« Notre divin nous effraie, nos démons nous fascinent. »
C’était mon épiphanie en 2024 : la plupart d’entre nous ont énormément de facilité à s’auto-saboter, et restent parfois hypnotisés, tétanisés face à leur saboteur intérieur. Tout ce qui pourrait sortir de bien est renégocié, reformulé en plus tiède et nivelé par le bas par un critique intérieur qui empêche le projet d’être vraiment abouti.
J’en suis souvent victime, à chaque fois que je bâcle un projet, que je me mets (plus ou moins délibérément) à la bourre ou quand je renâcle à commencer. Le pire, c’est que souvent, ça passe crème pour le public. L’entourage artistique ne se rend pas tout à fait compte que j’aurais pu faire mieux et laisse couler. C’est paradoxal : même si j’apprécie leur soutien et leur pardon immédiat, j’aimerais que mon équipe se révolte, qu’elle m’engueule, qu’elle me presse de faire 3 ou 4 nuits blanches sur le projet pour parachever le spectacle.
Et en même temps, peut-être que mon taf a été suffisant. Qui suis-je pour évaluer mon oeuvre à la place du public ? C’est là un enjeu central de la production artistique : l’auto-feedback sur l’oeuvre (négatif) n’est pas nécessairement corrélé au goût du public (qui peut être positif). C’est déprimant de penser qu’on aurait pu faire mieux, alors que le public encense l’oeuvre. À chaque fois, j’ai envie de dire : « Merci pour vos applaudissements, mais attendez ma prochaine oeuvre, ce sera encore mieux ! »
L’inverse existe aussi : il est tragique de se croire l’auteur d’un chef-d’oeuvre, alors que le public va déconsidérer votre paquet de bouse. C’est tout de même plus rare, protégés que nous sommes par le critique intérieur, l’impitoyable censeur que je mentionnais en introduction. Pour se protéger du jugement du public, nous trouvons des parades, des déguisements ou des échappatoires : en tant qu’improvisateurs touche-à-tout, nous sommes doués pour réussir à vendre nos projets d’une manière ou d’une autre. Tel artiste peu versé dans le verbal pourra au moins proposer un beau dossier graphique. Telle improvisatrice qui n’anticipe pas ses plannings aura une faculté à trouver l’idée de génie deux minutes avant de présenter le projet. Et ainsi de suite. Dans l’impro, nous nous dépêtrons de l’obstacle grâce à l’adrénaline créative de l’urgence de dernière minute. Et le public nous y encourage : quel triomphe il nous fait quand il sentait que nous étions acculés, mais que l’ange de la spontanéité est venu nous sauver de justesse. Double-prouesse : non seulement l’oeuvre est passable, mais en plus nous l’avons vomi sur-le-champ !
Et il faut donc admettre qu’il y a un endroit d’impro un peu sale, comme un dessous-de-tapis, une zone un peu inavouable : on se met en mode « impro-dans-l’urgence » pour se donner une bonne excuse en cas de résultat médiocre. « C’est peut-être raté, mais tout a été improvisé cher public, donc maintenant vous pouvez applaudir la performance. »
L’impro-dans-l’urgence est un cache-misère acheté sur Temu : ça peut peut-être donner le change une ou deux fois, mais ça ne tient pas dans le temps.