu embêté de savoir que j’étais à la mode, mais je lui ai répondu que c’était tout chou de se faire accueillir en rentrant le soir par une boule de poils aux yeux mi-clos, encore toute endormie mais tellement réjouie à l’idée de pouvoir boulotter quelques croquettes à votre arrivée.

En fait, j’étais pas tellement convaincu qu’un chaton dans mon appartement de célibataire allait avoir une quelconque « utilité »: un chat, ça miaule quand ça a faim, ça s’amuse à faire tomber votre stylo du bureau et ça cherche à vous planter les griffes dans les cuisses. Bref, un chat, ça n’aide pas vraiment à travailler sérieusement. Je pensais donc que Tibert n’était pas vraiment très utile à mon développement personnel (à part dans le cas où un éboulement dans mon immeuble me confinerait dans mon salon et me réduirait à manger de la viande de félin cru pour survivre).

Et puis il y a deux semaines, je me suis rendu à l’évidence: mon chat me stimule intellectuellement. Il écoute (bien malgré lui) le compte-rendu de mes journées exaltantes, il miaule dubitativement quand je lui affirme de nouvelles théories philosophiques, il prend des poses de psychanalystes lorsqu’il s’agit d’écouter mes interrogations existentielles. Quand je me relève à deux heures du matin après avoir cherché le sommeil sans succès, je lui confie la cause de mon insomnie et il m’écoute. Oui, il m’écoute. Bon, disons en tout cas qu’il tâche de me regarder intelligemment la plupart du temps. Toujours est-il que je sais qu’il est là pour écouter mes récits de dépressif léger. Sans me critiquer.

J’aurai dû l’appeler Prozac, en fin de compte.

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Choses politiques

Pénis, Hitler, Oxymore

La légende circule que tel billet de blog qui contiendrait des mots-clés très recherchés sur Internet pourrait attirer à lui un pourcentage important des recherches effectuées sur Google. Beaucoup de blogueurs s’en servent en rédigeant un ou deux billets-prétextes qui contiennent un dizaine de mots cochons, pour ainsi faire exploser leurs statistiques.

Comme par exemple: bite, couille, nichons, suce-moi royalement, petite brunette en train de se faire défoncer la chatte, éjaculation faciale sur les lèvres purpurines de la duchesse en manteau de soie.

Le procédé est plutôt séduisant. Mais je ne comprends pas pourquoi la majorité des blogueurs se limitent à rameuter les internautes en quête de détails croustillants. On pourrait tout aussi bien vouloir attirer les intellectuels spécialistes en littérature française avec: Baudelaire, Mallarmé, Proust, métaphore, oxymore, anacoluthe, antanaclase, litote, euphémisme, alexandrins…

Dans le même ordre idée, on pourrait vouloir ameuter les écologistes et défenseurs des énergies « vertes » avec : protection, ozone, environnement, écologie, développement durable, 4×4, Nicolas Hulot…

Ou alors les extrêmistes de droite: Hitler, combat 18, nazi, néo-skin, IIIe Reich…

Ce qui peut être très intéressant, c’est d’attirer deux publics différents en même temps; par exemple, si l’on souhaite s’attirer les faveurs des obsédés sexuels et des spécialistes de littérature, on obtient quelque chose comme: Proust, « prout », aubépines en fleurs, pine dans le cul, Apollinaire, douze milles verges, métaphore, méga-bite bien profond dans ton cul.

En somme, ce genre de billet témoignerait d’une manière de penser révolutionnaire: jusqu’ici, les obsédés sexuels se limitent aux sites pornographiques, tandis que les philatélistes ont « timbre.com » dans leurs favoris. Mais en provoquant la rencontre d’individus aux intérêts différents, l’Internet tiendrait enfin sa promesse de rencontre culturelle, de média global et partagé.

De fait, le futur appartient aux intellectuels qui pourront parler de double-pénétration (et de hardeurs qui pourront disserter sur Proust).

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Le choix d’être heureux

J’observe mon chat Tibert qui dort.

Il a l’air très heureux. En fait, il est peut-être très fatigué et plutôt affamé, mais j’ai tendance à projeter sur lui des sentiments de bonheur, puisque je vois que ses deux commissures sont relevées et qu’il a l’air plutôt calme. Et de fait, quand je vois un humain adopter cette position, j’ai tendance à penser (avec raison) qu’il est heureux. Cette manière de projeter des sentiments humains sur un animal, c’est ce qu’on appelle l’anthropomorphisme (voilà encore un terme qui fera bonne impression dans les repas de famille).

En vérité, je suis bien incapable de décider si mon chat est plus heureux que moi: est-ce qu’avec son cerveau de quelques dizaines de grammes, Tibert apprécie son insouciance? Alors même que moi, analysant péniblement mon quotidien pour me poser des questions sur ma condition humaine, je suis torturé entre mes désirs, mes joies, mes peines et mes espoirs? Qui est le plus heureux, entre mon chat et moi?

C’est une question qui est souvent revenue dans ma vie: est-ce que c’est en se posant des questions existentielles qu’on accède au bonheur? N’est-il pas heureux, l’homme qui vit sa vie simplement, sans chercher beaucoup plus loin que le bout de son nez? L’autre jour, mon père m’a par exemple assuré qu’il pensait qu’un de ses voisins ne devait pas se poser beaucoup de questions existentielles. Je n’y crois pas trop: nous avons tous des questions existentielles, mais celles-ci peuvent varier entre « Je me demande si Dieu existe » et « Je me demande ce que je vais bien pouvoir regarder à la télé ce soir ». Pour moi, il s’agit de questions existentielles, puisqu’elle concernent intimement la manière de vivre. La perspective de se vautrer avec nonchalance dans un confortable canapé n’est pas plus négligeable que la perspective d’entrer au paradis. J’ai seulement répondu à mon père que je préférais m’interroger sur l’existence de Dieu, plutôt que de m’inquiéter de l’énigme posée à l’inspecteur Derrick.

Je suis en train de lire « Les consolations de la philosophie », d’Alain de Botton; en parlant de Sénèque, l’auteur me fait comprendre une chose très importante, que je perds souvent de vue. Pendant l’entier de notre existence, nous sommes soumis à la loin des évènements. La Nature, la Fortune, Dieu, le Destin: « quelque chose » choisit pour nous, nous bombarde dans de nouvelles éventualités. Nous sommes tous des chiens en laisse, à la merci de ce « quelque chose » qui nous entraîne vers un futur aveugle. Mais nous sommes des chiens doués de raison; et ça, c’est une différence fondamentale pour appréhender la vie optimisme.
Tant que nous restons au niveau du programme télé, nous subissons les évènements. Sitôt que nous nous posons des questions sur notre réaction aux évènements, nous devenons acteurs de nos émotions, et nous prenons les évènements comme nous voulons bien les prendre. Et nous pouvons choisir d’être heureux, même avec une grosse fatigue et un ventre vide (et Derrick à la télé).

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